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Full text of "Les origines de la France contemporaine"

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Le5 origines de la France contemporaine 



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LES ORIGINES 

DE LA 

FRANCE CONTEMPORAINE 

VI 



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LES 

UNES DE LA FRANCE CONTEMPORAINE 

VINGT-QUATRIÈME ÉDITION 

1 1 volumes in-t6 brochés, à 3 fr. 50 le volume. 



ie : L'Ancien Régime. Deux volumes. 

e : La Révolution. Six volumes. 

/Anarchie. Deux volumes. 

M Conquête Jacobine. Deux volumes. 

jC Gouvernement révolutionnaire. Deux volumes. 

e : Le Régime moderne. Trois volumes. 
Analytique. Un volume 1 fr. 



E)253i. — imprimerie Lahlre, 9, rue de Fleurus, à Paris. 



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LES ORIGINES 

DE LA 



FRANCE CONTEMPORAINE 



JAINE 

DE l'académie française 

M 



LA REVOLUTION 

LA CONQUÊTE JACOBINE 

TOME DEUXIÈME 



VINGT-QUATRIKMB ÉDITION 



PARIS 

LIBRAIRIE HACHETTE ET C" 

79, BOULEVARD SAINT-GEBM AIK, 79 
1904 

DroîU d« tr«<luction «t d« reproduction rétenréa. 



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LA RÉVOLUTION 

LA CONQUÊTE JACOBINE 



II 



LA B ÉVOLUTION, IV. T. VI. — 1 



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LA RÉVOLUTION 



LIVRE TROISIEME 

LA SECONDE ÉTAPE DE LA CONQUÊTE 



CHAPITRE I 

I. Uouvernement des bandes en temps d'anarchie. — Cas ou 
l'anarchie est récente et, soudaine. — La bande héritière du 
gouvernement déchu et de son outillage administratif. — 
1< II. Formation dé l'idée meurtrière dans le gi^os du parti. — Le 
oo lendemain du 10 août. — Le tribunal du 17 août. — La fête 
^ funèbre du 27 août. — Légende du complot des prisons. — 
m. Formation de l'idée meurtrière chez les meneurs. — Leur 
situatioji. — Pouvoirs qu'ils usurpent. — Spoliations qu'ils exer- 
cent. — Dangers qu'ils courent. — Leur salut est dans la ter- 
reur. — IV. Date de la préméditation. — Les acteurs et les 
^ rôles.' — M^pat. — Danton. — La Commune. — Ses collabora- 
;^ teurs. — Concordance des volontés. et facilité de l'opération. — 
V. Les manœuvres. — Leur nombre. — Leur condition. — Leurs 
^ . sentiments. — Effet du meurtre sur les meurtriers. — Leur 
dégradation. — Leur hébétement. — YI. Effet du massacre sur 
le public'. — Aflaissement univci'sel et dissolution sociale. — 
L'ascendant des Jacobins devient définitif à Paris. — Les scp- 
. tembriseurs maintenus à la Commune et nommés à la Conven- 
tion 

I 

Ce qu'il y a de pire dans l'anarchie, ce n'est pas tant 
l'absence du gouvernement détruit que la naissance des 



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4 LA RÉVOLUTION 

gouvernements nouveaux et d'espèce inférieure. En tout 
État qui s'est dissous, il se forme des bandes conqué- 
rantes et souveraines : tel fut le cas en Gaule après la 
chute de Tempire romain et sous les derniers descen- 
dants de Charlemagne; tel est le cas aujourd'hui en Rou- 
mélie et au Mexique. Aventuriers, malfaiteurs, gens 
tarés ou déclassés, hommes perdus de dettes et d'hon- 
neur, vagabonds, déserteurs et soudards, tous les enne- 
mis-nés du travail, de la subordination et de la loi se 
liguent pour franchir ensemble les barrières vermoulues 
qui retiennent encore la foule moutonnière, et, comme 
ils n'ont pas de scrupules, ils tuent à tout propos. Sur 
ce fondement s'établit leur autorité : à leur tour, ils 
régnent, chacun dans son canton, et leur gouvernement, 
aussi brut que leur nature, se compose de vols et de 
meurtres ; on ne peut attendre autre chose de barbares 
et de brigands. 

Mais jamais ils ne sont si dangereux que dans. un 
grand État récemment dissous, où une révolution brus- 
que leur a mis en main le pouvoir central ; car alors ils 
se croient les héritiers légitimes du gouvernement dé- 
chu, et, à ce titre, ils entreprennent de conduire la 
chose publique. Or, en temps d'anarchie, la volonté ne 
vientpasd'en haut, mais d'en bas, et les chefs, pour res- 
ter chefs, sont tenus de suivre l'aveugle impulsion de 
leur troupe*. C'est pourquoi le personnage important et 

1. Thierry, fils de Clovis, ne voulant pas prendre part à l'expé- 
dition que ses frères faisaient en Bourgogne, ses hommes lui 
dirent : a Si tu ne veux pas aller en Bourgogne avec tes frères, 
c nous te quitterons et nous les suivrons à ta place. » — Uu 



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LA SECOiNDE ÉTAPE DE LA CONQUÊTE 5 

dominant, celui dont la pensée prévaut, le vrai succes- 
seur de Richelieu et de Louis XIV, est ici le Jacobin su- 
balterne, le pilier de club, le faiseur de motions, Témeu- 
tier de la rue, Panis, Sergent, Hébert, Varlet, Henriot, 
Maillard, Fournier, Lazowski, ou, plus bas encore, le 
premier venu de leurs hommes, le tape-dur marseillais, 
le canonnier du faubourg, le fort de la halle qui a bu 
et, entre deux hoquets, élabore ses conceptions politi- 
ques*. — Pour toute information, il a des rumeurs de 
carrefour qui lui montrent un traître dans chaque mai- 
son, et, pour tout acquis, des phrases de club qui l'ap- 
pellent à mener la grande machine. Une machine si 
vaste et si compliquée, un tel ensemble de services en- 
chevêtrés les uns dans les autres et ramifiés en offices 
innombrables, tant d'appareils si spéciaux, si délicats et 
qu'il faut incessamment adapter aux circonstances chan- 

autre, Clotaire, ayant voulu faire la paix avec les Saxons, a les 
c Francs, irrités, se jetèrent sur lui, l'accablèrent d'outrages et 
c menacèrent de le tuer s'il différait de venir avec eux. Sur quoi, 
c il se mit en marche à leur tête. » (Grégoire de Tours.) 

i. La condition sociale et le degré de culture sont souvent indi- 
qués par l'orthographe. — Granier de Cassagnac, II, 480. Signa- 
ture de Bécard, commandant en second de l'expédition qui 
ramena les prisonniers d'Orléans : « Bccard, comandant congoin- 
« tement aveque M. Fournier generalle. » — Archives nationales, 
F', 4426. Lettre de Chemin, commissaire de la section des Gravil- 
liers, à Santcrre, il août 1792 : « Mois Charles Chemin comi- 
€ saire... fait part à Monsieur Santaire générale de la ti'oupe 
€ parisiene que le nommé Hingray cavaliers de la gendarmeris 
€ nationalle... ma déclarés qu'ille sestes trouvés aux jourduis 
t 11 aoux avec une home alachés à la cours aux Équris; quille 
€ lui aves dis quiere 800 home a peupres des sidevant garde du 
c roy êtes tous près a fondre sure Paris pour donaire du sécour 
c a naux rébelle et a signer avec moi la presante. » 



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LA RÉVOLUTION 

géantes, diplomatie, finances, justice, armée, adminis- 
tration, tout cela déborde au delà de sa compréhen-. 
sion si courte : on ne fait pas tenir un muids dans une 
bouteille*. Dans sa cervelle, étroite, faussée et bouleversée ' 
par Tentassement des notions disproportionnées qu'on y 
verse, il ne se dépose qu'une idée simple, appropriée à 
la grossièreté de ses aptitudes et de ses instincts,, je 
veux dire l'envie de tuer ses ennemis, qui sont aussi les 
ennemis de l'État, quels qu'ils soient, déclarés, dissimu- 
lés, présents, futurs, probables ou même possibles. Il 
porte sa brutalité et son effarement dans la politique, et 
voilà pourquoi son usurpation est si malfaisante. Sim- 
ple brigand, il n'eût tué que pour voler, ce qui eût 
limité ses meurtres. Représentant de l'État, il entre- 
prend le massacre en grand, et il a des moyens de l'ac- 
complir. — Car il n'a pas encore eu le temps de détra- 
quer le vieil outillage administratif; du moins les 
rouages subalternes, gendarmes, geôliers, employés, 
scribes et comptables, sont toujours à leur place et sous 
la main. De la part des gens qu'on arrêtera, point de 
résistance ; accoutumés à la protection des lois et à la 
douceur des mœurs, ils n'ont jamais compté sur leurs 
bras pour se défendre, et n'imaginent pas qu'on veuille 
tuer si sommairement. Quant à la foule, dépouillée de 

1. Le 19 mars 1871, rue de Varennes, rencontrant un fédéré 
qui avait pris part au pillage de l'École d'État-major et revenait 
avec deux fusils sur l'épaule, je lui dis : « Mais c'est la puerre 
a civile, et vous allez faire entrer les Prussiens dans Paris. — 
« J'aime mieux les Prussiens que M. Thiers ; M. Thiers est le Prus- 
c sien de Tintérieur. » 



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LA SECONDE ÉTAPE DE LA CONQUÊTE 7 

toute initiative par la centralisation ancienne, elle est 
inerte, passive, et laissera faire. — C'est pourquoi, pen- 
dant plusieurs longues journées successives, sans ha te 
ni encombre, avec des écritures correctes et des comptes 
en règle, on pourra procéder au massacre comme à 
une opération de voirie, aussi impunément et aussi 
méthodiquement qu'à l'enlèvement des boues ou à 
Tabatage des chiens errants. 

If 

Suivons dans le gros du parti le progrès de l'idée 
homicide. Elle est le fond même du dogme révolution- 
naire, et, deux mois après, à la tribune des Jacobins, 
CoUot d'Ilerbois dira très justement : « Le 2 septembre 
« est le grand article du Credo de notre liberté* ». C'est le 
propre du Jacobin de se considérer comme un souve- 
rain légitime et de traiter ses adversaires, non en belli- 
gérants, mais en criminels. Ils sont criminels de lèse- 
nation, hors la loi, bons à tuer en tout temps et en tout 
lieu, dignes du suppHce, même quand ils ne sont point 
ou ne sont plus en état de nuire. — En conséquence, le 
10 août, on a égorgé les Suisses qui n'avaient point tiré 
et qui s'étaient rendus, les blessés gisant à terre, leurs 
chirurgiens, tous les domestiques du château, bien 
mieux, des gens qui, conmie M. de Glermont-Tonnerre, 
passaient dans la rue, et, en langage officiel, cela s'ap- 
pelle maintenant la justice du peuple. — Le H, les sol- 

1. Moniteur^ n" du 14 novembre 1792. 



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LA RÉVOLUTIOK 

S suisses recueillis dans le bâtiment des Feuillants 
nquènt d'être massacrés; la populace rassemblée 
ntour demande leurs têtes ^ ; « on forme le projet de 
je transporter dans toutes les prisons de Paris pour y 
înlever tous les prisonniers et en faire une prompte 
justice ». — Le 12, aux Halles*, « divers groupes de 
jens du peuple disent que Pétion est un scélérat; car 
il a sauvé les Suisses au Palais Bourbon » ; donc « il 
faut le pendre aujourd'hui, lui et les Suisses ». — 
îs ces esprits renversés, la vérité présente et palpable 
t place à son contre-pied : a ce ne sont point eux qui 
3nt attaqué, c'est du château qu'est venu l'ordre de 
sonner le tocsin ; c'est le château qui a assiégé la na- 
tion, et non la nation qui a assiégé le château' ». Les 
nous sont « des assassins du peuple » pris en fla- 
mt délit, et, le 14 août, les fédérés viennent deman- 
? une cour martiale « pour venger le sang de leurs 
frères* » ; encore est-ce trop peu d'une cour martiale. 
il ne suffit pas de punir les crimes commis dans la 
journée du 10 août, il faut étendre la vengeance du 
peuple sur tous les conspirateurs », sur ce La Fayette, 
qui n'était peut-être pas à Paris, mais qui aurait pu 
y être », sur les ministres, généraux, juges et autres 

. Bûchez et Roux, XVII, 31. 

!. Archives nationales j F^, 4426. Lettre des administrafcr^urs de 

ice, 11 août. Déclaration de Delaunay, 12 août. 

K Bûchez et Roux, XYII, 59, &4ance du 12 août. Discours de Le- 

eur à la barre. 

k Ib., XVII, 47. — Mortimer-Ternaux, lil, 51. Discours de 

bcspierre à la barre de l'Assemblée, au nom de la Commune, 

août. 



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LA SECONDE ÉTAPE DE LA CONQUÊTE 9 

agents, coupables d'avoir soutenu Tordre légal quand il 
existait et de n'avoir pas reconnu le gouvernement jaco- 
bin quand il n'existait pas encore. Qu'on les traduise, 
non devant les tribunaux ordinaires qui sont suspects 
puisqu'ils font partie du régime aboli, mais devant un 
tribunal d'exception, sorte de « chambre ardente* » 
nommée par les sections, c'est-à-dire par la minorité 
jacobine; que ces juges improvisés, à conviction faite, 
décident souverainement et en dernier ressort; point 
d'interrogatoire préalable, point d'intervalle entre l'ar- 
rêt et l'exécution, point de formes dilatoires et protec- 
trices. Surtout, que l'Assemblée se hâte de rendre le 
décret : sinon, lui dit un délégué de la Commune', 
(( ce soir, à minuit, le tocsin sonnera, la générale 
« battra; le peuple est las de n'être pas vengé : crai- 
« gnez qu'il ne se fasse justice lui-même ». — Un 
instant après, nouvelles menaces, et à plus courte 
échéance : « Si avant deux ou trois heures,... les 
« jurés ne sont pas en état d'agir, de grands mal- 
« heurs se promèneront sur Paris. » 

Installé sur-le-champ, le nouveau tribunal a beau être 
expéditif et guillotiner en cinq jours trois innocents, 
on le trouve lent, et, le 23 août, une section vient, en 
style furieux, déclarer à la Commune que le peuple, 
« fatigué et indigné » de tant de retards, forcera les 



1. Mot de Brissot dans son rapport sur cette pétition de Robes- 
pierre. — Les noms des principaux juges élus sont sif^^nificatifs : 
Fouquier-Tinville, Osselin, Coffinhal. 

2. Bûchez et Roux, XYII, 91 (17 août)» 



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10 LA REVOLUTION 

prisons et massacrera les prisonniers*. — Non seule- 
ment on harcèle les juges, mais on pousse devant eux 
les détenus : une députation de la Commune et des fédé- 
rés somme l'Assemblée « de transférer à Paris les cri- 
a minels d'Orléans, pour y subir le supplice de leurs for- 
« faits » ; sinon, dit l'orateur, « nous ne répondons plus 
« de la vengeance du peuple* ». Et, d'un ton plus impé- 
ratif encore : « Vous avez entendu, et vous savez que 
(( l'insurrection est un devoir sacré », un devoir sacré 
envers et contre tous, envers l'Assemblée si elle refuse, 
envers le tribunal s'il absout. Ils se lancent vers leur 
proie à travers les formes législatives ou judiciaires, 
comme un milan à travers des toiles d'araignée, et rien 
ne les détache de leur idée fixe. M. Luce de Montmorin 
ayant été acquitté^, l'assistance grossière, qui le confond 
avec son cousin, ancien ministre de Louis XVI, éclate 
en murmures. Le président essaye d'imposer silence; les 
cris redoublent, et M. de Montmorin est en danger. 
Alors le président, trouvant un biais, annonce qu'un des 
jurés est peut-être parent de l'accusé, que, dans ce cas, 
il faudra un nouveau jury et un nouveau jugement, 
qu'on va s'assurer du fait, et qu'en attendant le prison- 
nier sera reconduit à la Conciergerie. Là-dessus, il prend 
M. de Montmorin par le bras et l'emmène à travers les 
hurlements, non sans péril pour lui-même ; dans la cour 
extérieure, un garde national lui lance un coup de 

1. Récit de Pétion dans son discours [Moniteur du 10 novembre 

2. Bûchez et Roux, XVII, 116, séance du 23 août. 

5. Mortimer-Ternaux, III, 401. ~ Moore, I, 273 (31 août). 



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LA SECONDE ETAPE DE LA CONQUETE 41 

sabre, et, le lendemain, il faut que le tribunal autorise 
huit délégués de l'auditoire à vérifier par leurs propres 
yeux que M. de Montmorin est toujours sous les ver- 
rous. 

Au moment où on l'acquittait, un mot tragique a été 
lancé : a Vous le déchargez aujourd'hui, et dans quinze 
« jours il nous fera égorger! » — Manifestement, la 
peur s'est ajoutée à la haine. La plèbe jacobine a vague- 
ment conscience de son petit nombre, de son usurpa- 
tion, de son danger qui croît à mesure que Brunswick 
approche. Elle se sent campée sur une mine : si la mine 
sautait! — Puisque ses adversaires sont des scélérats, 
ils sont bien capables de faire un mauvais coup, com- 
plot ou massacre; n'ayant jamais fait elle-même que 
cela, elle ne conçoit pas autre chose, et, par une trans- 
position inévitable, elle leur impute la pensée meur- 
trière qui s'élabore obscurément dans les bas-fonds de 
sa cervelle trouble. — Le 27 août, après la pompe funè- 
bre que Sergent a composée exprès pour irriter les 
ressentiments populaires, ses soupçons, précisés et 
dirigés, commencent à se tourner en certitude : dix 
étendards « coramémoratifs * » , portés chacun par un 
volontaire à cheval, ont fait défiler devant ses yeux la 
longue liste des massacres exécutés « par la cour et ses 
agents » : massacre de Nancy, massacre de Nîmes, mas- 
sacre de Montauban, massacre d'Avignon, massacre d(î 
la Chapelle, massacre de Carpentras, massacre du Champ 

1. Bûchez et Roux, XVII, 207 (article de Prudhomme dans la 
Révolutions de Paris), 



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LA RÉVOLUTION 

îrs, etc. Devant une telle parade, nulle hésitation 
ibsiste ; désormais, pour les femmes des tribunes, 
les habitués des clubs, pour les piquiers des fau- 
^s, il est avéré que les aristocrates sont coutumiers 
it. 

d'autre part, signe aussi alarmant, « cette cérémo- 
ï lugubre, dont le sujet devait inspirer tour à tour 
recueillement et Tindignation..., n'a pas générale- 
int produit cet effet ». Les gardes nationaux en 
rme, qui sont venus « apparemment pour se dé- 
mmager de ne s'être pas montrés au jour de Tac- 
n », n'avaient pas la tenue civique, au contraire 
air de dissipation et même de joie bruyante » ; ils 
Ht là en curieux, en badauds, en Parisiens, et bien 
nombreux que les sans-culottes à piques*. Ceux- 
t pu se compter; il est clair à leurs propres yeux 
3 ne sont qu'une minorité, une minorité très petite, 
e leurs fureurs n'ont pas d'écho; il n'y a, pour 
' les jugements et demander des supplices, que les 
ants et ordonnateurs de la fête. Un étranger, bon 
'vateur, qui questionne les boutiquiers chez qui il 
^e, les marchands avec lesquels il est en affaires, 
ens qu'il rencontre au café, écrit qu'il « ne trouve 
lie part de dispositions sanguinaires, sauf dans les 

^jes Révolutions de Paris^ ib. : « H y avait là bon nombre 
sans-culottes avec leurs piques : mais ils étaient de beaucoup 
oassés par la multitude des uniformes de tous les bataillons. » 
ore, 31 août : a  présent, les habitants des faubourgs Saint- 
oine et Saint-Marceau sont tout ce qu'on aperçoit [aU that 
elt) à Paris du peuple souverain, i 



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LA SECONDE ETAPE DE LA CONQUÊTE 43 

« galeries de l'Assemblée nationale et au club des Jaco- 
« bins ». Or, aux galeries sont les clabaudeurs payés, 
« surtout des femmes qui sont plus bruyantes et qu'on 
« peut avoir à meilleur marché » ; au club des Jacobins 
sont « les meneurs qui craignent un revirement ou qui 
« ont des animosités à satisfaire* » : ainsi les seuls en- 
ragés sont les meneurs et la populace des faubourgs. — 
Perdus dans cette immense cité, en face d'une garde 
nationale encore armée et trois fois plus nombreuse 
qu'eux, devant une bourgeoisie indifférente ou mécon- 
tente, les patriotes s'effrayent. En cet état d'angoisse, 
l'imagination fiévreuse, exaspérée par l'attente, enfante 
involontairement des rêves qu'elle adopte passionnément 
comme des vérités, et maintenant il suffit d'un incident 
pour achever la légende dont la germe a grandi chez 
eux, à leur insu. 

Le 1^'' septembre, un charretier, Jean Julien*, con- 
damné h douze ans de fers, a été exposé au carcan, et, 
au bout de deux heures, il est devenu furieux, proba- 
blement sous les quolibets des assistants. Avec la gros- 
sièreté ordinaire aux gens de son espèce, il a déchargé 
en injures sa rage impuissante, il s'est déboutonné, il a 
montré sa nudité au public, et naturellement il a cher- 
ché les mots les plus blessants pour le peuple qui le 
regardait : « Vive le roi ! vive la reine ! vive monsei- 

1, Moore, 26 août. 

2. Mortimcr-Tcrnaux, III, 471. Acte d'accusation contre Jean 
Julien. — Quand nous renvoyons à M. Morlimer-Ternaux, c'est 
parce que, en vrai critique, il apporte des pièces authentiques et 
souvent inédites. 



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14 LA RÉVOLUTION 

(( gneur de La Fayette! au f... la nation! » Naturelle- 
ment aussi, il a failli être écharpé, on Ta vite emmené 
à la Coi\ciergerie, il a été condamné sur-le-champ, et on 
Ta guillotiné au plus vite comme promoteur d'une sédi- 
tion qui se rattachait à la conspiration du 10 août. — 
Ainsi la conspiration dure encore; le tribunal le déclare 
et il ne le déclare pas sans preuves. Certainement Jean 
Julien a fait des aveux : qu*a-t-il révélé? — Et le lende- 
main, comme une moisson de champignons vénéneux 
poussés en une seule nuit, le même conte a pris racine 
dans toutes les cervelles. « Jean Julien a dit que toutes 
« les prisons de Paris pensaient comme lui, que sous 
a peu on verrait beau jeu, qu'ils avaient des armes, et 
« qu'on les lâcherait dans la ville quand les volontaires 
« seraient partis*. » Dans les rues on ne rencontre que 
figures anxieuses : « L'un d'eux dit que Verdun a été 
(( livré comme Longwy; d'autres, hochant la tête, 
« répondent que ce sont les traîtres dans l'intérieur de 
« Paris qu'il faut craindre, et non les ennemis déclarés 
(( sur la frontière*. » Le jour suivant, le roman s'am- 
plifie : « 11 y a des chefs et des troupes royalistes cachés 
(( dans Paris et aux environs ; ils vont ouvrir les prisons, 
« armer les prisonniers, délivrer le roi et sa famille, 
(( mettre à mort les patriotes de Paris, les femmes et 
{ les enfants de ceux qui sont à l'armée... N'est-il pas 
( naturel ù des hommes de pourvoir à la sûreté de leurs 
(( enfants et de leurs femmes, et d'employer le seul 

1. Rétif de la Bretonne, les Nuils de Paris, XI* nuit, 372. 

2. Moore, 2 septembre. 



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LA SECONDE ÉTAPE DE LA CONQUÊTE 15 

« moyen efficace pour arrêter le poignard des assas- 
(i sins*?» — Le brasier populaire est allumé ; à présent 
c'est aux entrepreneurs d'incendie public à conduire la 
flamme. 

111 

Il y a longtemps qu'ils soufflent dessus. Déjà le 
il août, dans une proclamation*, la nouvelle Commune 
annonçait que « tous les coupables allaient périr sur 
« l'échafaud » , et c'est elle qui, par ses députations mena- 
çantes, a imposé à l'Assemblée nationale l'institution 
immédiate d'un tribunal de sang. Portée au pouvoir par 
la force brutale, elle périt si elle ne s'y maintient, et 
elle ne peut s'y maintenir que par la terreur. — En effet, 
considérez un instant cette situation extraordinaire. 
Installés à l'Hôtel de Ville par un coup demain nocturne, 
une centaine d'inconnus, délégués par un parti et qui 
se croient ou se disent les délégués du peuple, ont ren- 
versé l'un des deux grands pouvoirs de l'État, mutilé 
et asservi l'autre, et régnent dans une capitale de 

1. Moore, 3 septembre. — Bûchez et Roux, XVI, 159. (Récit de 
Tallien.) — Procès-verbaux de la Commune de Paris^ 4 septem- 
bre. (Dans la collection de Barrière et Berville, volume intitulé 
Mémoires sur les journées de septembre.) La Commune adopte et 
grossit la fable qu'elle a peut-être inventée. — Prudhomme 
remarque très bien que la légende du complot des prisons, si 
grossièrement exploitée sous la Terreur, apparaît pour la pre- 
mière fois au 2 septembre. Le môme bruit fut répandu dans les 
campagnes. Près de Gennevilliers, un paysan, tcut en déplorant 
les massacres, disait à Malouet : a Aussi, c'est bien terrible que 
les aristocrates voulussent tuer tout le peuple en faisant sauter la 
?ille. » (Malouet, II, 244.) 

2. Procès-verbaux de la Commune ^ 11 août. 



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16 LA RÉVOLUTION 

700000 âmes par la grâce de huit ou dix mille fanati- 
ques et coupe-jarrets. Jamais changement si brusque n*a 
pris des hommes si bas pour les guinder si haut. Des 
gazetiers infimes, des scribes du ruisseau, des haran- 
gueurs de taverne, des moines ou prêtres défroqués, le 
rebut de la littérature, du barreau et du clergé, des 
menuisiers, tourneurs, épiciers, serruriers, cordonniers, 
simples ouvriers, plusieurs sans état ni profession*, 
politiques ambulants et aboyeurs publics, qui, comme 
les vendeurs d'orviétan, exploitent depuis trois ans la 
crédulité populaire, parmi eux nombre de gens mal 
famés, de probité douteuse ou d'improbité prouvée, 
ayant roulé dans leur jeunesse et encore tachés de leur 
ancienne fange, relégués par leurs vices hors de Ten- 
ceinte du travail utile, chassés à coups de pied des 
emplois subalternes jusque dans les métiers interlopes, 
rompus au saut périlleux, à conscience disloquée comme 
les reins d'un saltimbanque, et qui, sans la révolution, 
ramperaient encore dans leur boue natale en attendant 
Bicêtre ou le bagne auxquels ils étaient promis, se fi- 
gure-t-on leur ivresse croissante à mesure qu'ils boivent 
à plus longs traits dans la coupe sans fond du pouvoir 
absolu? — Car c'est bien le pouvoir absolu qu'ils récla- 
ment et qu'ils exercent '. Élevés par une délégation spé- 

1. Mortimer-Ternaux, II, 446. Liste des commissaires de section 
qui siégeaient à l'Hôtel de Ville le 10 août avant neuf heures du 
matin. 

2. Procès-verbaux de la Commune^ 21 août, a Le conseil génér 
< rai de la Commune, considérant que, pour assurer le salut 
c public et la liberté, il a besoin de tout le pouvoir que le peuple 
€ lui a délégué au moment où il a été forcé de reprendre l'exer- 



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LA SECONDE ÉTAPE DE LA CONQUÊTE 17 

ciale au-dessus des autorités régulières, ils ne les souf- 
frent qu'à titre de subordonnées, et n*en tolèrent pas qui 
puissent devenir des rivales. En conséquence, ils ont 
réduit le corps législatif à n'être que le rédacteur et le 
héraut de leurs décrets; ils ont forcé les nouveaux élus 
du département à « abjurer leur titre », à se borner à 
la répartition des impôts, et journellement ils mettent 
leurs mains ignorantes sur les services généraux, finan- 
ces, armée, subsistances, administration, justice, au 
risque d'en briser les rouages ou d'en interrompre le 
jeu. 

Aujourd'hui, ils mandent devant eux le ministre de la 
guerre, ou, à son défaut, son premier conunis; demain, 
c'est tout le personnel de ses bureaux qu'ils tiennent en 
arrestation pendant deux heures, sous prétexte de cher- 
cher un imprimeur suspect*. Tantôt ils posent les scellés 
sur la caisse de l'extraordinaire; tantôt ils cassent la 

cice de ses droits, » envoie une députation à l'Assemblée na- 
tionale pour exiger que le nouveau département a soit converti 
€ purement et simplement en commission des contributions ». — 
Mortimer-Ternaux, III, 25. Discours de Robespierre au nom de la 
Commune : a Quand le peuple a sauvé la patrie, quand vous avez 
a ordonné une Convention nationale qui doit vous remplacer, 
« qu'avez-vous à faire qu'à satisfaire son vœu?... Le peuple, forcé 
a de veiller à son propre salut, a pourvu à sa sûreté par ses délé- 
<( gués.... Il faut que ceux qu'il a choisis lui-même pour ses ma- 
<L gislrats aient toute la plénitude du pouvoir qui convient au 
c souverain, > 

1. Procès^erbaux de la Commune^ 10 août. — Mortimer-Ter- 
naux, III, 155. Lettre du ministre Servan, 30 août. — /6., 149. 
— Ib.f 148. La commission des subsistances ayant été cassée par 
la Commune, Roland, ministre de l'intérieur, prie l'Assemblée de 
prendre des mesures promptes, car c il ne répond plus des sub- 
« «istances de Paris ». 

LA RÉVOLUTION, IV. T. VI. — 2 



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18 LA REVOLUTION 

commission des subsistances; tantôt ils interviennent 
dans le cours de h justice, soit pour aggraver la procé- 
dure, soit pour empêcher l'exécution des arrêts rendus*. 
Point de principe, loi, règlement, sentence, établisse- 
ment ou homme public qui ne soit à la discrétion de leur 
arbitraire. — Et, comme ils ont fait main basse sur le 
pouvoir, ils font main basse sur Targent. Non seulement 
ils ont arraché à TAssemblée 850 000 francs par mois 
avec les arrérages à partir du l®*" janvier 1792, en tout 
plus de 6 millions, pour déft*ayer leur police militaire, 
c'est-à-dire pour payer leurs bandes*; mais encore, 
(( revêtus de Técharpe municipale )),ils saisissent, dans 
« les hôtels de la nation, les meubles et tout ce qu'il 
« y a de plus précieux ». — « Dans une seule maison, 
(( ils en enlèvent pour 100 000 écus'. » Ailleurs, chez 
le trésorier de la liste civile, ils s'approprient un carton 
de bijoux, d'effets précieux et 340000 Hvres*. Leurs 
commissaires ramènent de Chantilly trois voitures à 
<^rois chevaux « chargées des dépouilles de M. de Condé », 

1. Procès-verbaux de la Commune, 21 août : Arrêté pour 
/igcr que, dans les procès de lèse-nation, les défenseui»s offlcieux 

.oient munis d'un certificat de probité délivré par leur section 
assemblée, et que les conférences entre eux et l'accusé soient 
publiques. — /^., 17 août : Arrêté pour suspendre Texécution des 
deux assassins du maire Sinioneau, condamnés à mort par le tri- 
bunal de Seine-et-Oise. 

2. Mortimer-Ternaux, III, 11. Décret du 11 août. 

3. Prudhomme, Révolutions de Paris^ n» du 22 septembre. 
(Rapport de Roland à l'Assemblée nationale, le 16 septembre, à 
9 heures du matin.) 

4. Mme Roland, Mérnoires, II, 414 (édit. Barrière et Berville). 
Rapport de Roland du 29 octobre. La saisie dont il s'agit est ùu 
27 août. 



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LA SECONDE ÉTAPE DE LA CONQUÊTE 19 

et ils entreprennent « le déménagement des maisons des 
a émigrés* ». Dans les églises de Paris, ils confisquent 
a les crucifix, lutrins, cloches, grilles, tout ce qui est 
< en bronze » ou fer, chandeliers, ostensoirs, vases, 
reliquaires, statues, tout ce qui est « objet d'argenterie », 
tant « sur les autels que dans les sacristies' », et l'on 
devine l'énormité du butin : pour emporter Targenterie 
de la seule église de la Madeleine-la-Ville-rÉvéque, il 
fallut une voiture à quatre chevaux. — Or, de tout cet 
argent si librement saisi, ils usent aussi librement que 
du pouvoir lui-même. Tel, aux Tuileries, sans vergogne 
aucune, remplissait ses poches ; un autre, au Garde- 
Meuble, fouille les secrétaires et emporte une armoire 
pleine d'effets' ; on a déjà vu que, dans les dépôts de la 
Commune, « la plupart des scellés se trouvèrent brisés », 
que des valeurs énormes en argenterie, bijoux, or et 
argent monnayé disparurent ; les interrogatoires et les 
comptes ultérieurs imputeront au Comité de surveillance 
« des soustractions, dilapidations, malversations », bref 
a un ensemble de violations et d'infidélités ». — Quand 

i. Mémoires sur les journées de septembre (édit. Barrière et 
Berville, 307-522). État des sommes payées par le trésorier de la 
Commune. — Sur la prolongation de ces vols, voyez le rapport de 
Roland du 29 octobre, enlèvement de l'argent, de l'argenterie et 
des assignats de l'hôpital de Senlis (13 septembre), déména- 
gement de l'hôtel de Coigny, vente du mobilier de l'hôtel 
d'Egmont, etc. 

2. Procès-verbaux de la Commune^ 17 et 20 août. — État des 
somînes payées par le trésorier de la Commune^ 321. — Le 
28 août, un Saint Roch d'argent est apporté à la barre de l'As- 
semblée nationale. 

3. Mortimer-Temaux, III, 150, ICI, 511. — Rapport de Roland 
du 29 oclobre, 414. 



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20 U RÉVOLUTION 

on est roi et pressé, on ne s'astreint pas aux formes, et 
i*on confond aisément le tiroir où Ton a mis l'argent de 
l'État avec le tiroir où l'on met son propre argent. 

Par malheur, cette pleine possession de la puissance 
et de la fortune publiques ne tient qu'à un fil. Que la 
majorité évincée et violentée ose, comme plus tard à 
Lyon, Marseille et Toulon, revenir aux assemblées de 
section et révoquer le faux mandat qu'ils se sont arrogé 
par la fraude et par la force, à l'instant, par la volonté 
du peuple souverain et en vertu de leur propre dogme, 
ils redeviennent ce qu'ils sont effectivement, des usur- 
pateurs, des concussionnaires et des voleurs : point de 
milieu pour eux entre la dictature et les galères. — 
Devant une pareille alternative, l'esprit, 'h moins d'un 
équilibre extraordinaire, perd son assiette; ils n'ont 
plus de peine à se faire illusion, à croire l'État menacé 
dans leurs personnes, à poser en règle que tout leur est 
permis, môme le massacre. Basire n'a-t-il pas dit à la 
tribune que, contre les ennemis de la nation, a tous les 
(( moyens sont bons et justes » ? N'a-t-on pas entendu 
un autre député, Jean Debry, proposer la formation d'un 
corps de 1200 volontaires qui a se dévoueront », comme 
jadis les assassins du Vieux de la Montagne, pour « atta- 
« quer, corps à corps, individuellement, les tyrans » et 
les généraux*? N'a-t-on pas vu Merlin de Thionville 
demander que les femmes et « les enfants des émigrés 
« qui attaquent la frontière soient retenus comme 
« otages », et déclarés responsables, en d'autres ter- 

i. Moiiilcur, XIII, 514, 542, séances des 23 et 26 août. 



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LA SECOiNDE ETAPE DE LA CONQUÊTE 21 

mes bons à tuer, si leurs parents continuent à atta- 
quer*? 

Il n'y a plus que cela à faire, car les autres mesures 
n'ont pas suffi. — En vain la Commune a décrété d'ar- 
restation les journalistes du parti contraire et distribué 
leurs presses aux imprimeurs patriotes*. En vain elle a 
déclaré incapables de toute fonction les membres du 
club de la Sainte-Chapelle, les gardes nationaux qui ont 
prêté serment à La Fayette, les signataires de la pétition 
des 8000 et de la pétition des 20 000'. En vain elle a 
multiplié les visites domiciliaires jusque dans l'hôtel et 
les voitures de l'ambassadeur de Venise. En vain, par 
des interrogatoires insultants et réitérés, elle tient à sa 
barre, sous les huées et les cris de mort de ses tribunes, 
les hommes les plus honorables et les plus illustres, 
Lavoisier, Dupont de Nemours, le grand chirurgien De- 
sault, les femmes les plus inoflensives et les plus dis- 
tinguées, Mme de Tourzel, Mlle de Tourzel, la princesse 
de Lamballe*. En vain, après des arrestations prodiguées 

1. Morlimer-Ternaux, III, 99, séances des 45 et 23 août. — Pro- 
cès-verbaux de la Commune y 48 août : Arrêté pour obtenir une 
loi qui autorise la Commune a à réunir les femmes et les enfants 
<L des émigrés dans des maisons de sûreté, et à employer à cet 
a effet les maisons ci-devant religieuses ». 

2. Procès-verbaux de la CommunCy 42 août. — /6., 48 août, 
î.a Commune n'ayant pu mettre la main sur le journaliste Geof- 
froy, « arrête que les scellés seront apposés chez Mme Geoffroy, 
a qu'elle sera mise en état d'arrestation, jusqu'à ce que son mari 
« vienne la délivrer ». 

3. Procès-verbaux de la Commune, 47 et 48 août. De plus, 
arrêté pour demander à l'Assemblée nationale la liste des signa- 
taires et l'imprimer. 

4. Ib., 48, 49, 20 août. — Le 20 août, la Commune interroge 



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22 LA RËVOLUTIOK 

pendant vingt jours, elle enveloppe Paris tout entier, 
d'un seul coup de filet, dans une perquisition nocturne* : 
toutes les barrières fermées et par de doubles postes, 
des sentinelles sur les quais et des pataches sur la Seine 
pour empocher la fuite par eau, la ville divisée d'avance 
on circonscriptions, et pour chaque section une liste de 
suspects, la circulation des voitures interdite, chaque 
citoyen consigné chez lui, à partir de six heures du soir 
un silence de mort, puis dans chaque rue une patrouille 
de soixante hommes à piques, sept cents escouades de 
sans-culottes opérant à la fois et avec leur brutalité or- 
dinaire, des portes enfoncées à coups de crosse, les ar- 
moires crochetées par des serruriers, les murs sondés 
par des maçons, les caves fouillées jusqu'au sous-sol, les 
papiers saisis, les armes confisquées, trois mille pcr- 

l'ambassadeur de Venise qu'elle a mandé devant elle. « Un citoyen 
« réclame la parole contre M. l'ambassadeur, et dit que, sous 
« le nom de cet ambassadeur, plusieurs voitures sont sorties de 
« Paris. Ce citoyen s'appelle Chevalier, garçon maréchal.... Le 
« conseil arrête que mention honorable sera faite sur le procès- 
« verbal de la dénonciation. » Sur le ton des interrogatoires, 
lire Weber (Mémoires, II, 245), qui raconte le sien. 

1. Bûchez et Roux, XVII, 215. Récit de Peltier. — Malgré les 
ordres de l'Assemblée nationale, l'opération recommença le lende- 
main et dura du 19 août jusqu'au 31 au soir. — Moore, 31 août. 
La sottise vaniteuse et moutonnière du bourgeois racolé pour 
faire l'office de gendarme au profit des sans-culottes est très 
bien peinte ici. Le maître de l'hôtel Meurice, où Moore et lord 
Lauderdale étaient logés, a été de garde et de chasse la nuit pré- 
cédente : a II parlait beaucoup de sa fatigue et faisait quelques 
« allusions aux dangers qu'il avait courus dans l'exercice de ce 
« pénible devoir. On lui demanda s'il avait été heureux dans sa 
a recherche des suspects. — Oui, milord, dit-il, infiniment ; notre 
« bataillon a attrapé quatre prêtres. — Il n'aurait pas eu l'air 
c plus fier, s'il avait pris le duc de Brunsv^^ick. » 



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LA SECONDE ÉTAPE DE LA CONQUÊTE 23 

sonnes arrêtées et emmenées S prêtres, vieillards, infir- 
mes, malades, et, de dix heures du soir à cinq heures 
du matin, comme dans une ville prise d'assaut, les 
lamentations des femmes qu'on rudoie, les cris des pri- 
sonniers qu'on fait marcher, les jurons des gardes qui 
sacrent et s'attardent pour boire à chaque cabaret; il 
n'y eut jamais d'exécution si universelle, si méthodique, 
si propre à terrasser toute velléité de résistance dans le 
silence de la stupeur. — Et pourtant, ù ce moment 
même, les hommes de bonne foi, aux sections et dans 
l'Assemblée, s'indignent d'appartenir à de pareils maî- 
tres. Une députation des Lombards et une autre de la 
Halle au Blé viennent à l'Assemblée réclamer contre les 
usurpations de la Commune'. Le montagnard Choudieu 
dénonce ses prévarications criantes. Cambon, financier 
sévère, ne veut plus souffrir que ses comptes soient 
dérangés par des tripotages de filous'. L'Assemblée 
semble enfin reprendre conscience d'elle-même; elle 
couvre de sa protection le journaliste Girey contre qui 
les nouveaux pachas avaient lancé un mandat d'amener; 
elle mande à sa propre barre les signataires du mandai ; 
elle leur ordonne de se renfermer à l'avenir dans les 

4. Selon Rœderer, le nombre des personnes arrêtées fut de ciii<i 
h six mille. 

2. Morlimer-Ternaux, III, 147, 148, 28 et 29 août. — Ib., 17G. 
D'autres sections élèvent des plaintes très vives contre la Com- 
mune. — Bûchez et Roux, XVII, 358. — Procès-vnrbaux de ta 
Commune, i" septembre : « La section du Temple envoie une 
t députation qui déclare qu*en vertu du décret de l'Assemblée 
t nationale elle retire ses pouvoirs aux commissaires qu'elle a 
c nommés au conseil général. » 

3. Mortimer-Ternaux, III, 154, séance du 30 août. 



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24 LA RÉVOLUTION 

limites exactes de la loi qu'ils outrepassent. Bien mieux, 
elle dissout le conseil intrus et lui substitue quatre- 
vingt-seize délégués, que les sections devront nommer 
dans les vingt-quatre heures. Bien mieux encore, elle 
lui commande de rendre compte, dans les deux jours, 
de tous les effets qu'il a saisis et de porter les matières 
d'or et d'argent à la Trésorerie. Cassés et sommés de 
dégorger leur proie, les autocrates de l'Hôtel de Ville 
ont beau, le lendemain, venir en force à l'Assemblée * 
pour lui extorquer le rappel de ses décrets : sous leurs 
menaces et les menaces de leurs satellites, l'Assemblée 
tient bon. — Tant pis pour les opiniâtres : puisqu'ils ne 
veulent pas voir l'éclat du sabre, ils en sentiront le tran- 
chant et la pointe. Sur la proposition de Manuel, la Com- 
mune décide que, tant que durera le danger public, elle 
restera en place; elle adopte une adresse de Robespierre 
pour (( remettre au peuple le pouvoir souverain » , c'est- 
à-dire pour faire descendre les bandes armées dans la 
rue*; elle se rallie les brigands en leur conférant la 
propriété de tout ce qu'ils ont volé dans la journée du 
40 août^. — La séance, prolongée pendant la nuit, ne 

1. Mortimer-Ternaux, III, 171, séance du 31 août. Ib,, 208. — 
Le lendemain, l" septembre, à l'instigation de Danton, Thuriot 
obtient de l'Assemblée nationale un décret ambigu qui semble 
permettre aux membres de la Commune de siéger encore, au 
moins provisoirement, à l'ÏIôtel de Ville. 

2. Procès-verbaux de la Commune, i*' septembre. 

3. /6., 1" septembre : <r II est arrêté que les effets qui sont 
t tombés au pouvoir des citoyens combattant pour la liberté cl 
« l'égalité dans la journée du 10 août resteront en leur posses- 
« sion, et conséquemment M. Tallien, secrétaire-greffier, est auto- 
t risé à remettre une montre d'or à M. Lecomte, gendarme. » 



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LA SECONDE ÉTAPE DE LA CONQUÊTE 25 

finit qu'à une heure et demie du matin; on est arrivé au 
dimanche, et il n*y a plus de temps à perdre : car, dans 
quelques heures, les électeurs s'assembleront pour élire 
les députés à la Convention ; dans quelques heures, en 
vertu du décret de l'Assemblée nationale, les sections, 
selon l'exemple que la section du Temple leur a donné 
la veille même, révoqueront peut-être leurs prétendus 
mandataires de l'Hôtel de Ville. Pour rester à l'Hôtel de 
Ville et pour se faire nommer à la Convention, les me- 
neurs ont besoin d'un coup éclatant, et ils en ont besoin 
le joiu* même. — Ce jour-là est le 2 septembre. 



IV 

Depuis le 25 août*, leur résolution est prise, le plan 
du massacre s'est dessiné dans leur esprit, et peu à peu, 

1. Quatre indices simultanés et concordants fixent cette date : 
!• le 23 août, le conseil général arrête a qu'il sera ménagé dans 
€ la salle une tribune pour un journaliste (M. Marat), lequel sera 
« chargé de rédiger un journal des arrêtés et de ce qui se passe 
« à la Commune » [Procès-verbaux de la Commune^ 23 août) ; — 
2" le môme jour, « sur la proposition d'un membre tendant à 
« séparer les prisonniers de lèse-nation de ceux des mois de 
t nourrice et autres pareils des diirérentcs prisons, le conseil a 
€ adopté cette mesure » (Granier de Cassagnac, II, 100) ; — S*» le 
môme jour, la Commune applaudit les députés d'une section qui, 
a en termes brûlants », viennent lui dénoncer les lenteurs de la 
justice et lui déclarer que le peuple a immolera » les prisonniers 
dans leurs prisons [Moniteur^ 10 novembre 4792. Récit de Pétioii) ; 
— 4* le môme jour, elle députe à l'Assemblée, pour lui comman- 
der de transférer à Paris les prisonniers d'Orléans (Ducliez et 
Roux, XVII, 116). Le lendemain, malgré les défenses de l'Assem- 
blée, elle achemine Fournier et sa bande vers Orléans (Morlinier- 
Ternaux, lîl, 305), et chacun sait d'avance que Fournier a coni- 



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26 I.A KÉVOLUTION 

spontanément, chacun, selon ses aptitudes, y prend son 

rôle, qu'il choisit ou qu'il subit. 

Avant tous, Marat a proposé et prêché Fopération, 
et, de sa part, rien de plus naturel. Elle est Fabrégé de 
sa politique : un dictateur ou tribun, avec pleins pou- 
voirs pour tuer et n'ayant de pouvoirs que pour cela, 
un bon coupe-tête en chef, responsable, « enchanié et 
« le boulet aux pieds », tel est, depuis le 14juillet 1789, 
San programme de gouvernement, et il n'en rougit pas : 
« tant pis pour ceux qui ne sont pas à la hauteur de 
« l'entendre* ». Du premier coup, il a compris le carac- 
tère de la révolution, non par génie, mais par sympa- 
thie, lui-même aussi borné et aussi monstrueux qu'elle, 
atteint depuis trois ans de délire soupçonneux et de 
monomanie homicide, réduit par l'appauvrissement 
mental à une seule idée, celle du meurtre, ayant perdu 
jusqu'à la faculté du raisonnement vulgaire, le dernier 
des journalistes, sauf pour les poissardes et les hommes 
à piques, si monotone dans son paroxysme continu*, 

mission pour les égorger en route. (Balleydier, Histoire politique 
et militaire* du peuple de Lyon^ I, 79. Lettre de Laussel, datée 
de Paris, 28 août) : t Nos volontaires sont à Orléans depuis deux 
« ou trois jours pour y expédier les prisonniers contre-réiolution- 
« naires, qu'on traitait trop bien. » Le jour du départ de Four- 
nier (24 août), Moore remarque au Palais-Royal et aux Tuileries 
que le nombre des orateurs en plein vent est plus grand que 
jamais, qu'ils sont visiblement apostés et payés, et qu'ils décla- 
ment contre les crimes des rois. 

i. Moniteur du 25 septembre 1792. Discours de Marat à la Con- 
vention. 

2. Voyez ses deux journaux, l'Ami du peuple et le Journal de 
la République française, notamment de juillet à octobre 1792. — 
Titre du n* du 16 août : t Développement de l'atroce complot de 



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LA SECONDE ÉTAPE DE LA CONQUÊTE 27 

qu'à lire ses numéros de suite on croit entendre le cri 
incessant et rauque qui sort d'un cabanon de fou. Dès le 
19 août, il a poussé le peuple aux prisons. « Le parti le 
« plus sûr et le plus sage, dit-il, est de se porter en 
« armes à l'Abbaye, d'en arracher les traîtres, parlicu- 
a lièrement les officiers suisses et leui^ complices, et de 
(( les passer au fil de l'épée. Quelle folie que de vouloir 
« faire leur procès! 11 est tout fait. — Vous avez mas- 
« sacré les soldats ; pourquoi épargneriez-vous les offi- 
« ciers, infiniment plus coupables? » — Et, deux jours 
après, insistant avec son imagination de bourreau : 
a Les soldats méritaient mille morts.... Quant aux offi- 
« ciers, ils méritent d'être écartelés, comme Louis Capet 
a et ses suppôts du Manège*. » — Là-dessus la Com- 
mune l'adopte comme son journaliste officiel, lui donne 
une tribune dans la salle de ses séances, lui confie le 
compte rendu de ses actes, et tout à l'heure va le faire 
entrer dans son comité de surveillance ou d'exécution. 
Mais un pareil énergumène n'est bon que pour être 
un mstigateur et un trompette ; tout au plus au dernier 

i la cour pour faire périr par le fer et le feu tous les patriotes. » 
— Titre du n» du 19 août : t Les infâmes pères conscrits du Ma- 
« nège trahissant le peuple et cherchant à faire traîner le juge- 
« ment des traîtres jusqu'à l'arrivée de Motier, qui marche avec 
« son armée sur Paris pour égorger les patriotes, t — Titre du 
numéro du 21 août : a Les gangrenés de l'Assemblée, complices 
« du perfide Motier, lui ménageant les moyens de fuir.... Les pères 
<L conscrits, assassins des patriotes dans les massacres de Nancy, 
« du Champ de Mars et des Tuileries i>, etc. — Tout cela élail 
hurlé chaque malin dans les rues par les colporteurs ambulants 
du journal. 
1. L'Ami du peuple, n«*« du 19 et du 21 août. 



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28 LA RÉVOLUTION 

moment il pourra figurer parmi les ordonnateurs subal- 
ternes. — L'entrepreneur en chef* est d'une autre es- 
pèce et d une autre taille, Danton, un vrai conducteur 
d'hommes : par son passé et sa place, par son cynisme 
populacier, ses façons et son langage, par ses facultés 
d'initiative et de commandement, par la force intempé- 
rante de sa structure corporelle et mentale, par l'ascen- 
dant physique de sa volonté débordante et absorbante, 
il est approprié d'avance à son terrible office. — Seul 
de la Commune, il est devenu ministre, et il n'y a que 
lui pour abriter l'attentat municipal sous le patronage 
ou sous l'inertie de l'autorité centrale. — Seul de la 
Commune et du ministère, il est capable d'imprimer 
l'impulsion et de coordonner l'action dans le pêle-mêle 
du chaos rcvolutionHaire ; maintenant, au conseil des 
ministres, comme auparavant à l'Hôtel de Ville, c'est 
lui qui gouverne. Dans la bagarre continue des discus- 
sions incohérentes*, à travers a les propositions ex 
« abrupto, les cris, les jurements, les allées et venues 
« des pétitionnaires interlocuteurs » , on le voit maîtriser 
SCS nouveaux collègues par « sa voix de Stentor, par ses 

1. Lettres autographes de Mme Roland ^ publiées par Mme Ban- 
cal des Issarts, 9 septembre au soir : a Danton conduit toul ; 
a Robespierre est son mannequin; Marat tient sa torche et sou 
a poifrnard. » 

2. Mme Roland, Mémoires, II, 19 (note de Roland). — Ib., 21, 
23, 24. Mot de Monge : a C'est Danton qui le veut ; si je refuse, 
« il me dénoncera à la Commune, aux Cordeliers, et me fera 
a pendre. » — La commission de Fournier à Orléans était en 
règle, et Roland l'avait signée probablement par surprise, comme 
celles des commissaires envoyés dans les départements par le 
conseil exécutif. (Cf. Mortimer-Ternaux, III, 308. j 



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LA SECONDE ÉTAPE DE lA CONQUÊTE 29 

« gestes d'atlilète, par ses effrayantes menaces », s'ap- 
proprier leurs fonctions, leur dicter ses choix, « apporter 
<( des commissions toutes dressées », se charger de tout, 
« faire les propositions, les arrêtés, les proclamations, 
« les brevets », et, puisant à millions dans le Trésor 
public, jeter la pâtée à ses dogues des Cordeliers et de 
la Commune, « à l'un 20000 livres, à l'autre 10000 », 
« pour la révolution, à cause de leur patriotisme » : 
voilà tout son compte rendu. Ainsi gorgée, la meute des 
« braillards » à jeun et des u intrigants » avides, tout 
le personnel actif des sections et des clubs est dans sa 
main. On est bien fort avec ce cortège en temps d'anar- 
chie; effectivement, pendant les mois d'août et de sep- 
tembre, Danton a régné, et plus tard il dira du 2 sep- 
tembre aussi justement que du 10 août : a C'est moi qui 
l'ai fait* ». 

1. La personne qui me raconte le fait suivant le tient du roi 
Louis-Philippe, alors officier dans le corps de Kellermann. — Le 
soir de la bataille de Valmy, le jeune oflicier est envoyé à Paris 
pour porter la nouvelle. En arrivant (22 ou 23 septembre 1792), 
il apprend qu'on l'a remplacé, qu'il est nommé gouverneur de 
Strasbourg. Il va chez Servan, ministre de la guerre ; on refuse 
d'abord de l'introduire : Servan est malade, au lit, avec tous les 
ministres autour de lui. l\ dit qu'il arrive de l'armée et apporte 
des nouvelles; il est admis, trouve en eflet Servan au lit, avec 
différents pei*sonnages autour de lui, annonce la victoire. — On 
l'interroge, il donne des détails. — Puis il se plaint d'avoir été 
remplacé, dit qu'il est trop jeune pour commander avec autorité à 
Strasbourg, redemande son poste dans l'armée active. — « Im- 
t possible, répond Servan, la place est donnée, un autre est 
€ nommé. » Là-dessus, un des personnages présents, d'une figure 
étrange et d'une voix rude, le prend à part et lui dit : a Servan 
€ est un imbécile; venez me voir demain, j'arrangerai votre 
€ affaire. — Qui êtes-vous? — Danton, ministre de la justice. » 
— U va le lendemain chez Danton, qui lui dit ; c C'est arrangé. 



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30 LA RÉVOLUTION 

Non qu'il soit vindicatif ou sanguinaire par nature ; 
tout au rebours : avec un tempérament de boucher, il a 
un cœur d'homme, et tout à l'heure, au risque de se 
compromettre, contre la volonté de Marat et de Robes- 
pierre, il sauvera ses adversaires politiques, Duport, 
Brissot, les Girondins, l'ancien côté droit*. Non qu'il 
soit aveuglé par la peur, la haine ou la théorie : avec 
les emportements d'un clubiste, il a la lucidité d'un po- 
htique, il n'est pas dupe des phrases ronflantes qu'il 
débite, il sait ce que valent les coquins qu'il emploie*; 
il n'a d'illusion ni sur les hommes, ni sur les choses, 
ni sur autrui, ni sur lui-même; s'il tue, c'est avec une 
pleine conscience de son œuvre, de son parti, de la si- 

« vous aurez le môme poste, pas sous Kellermann, mais sous 
« Dumouriez. Cela vous va-t-il?» — Le jeune homme, enchanté, 
remercie. L'autre reprend : « Un conseil avant votre départ. Vous 
« avez du talent, vous arriverez ; mais défaites-vous d'un défaut : 
« vous parlez trop ; vous êtes à Paris depuis vingt-quatre heures, 
t et déjà, plusieurs fois, vous avez blâmé l'affaire de septembre. 
« Je le sais, je suis informé. — Mais c'est un massacre; peut-on 
« s'empôcher de trouver qu'il est horrible? — C'est moi qui l'ai 
<i fait. Tous les Parisiens sont des j... f.... l\ fallait mettre une 
a rivière de sang entre eux et les émigrés. Vous êtes trop jeune 
« pour comprendre de telles choses. Retournez à l'armée, c'est le 
a seul poste aujourd'hui pour un homme comme vous et de votre 
a rang. Vous avez un avenir; mais n'oubliez pas qu'il faut vous 
t taire. » (Récit de M. le duc d'Aumale). (Note des Editeurs.) 

1. Hua, 167. Récit de son hôte, le médecin Lambry, ami intime 
de Danton, très fanatique et membre d'un comité où l'on avait 
examiné s'il fallait tuer aussi les membres du côté droit : « Dan- 
« ton avait repoussé avec force cette proposition sanguinaire. — 
« On sait, dit-il, que je ne recule pas devant le crime quand il 
« est nécessaire, mais je le dédaigne quand il est inutile, v 

2. Mortimer-Ternaux, IV, 437. Mot de Danton à propos des com- 
missaires <L effervescents » qu'il envoyait dans les déyartemenls. 
f Eli! f ..l croyez-vous qu'on vous enverra des demoiselles? » 



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LA SECONDE ÉTAPE DE U CONQUÊTE 31 

tualion, de la révolution, et les mots crus que, de sa 
voix de taureau, il lance au passage ne sont que la forme 
vive de la vérité exacte : « Nous sommes de la canaille, 
« nous sortons du ruisseau » ; avec les principes d'hu- 
manité ordinaire, « nous y serions bientôt replongés*; 
« nous ne pouvons gouverner qu'en faisant peur » . — 
a Les Parisiens sont des j... f..., il faut mettre une ri- 
« vière de sang entre eux et les émigrés*. » — « Le tocsin 
« qu'on va sonner n'est point un signal d'alarme, c'est 
<ï la charge sur les ennemis de la patrie.... Pour les 
« vaincre, que faut-il? De l'audace, el encore de l'au- 
« dace, et toujours de l'audace^. » — « J'ai fait venir 
« ma mère, qui a 70 ans; j'ai fait venir mes deux en- 
« fants, ils sont arrivés hier au soir. Avant que les 
a Prussiens entrent dans Paris, je veux que ma famille 
â périsse avec moi ; je veux que vingt mille flambeaux 
« en un instant fassent de Paris un tas de cendres*. » 
— « C'est dans Paris qu'il faut se maintenir par tous 
a les moyens. Les républicains sont une minorité infime, 
<5 et, pour combattre, nous ne pouvons compter que sur 

1. Comte de Ségur, Mémoires^ I, 12. Conversation de son père 
avec Danton quelques semaines après le 2 septembre. 

2. Voyez ci-dessus le récit du roi Louis-Philippe. 

3. Bûchez et Roux, XVII, 347. Paroles de Danton à TAssemblée 
nationale, le 2 septembre, un peu avant deux heures, juste au 
moment où le tocsin et le canon d'alarme donnaient le signal 
convenu. — Déjà, le 31 août, son affidé Tallien disait à l'Asseni- 
blée nationale : « Nous avons fait arrêter les prêtres perturba- 
c teurs ; ils sont enfermés dans une maison particulière, et, sous 
t peu de jours, le sol de la liberté sera purgé de leur présence. » 

4. Meillan, Mémoires, 325 (édit. Barrière et Berville). Discours de 
Fabre d'Églantine aux Jacobins, envoyé aux sociétés affiliées le 
!•' mai 1793. 



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52 LA RÉVOLUTION 

« eux; le reste de la France est attaché à la royauté. 11 
« faut faire peur aux royalistesM » — C'est lui qui, le 
28 août, obtient de FAssemblée la grande visite domi- 
ciliaire par laquelle la Commune emplit ses prisons. 
C'est lui qui, le 2 septembre, pour paralyser la résis- 
tance des honnêtes gens, fait décréter la peine de mort 
contre quiconque, « directement ou indirectement, re- 
a fusera d'exécuter ou entravera, de quelque manière 
« que ce soit, les ordres donnés et les mesures prises 
« par le pouvoir exécutif ». C'est lui qui, le même jour, 
annonce au journaliste Prudhomme le prétendu complot 
des prisons, et, le surlendemain, lui envoie son secré- 
taire, Camille Desmoulins, pour falsifier le compte rendu 
des massacres». C'est lui qui, le 3 septembre, au minis- 

i . Robinet, Procès des DantonisteSy 39, 45 (paroles de Danton 
dans le comité de défense générale). — Mme Roland, Mémoires, 
II, 30. Le 2 septembre, Grandpré chargé de rendre compte au 
ministre de l'intérieur de l'état des prisons, attend Danton à 
l'issue du conseil et lui expose ses alarmes. « Danton, importuné 
c de la représentation, s'écria avec sa voix beuglante et un geste 
t approprié à l'expression : a Je me f... bien des prisonniers; 
c qu'ils deviennent ce qu'ils pourront. » Et il passa son chemin 
a avec humeur. C'était dans la seconde antichambre, en présence 
c de vingt personnes. » — Arnault, II, 101. A l'époque des mas- 
sacres de septembre, <t Danton, en présence d'un de mes amis, 
a avait répondu à quelqu'un qui le pressait d'user de son autorité 
« pour arrêter l'effusion du sang : c N'est-il pas temps que le 
c peuple ait sa revanche? x> 

2. Prudhomme, Crimes de la Révolution, IV, 90. Le 2 septem- 
bre, au bruit du tocsin et du canon d'alarme, Prudhomme va chez 
Danton pour s'informer. Danton lui raconte la fable convenue et 
ajoute : a Le peuple, irrité et instruit à temps, veut faire justice 
« lui-môme des mauvais sujets qui sont dans les prisons. » — r 
Survient Camille Desmoulins : « Tiens, lui dit Danton, Prudhomme 
« vient me demander ce que l'on va faire, i — c Tu ne lui as 



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LA SL'CONDE ÉTAPE DE LA CONQUÊTE 35 

tère de la justice, devant les commandants de bataillon 
et les chefs de service, devant Lacroix, président de l'As- 
semblée nationale, et Pétion, maire de Paris, devant 
Clavière, Servan, Monge, Lebrun et tout le conseil exé- 
cutif, sauf Roland, réduit d'un geste les principaux per- 
sonnages de rÉtat à l'office de complices passifs et ré- 
pond à un homme de cœur qui se lève pour arrêter les 
meurtres : « Sîeds-toi, c'était nécessaire*. » C'est lui 
qui, le même jour, fait expédier sous son contre-seing 
la circulaire par laquelle le comité de surveillance an- 
nonce le massacre et invite « ses frères des départe- 
« menls » à suivre l'exemple de Paris*. C'est lui qui, le 

« donc pas dit, reprit Camille, qu'on ne confondra pas les inno- 
c cents avec les coupables? Tous ceux qui seront réclamés par 
« leur section seront rendus. » — Le 4, Desmoulins vient au bu- 
reau du journal et dit aux rédacteurs : « Eh bien, tout s'est passé 
« dans le plus grand ordre. Le peuple a même mis en liberté 
« beaucoup d'aristocrates contre lesquels il n'y avait pas de faits 
€ directs.... J'espère que vous allez rendre un compte exact de 
« tout ceci, car le Journal des Révolutions est la boussole de 
a l'opinion publique, i 

1. Prudhomme, 76., 123. D'après le récit de Théophile Mandar, 
vice-président de section, témoin et acteur dans la scène, et qui 
autorise Prudhomme à le nommer. — Ensuite, dans la seconde 
pièce, Mandar propose à Pétion et à RobespieiTC de venir le lende- 
main à l'Assemblée pour réclamer contre le massacre ; au besoin 
l'Assemblée nommera un dictateur pour 24 heures. « Garde-t'en 
« bien, répondit Robespierre, Brissot serait dictateur. i> — Pétion 
ne dit mot. ^a Tous les ministres étaient parfaitement d'accord 
a pour laisser contiimer les égorgements. » 

2. Mme Roland, II, 37. — Angers et le département de Maine 
et-Loire de 1787 à 1830, par Bordier-Langlois. A la circulaire 
était jointe une adresse imprimée, intitulée Compte rendu au 
peuple souverain^ <l revêtu du contreseing du ministre de la jus- 
< tice, avec le sceau du ministre sur le paquet, » et adressée aux 
sociétés jacobines des départements pour prêcher aussi le mas- 
sacre. 

LA RÉVOLUTION, IV. T. VL — 3 



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3i LA RÉVOLUTION 

10 septembre, a non comme ministre de la justice, 
( « mais comme ministre du peuple, » félicitera et remer- 
ciera les égorgeurs de Versailles*. — Depuis le 10 août, 
par Billaud-Varennes, son ancien secrétaire, par Fabre 
d'Églantine, son secrétaire du sceau, par Tallien, secré- 
taire de la Commune et son plus intime affidé, il est 
présent à toutes les délibérations de l'Hôtel de Ville, et, 
à la dernière heure, il a soin de mettre au comité de 
surveillance un homme à lui, le chef de bureau Defor- 
gues*. — Non seulement la machine à faucher a été 
construite sous ses yeux et avec son assentiment, mais 
encore, au moment où elle entre en branle, il en garde 
en main la poignée pour en diriger la faux. 

Il a raison : si parfois il n'enrayait pas, elle se brise- 
rait par son propre jeu. Introduit dans le comité comme 
professeur de saignée politique, Marat, avec la raideur 
de l'idée fixe, tranchait à fond au delà de la ligne pres- 
crite; déjà des mandats d'arrêt étaient lancés contre 
trente députés, on fouillait les papiers de Brissot, l'hôtel 
de Roland était cerné, Duport, empoigné dans un dépar- 
tement voisin, arrivait dans la boucherie. Celui-ci est le 

1. Mortimer-Ternaux, III, 391, 398. — Averti par Alquier, pré- 
sident du tiibunal criminel de Versailles, du danger que couraient 
es prisonniers d'Orléans, Danton lui dit : « Que vous importe? 
a L'affaire de ces gens-là ne vous regarde pas. Remplissez vos 
« fonctions et ne vous mêlez pas d'autre chose. — Mais, monsieur, 
a les lois ordonnent de veiller à la sûreté des prisonniers. — 
« Que vous importe? Il y a parmi eux de bien grands coupables; 
« -on ne sait pas encore de quel œil le peuple les verra et jus- 
€ qu'où peut aller son indignation. » — Alquier voulut insister, 
mais Danton lui tourna le dos. 

2. IL, III, 217. 



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U SECONDE ÉTAPE DE LA CONQUÊTE 35 

plus difficile à sauver; il faut des coups de collier re- 
doublés pour l'arracher au maniaque qui le réclame. 
Avec un chirurgien comme Marat, et des carabins comme 
les cinq ou six cents meneurs de la Commune et des 
sections, on n'a pas besoin de pousser le manche du 
couteau, on sait d'avance que l'amputation sera large. 
Leurs noms seuls parlent assez haut : à la Commune, 
Manuel, procureur-syndic, Hébert et Billaud-Varennes, 
ses deux substituts, Huguenin, Lhuillier, M.-J. Chénier, 
Audouin, Léonard Bourdon, Boula et Truchon, prési- 
dents successifs; à la Commune et aux sections, Panis, 
Sergent, Tallien, Rossignol, Chaumette, Fabre d'Églan- 
tine, Pache, Hassenfratz, le cordonnier Simon, l'impri- 
meur Momoro; à la garde nationale, Santerre, comman- 
dant général, Henriot, chef de bataillon, au-dessous 
d'eux, la tourbe des démagogues de quartier, comparses 
de Danton, d'Hébert ou de Robespierre, et guillotinés 
plus tard avec leurs chefs de file*, bref la fleur des 
futurs terroristes. — Ils font aujourd'hui leur premier 
pas dans le sang, chacun avec son attitude propre et ses 

1. Mme Roland, Lettres autographes, etc., 5 septembre : 

« Nous sommes ici sous le couteau de Robespierre et de Marat; 

« ces gens-là s'efforcent d'exciter le peuple et de le tourner con- 

a tre l'Assemblée nationale et le conseil. Ils ont fait une chambre 

« ardente, ils ont une petite armée qu'ils soudoient à l'aide de ce 

« qu'ils ont trouvé ou volé dans le château et ailleurs ou de ce 

a que leur donne Danton, qui, sous main, est le chef de cette 

4 horde. » — Dusaulx, Mémoires, 441 : « Le lendemain (3 sep- 

c tembre) j'allai trouver l'un des personnages qui avaient le plus 

c de crédit à cette époque, a Vous savez, lui dis-je, ce qui se 

c passe?. — Fort bien, calmez-vous, cela finira bientôt, mais il 

c faut encore im peu de sang. » — J'en vis d'autres qui s'expli- 

c quèrent encore plus nettement. » — Mortimer-Temaux, ÏI, 445. 



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56 LA RÉVOLUTION 

mobiles personnels, M.-J. Chénier, dénoncé comme 
membre du club de la Sainte-Chapelle et d'autant plus 
exagéré qu'il est suspect* ; Manuel ; pauvre homme exci- 
table, eflaré, entraîné, et qui frémira de son œuvre 
après ravoir vue; Santerre, beau figurant circonspect 
qui, le 2 septembre, sous prétexte de garder les bagages, 
monte sur le siège d une berline arrêtée et y reste deux 
heures pour ne pas faire son office de commandant gé- 
néral'; Panis, président du comité de surveillance, bon 
subalterne, né disciple et caudataire, admirateur de 
Robespierre, qu'il a proposé pour la dictature, et de 
Marat, qu'il prône comme un prophète'; Henriot, Hébert 
et Rossignol, simples malfaiteurs en écharpe ou en uni- 
forme; Collot d'Herbois, comédien-poétereau , dont 
l'imagination théâtrale combine avec satisfaction des 
horreurs de mélodrame*; Billaud-Varennes, ancien ora- 
torien, bilieux et sombre, aussi froid devant les meurtres 

1. Procès-verbaux de la Commune, 17 août. — Bûchez et Roux, 
XII, 206. Récit de la fête du 27 août, dénonciation contre Chénier, 
a qu'on n'appelle plus à présent que Chénier le chapelain ». — 
Weber, II, 274, 275. 

2. Mme de Staël, Considérations sur la Révolution française, 
3« partie, chapitre x. 

3. Prudhomme, les Révolutions de Paris, n» du 22 septembre. 
A l'une des dernières séances de la Commune, a M. Panis parla 
« de Marat comme d'un prophète, comme d'un autre Simcon 
« Stylite. « Marat, dit-il, est demeuré six semaines sur une fesse 
€ dans un cachot, d — Barbaroux, 64. 

4. Weber, II, 548. Collot s'étendit tout au long « avec joie et 
€ sang-froid » sur le meurtre de Mme de Lamballe et sur les abo- 
minations qu'avait subies son cadavre. « Il ajouta, en soupirant 
€ de regret, que, s'il avait été consulté, il aurait fait servir, dan» 
€ un plat couvert, la tête de Mme de Lamballe pour le souper de 
€ la reine. » 



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U SECONDE ÉTAPE DE U CONQUÊTE 57 

qu*un inquisiteur devant un autodafé ; enfin le cauteleux 
llobespierre, qui pousse les autres sans s'engager, ne 
signe rien, ne donne point d'ordres, harangue beaucoup, 
conseille toujours, se montre partout, prépare son règne, 
;3i, tout d'un coup, au dernier moment, conune un chat 
qui saute sur sa proie, tâche de faire égorger ses rivaux 
les Girondins*. 

Jusqu'ici, quand ils tuaient ou faisaient tuer, c'était 
en émeuliers, dans la rue; à présent, c'est aux prisons, 
en magistrats et fonctionnaires, sur des registres d'écrou, 
après constatation d'identilé et jugement sommaire, par 
des exécuteurs payés, au nom du salut public, avec mé- 
thode et sang-froid, presque aussi régulièrement que 
plus tard sous « le gouvernement révolutionnaire » . Eflec- 
tivement Septembre en est le début, l'abrégé, le modèle ; 
on ne fera pas autrement ni mieux au plus beau temps 
de la guillotine. Seulement, comme on est encore mal 
outillé, au lieu de la guillotine, on emploie les piques, 
et, comme toute pudeur n'est pas encore abolie, les chefs 
se dissimulent derrière les manœuvres. Mais on les suit 

1. Sur le rôle et la présence continue de Robespierre à la Com- 
mune, voyez Granier de Cassa gnac, II, 55. — Mortimer-Ternaux, 
III, 205. Discours de Robespierre à la Commune, !••• septembre : 
€ Personne n'ose nommer les traîtres. Eh bien, moi, pour le 
c salut du peuple, je les nonrnie : je dénonce le liberticide Dris- 
t sot, la faction de la Gironde, la scélérate commission des Vingt 
a et Un de l'Assemblée nationale : je les dénonce pour avoir 
« vendu la France à Brunswick et pour avoir reçu d'avance le 
a prix de leur lâcheté. » Le 2 septembre, il répète sa dénoncia- 
tion; en conséquence, le même jour, des mandats d'arrêt sont 
lancés par le comité de surveillance contre 50 députés, contre 
Brissot et Roland. (Mortimer-Ternaux, III, 216, 247.) 



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58 LA RÉVOLUTION 

à la trace, on les prend sur le fait, on a leurs autogra- 
phes; ils ont concerté l'opération , ils la commandent, 
ils la conduisent. Le 30 août, la Commune a décidé que 
les sections jugeraient les détenus, et, le 2 septembre, 
cinq sections affidées lui répondent en arrêtant que les 
détenus seront égorgés*. Le même jour, 2 septembre, 
Marat entre au comité de surveillance. Le môme jour, 
2 septembre, Panis et Sergent signent la commission de 
« leurs camarades » Maillard et consorts à l'Abbaye et 
leur « ordonnent de juger », c'est-à-dire de tuer les 
prisonniers'. Le même jour et les jours suivants, à la 
Force, trois membres de la Commune, Hébert, Monneuse 
et Rossignol, président tour à tour le tribunal des assas- 
sins'. Le même jour, un commissaire du comité de sur- 
veillance vient à la section des Sans-Culottes requérir 
douze hommes pour aider au massacre des prêtres de 
Saint-Firmin*. Le même jour, un commissaire de la 
Commune visite les diverses prisons pendant qu'on y 
égorge, et trouve que « tout s'y passe également bien'* ». 
Le môme jour, à cinq heures du soir, le substitut de la 

1. Procès-verbaux de la Commune, 30 août. — Morliincr-Ter- 
naux, III, 217 (arrêtés des sections Poissonnière et du Luxem- 
bourg). — Granier de Cassagnac, II, 104 (adhésion des sections 
Mauconseil, Louvre et Quinze-Vingts). 

2. Granier de Cassagnac, II, 156. 

3. Morlimer-Ternaux, III, 263. — Granier de Cassagnac, XII, 
402. Les cinq autres juges étaient aussi des membres de la Com- 
mune. 

4. Granier de Cassagnac, II, 313. Registre de l'assemblée géné- 
rale de la section des Sans-Culottes, 2 septembre. — Mémoires 
sur les journées de septembre, 151 (déclaration do Jourdan). 

5. Mémoires sur les journées de septembre. Rflation de l'abbé 
Sicard, 111. 



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U SECONDE ETAPE DE LA CONQUÊTE 39 

Commune, Billaud-Yarenncs, « avec le petit habit puce 
« et la perruque noire qu'on lui connaît » , marchant 
sur les cadavres, dit aux massacreurs de TAbbaye : 
« Peuple, tu immoles tes ennemis, tu fais ton devoir; » 
dans la nuit, il revient, les comble d'éloges, et leur con- 
firme la promesse du salaire « convenu » ; le lendemain 
à midi, il revient encore, les félicite de plus belle, leur 
alloue à chacun un louis et les exhorte à continuer*. — 
Cependant, à Tétat-major, Santerre, requis par Roland, 
déplore hypocritement son impuissance volontaire et 
persiste à ne pas donner les ordres sans lesquels la garde 
nationale ne peut marcher*. Aux sections, les présidents 
M.-J. Chénier, Ceyrat, Boula, Momoro, Collot dllerbois, 
envoient ou ramènent des malheureux sous les piques. 
A la Commune, le conseil général vote 12000 livres à 
prendre sur les morts pour solder les frais de l'opéra- 
tion'. Au comité de surveillance, Marat et ses collègues 

1. Bûchez et Roux, XVIII, 109, 178. (La vérité toute entière, 
par Méhée fils.) — Relation de l'abbé Sicard, 132, 134. 

2. Granier de Cassagnac, II, 92, 93. — Sur la présence et la 
complicité de Santerre, t6., 89-99. 

3. Mortimer-Ternaux, III, 277 et 299 (3 septembre). — Granier 
de Cassagnac, II, 257. Un commissaire de la section des Quatre- 
Nations écrit dans son compte rendu que <i la section les a auto- 
« risés à prendre les frais sur la chose». — Déclaration de Jour- 
dan, 151. — Lavalette, Mémoires, I, 91. L'initiative de la Com- 
mune est encore prouvée par le détail suivant : « Vers 5 heures 
• (2 septembre), des municipaux à cheval, portant un drapeau, 
« parcourent les rues en criant Aux armes! Ils ajoutaient : 
L'ennemi approche, vous êtes tous perdus, la ville sera livrée 
« aux flammes et au pillage. N'ayez rien à craindre des traîtres 
€ et des conspirateurs que vous laissez derrière vous; ils sont 
« sous la main des patriotes, et la justice nationale, avant votre 
c départ, va les frapper de sa foudre, » Bûchez et Roux, XXYIII, 



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40 LA REVOLUTION 

vent pour propager le meurtre dans les départe- 
its. — Manifestement, les meneurs et les subalternes 
; unanimes, chacun à son poste et dans son emploi : 
la collaboration spontanée de tout le parti, l'injonc- 

d*en haut se rencontre avec l'impulsion d'en bas * ; 
ieux se fondent en commune volonté meurtrière, et 
ivre s'accomplit avec d'autant plus de précision 
îlle est facile. — Les geôliers ont reçu Tordre d'ou- 

et de laisser faire. Par surcroît de précautions, on 
é aux prisonniers leurs couteaux de table et même 
•s fourchettes*. Un à un, sur l'appel de leurs noms, 
léfileront comme des bœufs dans un abattoir, et une 
jtaine de bouchers par prison, en tout deux ou trois 
ts', suffiront à la besogne. 



eux sortes d'hommes fournissent les recrues, et c'est 
surtout qu'il faut admirer l'effet du dogme révolu- 
Lettre de Chevalier-Saint-Dizier, membre du premier comité 
urveillance, 10 septembre : « Marat, Duplain, Fréron, etc., ne 
nt en général, dans leur surveillance, qu'exercer des ven- 
iances particulières.... Marat dit tout haut qu'il faut abattre 
icore 40 000 têtes pour assurer le succès de la Révolution. » 
Bûchez et Roux, XVIII, 146. Ma Résurreclion, par Maton de 
arenne : « La veille, des femmes demi-ivres disaient publi- 
lement sur la terrasse des Feuillants : a C'est demain qu*on 
ur f... l'âme à l'envers dans les prisons. » 
Mémoires sur les journées de septembre. Mon agonie, par 
gniac-Saint-Méard, 22. — Marquise de Fausse-Lendry, 72. Le 
eût, elle a obtenu la permission de rejoindre son oncle en 
Dn : « M. Sergent et autres me dirent que je commettais une 
iprudence, que les prisons n* étaient pas sûres. » 
Granier de Cassa ^nac, II. 27. Selon Roch Marcandier, leur 



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U SECONDE ÉTAPE DE LA CONQUÊTE 41 

tionnaire sur des cerveaux bruts. — U y a d'abord les 
fédérés du Midi, rudes gaillards, anciens soldats ou an- 
ciens bandits, déserteurs, bohèmes et sacripants de tout 
pays et de toute provenance, qui, après avoir travaillé à 
Marseille ou Avignon, sont venus à Paris pour recom- 
mencer. « Triple nom de Dieu, disait l'un d'eux, je ne 

« suis pas venu de 180 lieues pour ne pasf 180 têtes 

« au bout de ma pique M » A cet effet, ils se sont con- 
stitués d'eux-mêmes en un corps spécial, permanent, 
résidant, et ne souffrent pas qu'on les détourne de l'em- 
ploi qu'ils se sont donné. « Ils n'écouteront pas les mou- 
« vements d'un faux patriotisme' » ; ils n'iront pas à la 
frontière. Leur poste est dans la capitale, ils ont « juré 
« d'y défendre la liberté » ; ni avant, ni après septem- 
bre, on ne pourra les en arracher. Quand enfin, après 
s'être fait payer sur toutes les caisses et sous tous les 
prétextes, ils consentiront à quitter Paris, ce sera pour 
retourner à Marseille; ils n'opèrent qu'à l'intérieur et 
sur des adversaires politiques. Mais ils n'en sont que 
plus zélés dans cet office : ce sont eux qui, les premiers, 
viennent prendre les vingt-quatre prêtres de la mairie, 
et dans le trajet, de leurs propres mains, commencent 

nombre « n'excédait pas 300 ». Selon Louvct, ils étaient a 200, 
« pas 200 peut-être ». Selon Brissot, les massacres ont été commis 
« par une centaine de brigands inconnus ». — Pétion, à la Force 
(ib.f 75), ne trouve, le 6 septembre, qu'une douzaine de bour- 
reaux. Selon JIme Roland (II, 35), a ils n'étaient pas 15 à l'Ab- 
« baye ». La Valette, le premier jour, ne trouve à la Force qu'une 
cinquantaine de massacreurs. 

1. Maton de la Yarenne, 137. 

2. Bûchez et Roux, XVII, 183, séance des Jacobins du 27 août. 
Discours d'un fédéré du Tarn. — Mortimcr-Ternaux, III, 12Q. 



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42 LA RÉVOLUTION 

le massacre*. — Il y a ensuite les enragés de la plèbe 
parisienne, quelques-uns commis ou boutiquiers, le plus 
grand nombre artisans et de tous les corps d'état, ser- 
ruriers, maçons, bouchers, charrons, tailleurs, cordon- 
niers, charretiers, notamment des débardeurs, des ou- 
vriers du porl, des forts de la Halle, mais surtout des 
journaliers, manœuvres, compagnons et apprentis, bref 
des gens habitués à se servir de leurs bras et qui, dans 
Téclielle des métiers, occupent le plus bas échelon*. 
Parmi eux, on trouve des bêtes de proie, massacreurs 
d'instinct ou simples voleurs'. D'autres, comme un au- 
diteur de l'abbé Sicard, qu'il aime et vénère, confessent 
n'avoir marché que par contrainte*. D'autres sont de 
simples machines qui se laissent pousser : tel, commis- 
sionnaire du coin, très honnête homme, mais entraîné, 

1. Sicard, 80. — Méhée, 187. — Weber, II, 279. — Cf., dans 
Jourgniac-Saint-Méard, sa conversation avec un Provençal. — Rétif 
de la Bretonne, les Nuits de Paris, 375 : a Vers les deux heures 
a du matin (3 septembre), j'entendis passer sous mes fenêtres une 
et troupe de cannibales dont aucun ne me parut avoir l'accent du 
a Parisis ; ils étaient tous étrangers, d 

2. Granier de Cassagnac, II, 164, 502. — Mortimer-Ternaux, III, 
550. — Les assesseurs de Maillard à l'Abbaye étaient un horloger 
demeurant rue Childebert, un fruitier demeurant rue Mazarine, 
un aubergiste demeurant rue du Four-Saint-Germain, un compa- 
gnon chapelier demeurant rue Sainte-Marguerite, et deux autres 
dont le métier n'est pas indiqué. — Sur la composition du tribunal 
de l'Abbaye et du tribunal de la Force, cf. Jourgniac-Saint-Méard, 
120, et Weber, II, 261. 

3. Granier de Cassagnac, II, 507 (sur Damiens), 513 (sur Lem- 
pereur). — Meillan, 188 (sur La forêt et sa femme, fripiers au 
quai du Louvre, qui, le 31 mai, se préparent à faire un second 
coup et calculent que, cette fois, ils auront pour leur part cin- 
quante maisons à piller). 

4. Sicard, 98. 



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LA SECONDE ÉTAPE DE LA CONQUÊTE 43 

puis soûlé, puis affolé, tue vingt prêtres pour sa part et 
en meurt au bout d'un mois, buvant toujours, ne dor- 
mant plus, Técume aux lèvres et tremblant de tous ses 
membres*. Quelques-uns enfin, venus à bonnes inten- 
tions, sont pris de vertige au contact du tourbillon san- 
glant, et, par un coup soudain de la grâce révolution- 
naire, se convertissent à la religion du meurtre; un 
certain Grapin, député par sa section pour sauver deux 
prisonniers, s'assoit à cùté de Maillard, juge avec lui 
pendant soixante-trois heures et lui en demande certi- 
ficat*. Mais la plupart ont les opinions de ce cuisinier 
qui, après la prise de la Bastille, s'étant trouvé là et 
ayant coupé la tête de M. de Launcy, croyait avoir fait 
une action « patriotique » et s'estimait digne d'une 
« médaille pour avoir détruit un monstre ». Ce ne sont 
pas des malfaiteurs ordinaires, mais des voisins de 
bonne volonté qui, voyant un service public installé 
dans leur quartier', sortent de leur maison pour donner 
un coup d'épaule : ils ont la dose de probité qu'on 

4 Ferriéres (édit. Berville et Barrière), III, 48G. — Rétif de la 
Bretonne, 581. Au bout de la rue des Ballets, comme on venait de 
tuer un prisonnier, le suivant enfile le guichet et se sauve : « In 
« homme qui n'était pas des tueurs, mais une de ces machines 
« sans réflexion, comme il y en a tant, l'arrêta par sa pique.... Le 
« misérable fut arrêté par les poursuiveurs et massacré. Le 
a piquier nous dit froidement : Moi, je ne savais pas qu'on voulait 
« le tuer. i> 

2. Granier de Cassaghac, II, 511. 

3. Les juges et les tueurs de l'Abbaye, retrouvés dans le pro- 
cès de l'an lY, logeaient presque tous dans le voisinage, rues 
Dauphine, de Nevere," Guéaégaud, de Buci, ChiUlebcrt, Petite rue 
Taranne, de l'Égout, du Vieux-Colombier, de l'Ecliaudé-Saînt- 
Benoît, du Four-Saint-Germam, etc. 



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AA LA RÉVOLUTION 

•* -contre aujourd'hui chez les gens de leur état. 
Lu commencement surtout, nul ne songe à remplir 
poches. A TAbbaye, ils apportent fidèlement sur la 
le du comité civil les portefeuilles et les bijoux des 
rts*. S'ils s'approprient quelque chose, ce sont des 
iliers pour leurs pieds nus, et encore après en avoir 
nandé la permission. Quant au salaire, toute peine en 
rite un, et d'ailleurs, entre eux et leurs embaucheurs, 
5t chose convenue. N'ayant pour vivre que leurs bras, 
ne peuvent pas donner leur temps gratis', et, comme 
besogne est rude, la journée doit leur être comptée 
ible. Il leur faut 6 francs par jour, outre la nourriture 
du vin à discrétion; un seul traiteur en fournira 
3 pintes aux hommes de l'Abbaye' : dans un travail 
i ne s'interrompt ni de jour ni de nuit et qui ressem- 
1 à celui des égoutiers ou des équarrisseurs, il n'y a 
3 cela pour mettre du cœur au ventre. — Fournitures 
salaire, la nation payera, puisque c'est pour elle 

. Sicard, 80, 87, ICI. — Jourdan, 123 : a Le président du 
omité de surveillance me répliqua que ces gens-là étaient de 
rès honnêtes gens, que, la veille ou l'avant-veille, un d'entre 
ux s'était présenté à leur comité en veste et en sabots, tout 
ouvert de sang, qu'il leur avait présenté dans son chapeau 
5 louis en or qu'il avait trouvés sur une personne qu'il avait 
uée. » — Autre trait de probité, dans le Procès-verbal du con- 
l général de la commune de Versatiles^ 367, 371. — Le lende- 
in, 3 septembre, les vols commencent, puis se multiplient. 
. Méhée, 179 : « Croyez-vous que je n'ai gagné que 24 livres? 
isait hautement un garçon boulanger armé d'une massue. J'en 
i tué plus de quarante pour ma part. » 
. Granier de Cassagnac, II, 153. — Cf. t6., 202-209, détails sur 
repas des manœuvres et sur le festin plus délicat de Maillard 
le ses assesseurs. 



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U SECONDE ÉTAPE DE LA CONQUÊTE 45 

qu'on travaille, et naturellement, quand on leur oppose 
des formalités, ils se mettent en colère, ils se portent 
chez Roland, chez le trésorier de la ville, aux comités 
de section, au comité de surveillance*, en grondant, en 
menaçant, et en montrant leurs piques ensanglantées. 
Voilà la preuve qu'ils ont bien travaillé : ils s'en van- 
tent à Pétion, ils lui font valoir « leur justice, leur atten- 
a tion* », leur discernement, la longueur de l'ouvrage, 
tant de journées à tant d'heures; nul embarras chez 
eux, nul doute de leur bon droit; ils ne réclament que 
a leur dû » ; quand un trésorier, avant de les payer, 
veut écrire leurs noms, ils les donnent sans difficulté. 
Ceux qui reconduisent un prisonnier absous, maçons, 
perruquiers, fédérés, ne veulent point de récompense, 
mais « un simple rafraîchissement ». — « Nous ne fai- . 
« sons point, disent-ils, ce métier pour de l'argent; 
« voilà votre ami, il nous a promis un verre d'eau-de- 
« vie, nous le boirons et nous retournerons à notre 
« poste'. » — Hors de leur métier, ils ont la sympathie 
expansivc et la sensibilité prompte de l'ouvrier parisien. 
K l'Abbaye, un fédéré* apprenant que depuis vingt-six 
heures on avait laissé les détenus sans eau, voulait ab- 

1. Morlimer-Ternaux, III, 175-176. — Granier de Câssagriac, H, 
84. — Jourdan, 222. — Méhée, 179 : « A minuit, ils reviennent, 
« jurant, sacrant, écumant de rage et menaçant le comité collec- 
€ tivement de lui couper solidairement la gorge, s'ils ne sont à 
c l'instant payés. 9 

2. Mortimer-Ternaux, III, 320. Discours de Pétion sur l'accusa- 
tion intentée à Robespierre. 

3. Maton de la Varennc, 156. — Jourgniac-Saint-Méard, ^29. — 
lloore, 267. 

4. Jourgnîac-Saint-Méard, 115. 



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46 LA RÉVOLUTION 

"^'"nent « exterminer » le guichetier négligent et l'eût 
sans ({ les supplications des détenus eux-mêmes » . 
[U*un prisonnier est acquitté, gardes et tueurs, tout 
[)nde Tembrasse avec transport; pendant plus de 
pas, Weber passe d'accolade en accolade; on ap- 
lit ({ à outrance » . Chacun veut faire la conduite au 
nnier : le fiacre de Maton de la Varenne est envahi, 
i des gens « perchés sur le siège du cocher, aux 
rtières, sur l'impériale, et sur le derrière de la voi- 
•e* ». — Quelques-uns même ont des accès de déli- 
se étranges. Deux tueurs, encore couverts de sang 
i ramènent le chevalier de Bertrand, insistent pour 
er avec lui, afin de contempler la joie de sa famille ; 
leur terrible besogne, ils ont besoin de se délasser 
es émotions douces. Une fois entrés, ils attendent 
Ion, discrètement, jusqu'à ce qu'on ait préparé les 
s; le bonheur dont ils sont témoins les attendrit; 
istent longtemps, refusent l'argent, et s'en vont en 
t merci'. — Plus étranges encore sont les vestiges 

Veber, II, 265. — Jourgniac-Saint-Méard, 429. — Blaton de 
enne, 155. 

[oore, 267. — Cf. Malouet, II, 240. Malouet, le !•' septembre 
p, était chez sa belle-sœur ; visite domiciliaire à minuit; elle 
ouit en entendant monter la patrouille : <i Je les priai de ne 
entrer dans le salon, pour ménager la pauvre malade. La 
d'une femme évanouie, d'une figure agréable, les attendrit, 
sortirent aussitôt, en me laissant auprès d'elle. » — Beau- 
^ssais, I, 408 (à propos de deux tueurs de l'Abbaye qu'il 
itre chez Jourgniac-Saint-Méard et qui causent avec lui en 
sant la conduite) : « Ce qui me frappa, c'est qu'à travers 
s propos féroces j'aperçus des sentiments généreux, des 
imes décidés à tout entreprendre pour protéger ceux dont 
ivaient embrassé la cause. » 



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LA SECONDE ÉTAPE DE LA CONQUÊTE 47 

subsistants de politesse innée. Tel, fort de la Halle, vou- 
lant embrasser un prisonnier absous, commence par lui 
en demander permission ; des « mégères », qui battaient 
des mains aux meurtres précédents, arrêtent « avec 
violence » les gardes qui, sans précaution, font marcher 
Weber en bas de soie blancs à travers les flaques rou- 
ges : « Prenez donc garde, vous faites marcher monsieur 
({ dans le ruisseau * ! » Bref, ils ont les qualités perma- 
nentes de leur race et de leur classe ; il ne semble pas 
que, parmi leurs pareils, ils soient au-dessous ou en 
dehors du niveau moyen, et probablement la plupart 
d'entre eux n'auraient jamais rien fait d'énorme, si une 
police exacte, comme celle qui maintient l'ordre en 
temps ordinaire, les avait retenus dans leur atelier, 
dans leur guinguette ou dans leur garni. 

Mais, à leurs propres yeux, ils sont rois; « la souverai- 
<( neté leur est commise' » , leurs pouvoirs sont illimités ; 
quiconque en doute est un traître, son supplice est juste, 
sa mort est urgente, et, pour conseillers de leur règne, 
ils ont pris les fous et les drôles qui, par monomanie ou 
calcul, leur prêchent tout cela : de même un roi nègre, 
entouré de négriers blancs qui le poussent aux razzias et 
de sorciers noirs qui le poussent aux massacres. Avec de 
tels guides et dans un tel office, comment un tel homme 

4. Weber, II, 264, 348. 

2. Sicard, 101. Paroles de Billaud-Varennes aux égorgeurs. — 
Ib.t 75 : € De plus grands pouvoirs, répondit un membre du 
• comité de surveillance, vous n'y pensez pasi Vous en donner 
« de plus grands serait borner ceux que vous avez déjà. Oubliez- 
c vous que vous êtes souverains, puisque la souveraineté du peu- 
f pie vous est confiée et que vous l'exercez en ce moment? » 



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LA RÉVOLUTION 
rrait-il s'attarder aux formes de la justice ou aux 
inctions de Téquité? Équité et justice sont des pro- 
Ls élaborés de la civilisation, et il n'est qu'un sauvage 
politique. On a beau lui recommander les innocents : 
ites donc, monsieur le citoyen *, est-ce que vous aussi 
ous voulez nous endormir? Si les sacrés gueux de 
russiens et d'Autrichiens étaient à Paris, chercheraient- 
s les coupables? Ne frapperaient-ils pas à tort et à 
avers comme les Suisses du 10 août? — Eh bien, moi 
ï ne suis pas orateur, je n'endors personne, et je vous 
is que je suis père de famille, que j'ai une femme et 
inq enfants, que je veux bien laisser ici à la garde 
e ma section pour aller combattre l'ennemi. Mais je 
'entends pas que, pendant ce temps-là, les scélérats 
ui sont dans cette prison, à qui d'autres scélérats 
tendront ouvrir les- portes, aillent égorger ma femme 
Imes enfants. J'ai trois garçons qui seront, je l'espère, 
n jour plus utiles à la patrie que les coquins que vous 
3ulez conserver. Au reste, il n'y a qu'à les faire sor- 
r; nous leur donnerons des armes et nous combat- 
tons à nombre égal. Mourir ici, mourir aux frontières, 
î n'en serai pas moins tué par des scélérats, et je 
îur vendrai chèrement ma vie. Mais, soit par moi, 
)it par d'autres, la prison sera purgée de ces sacrés 
ueux-là. » — Un cri général s'élève : « Il a raison, 
oint de grâce, il faut entrer. » Tout ce que la foule 
orde, c'est un tribunal improvisé, la lecture du livre 
îrou, des jugements accélérés : on condamnera et on 
Mélice, 171. 



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LA SECONDE ETAPE DE LA CONQUETE 49 

tuera d'après la commune renommée; cela simplifie. — 
Autre simplification plus redoutable encore : on condam- 
nera et tuera par catégories. Suisses, prêtres, officiers ou 
serviteurs du roi, « chenilles de la liste civile », chacun 
de ces titres suffit. Dans les enclos où il n*y a que des 
prêtres ou des Suisses, on ne prendra pas la peine de 
juger, on égorgera en tas. — Ainsi réduite, l'opération 
est à la portée des opérateurs ; le nouveau souverain a 
les bras forts autant que l'intelligence courte, et, par une 
adaptation inévitable, il ravale son œuvre au niveau de 
ses facultés. 

A son tour, son œuvre le pervertit et le dégrade. Ce 
n'est pas impunément qu'un homme, surtout un homme 
du peuple, pacifié par une civilisation ancienne, se fait 
souverain et, du môme coup, bourreau. Il a beau s'exciter 
contre ses patients et s'entraîner en leur criant des inju- 
res* ; il sent vaguement qu'il commet une action énorme, 
et son âme, comme celle de Macbeth, est « pleine de 
(( scorpions ». Par une contraction terrible, il se raidit 
contre l'humanité héréditaire qui tressaille en lui; elle 
résiste, il s'exaspère, et, pour rétoulTcr, il n'a d'autre 
moyen que de « se gorger d'horreurs* » en accumulant les 
meurtres. Car le meurtre, surtout tel qu'il le pratique, 
c'est-à-dire à l'arme blanche et sur des gens désarmés, 

1. Sicard, 81. Au commencement, les Marseillais eux-mêmes 
répugnaient à frapper des hommes desarmés et disaient à la 
foule : « Voilà nos sabres et nos piques; donnez la mort à ces 
« monstres i>. 

2. Mot de Macbeth dans Shakspeare : t / hâve supped full with 
€ horroi's ». 

U RÉVOLUTION, lY. T. VL — 4 



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50 LA RÉVOLUTION 

introduit dans sa machine animale et morale deux émo- 
tions extraordinaires et disproportionnées qui la boule- 
versent, d'une part la sensation de la toute-puissance exer- 
cée sans contrôle, obstacle ou danger, sur la vie humaine 
et sur la chair sensible*, d'autre part la sensation de la 
mort sanglante et diversifiée, avec son accompagnement 
toujours nouveau de contorsions et de cris*; jadis dans 
les cirques romains, on ne pouvait s'en détacher : celui 
qui avait vu le spectacle une fois y revenait tous les jours. 
Et justement, aujourd'hui, chaque cour de prison est un 
cirque, avec cette aggravation que les spectateurs y sont 
acteurs. — Ainsi, pour eux, les deux brûlantes liqueurs 
se mêlent en un seul breuvage. A l'ivresse morale ajoutez 
l'ivresse physique, le vin à profusion, les rasades à chaque 
pause, l'orgie sur les cadavres; et tout de suite, de la 
créature dénaturée, vous verrez sortir le démon de Dante, 
à la fois bestial et raffiné, non seulement destructeur, 
mais encore bourreau, inventeur et calculateur de souf- 
frances, tout glorieux et joyeux du mal qu'il fait. 

Ils sont gais; autour de chaque nouveau cadavre, ils 
dansent, ils chantent la carmagnole'; ils font lever les 

1. Voyez les enfants qui noient un chien ou tuent une couleu- 
vre : la ténacité de la vie les olfense comme mie révolte contre 
leur despotisme, et ils s'acharnent sur la bête à coups redoublés. 

2. Se rappeler l'effet des courses de taureaux, et l'attrait irré- 
sistible des spectacles du cirque sur saint Augustin, lorsqu'il eut 
entendu pour la première fois le cri d'un gladiateur frappé à 
mort. 

3. Mortimer- Ternaux, III, 131. Procès des septembriseurs, 
résumé du président, a Le 3« témoin et le 4t5« vous ont dit avoir vu 
« Monneuse (membre de la Commune) aller et venir à la Force, se 
f réjouir des tristes événements qui venaient d'y avoû* lieu, y 



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LA SECONDE ÉTAPE DE U CONQUÊTE 51 

curieux du quartier pour les « amuser » , pour leur donner 
part « à la bonne fête* ». Des bancs sont disposés pour 
« les messieurs », et d'autres pour « les dames » : celles- 
ci, plus curieuses, veulent en outre contempler à leur 
aise « les aristocrates » déjà tués : en conséquence, on 
requiert des lampions et on en pose un sur chaque ca- 
davre. — Cependant la boucherie continue et se perfec- 
tionne. A TAbbaye*, « un tueur se plaint de ce que les 
« aristocrates meurent trop vite et de ce que les premiers 
<r ont seuls le plaisir de les frapper » ; désormais on ne 
les frappera plus qu'avec le dos des sabres, et on les fera 
courir entre deux haies d*égorgeurs, comme jadis le sol- 
dat qui passait par les baguettes. S*il s'agit d'un homme 
connu, on s'entend encore plus soigneusement pour pro- 
longer son supplice. A la Force, les fédérés qui viennent 
prendre M. de Rulhières jurent avec « d'affreux serments 
(( de couper la tête à celui d'entre eux qui lui donnera un 
« coup de pointe » ; au préalable, ils le mettent nu, puis, 
pendant une demi-heure, à coups de plat de sabre, ils le 
déchiquettent tout ruisselant de sang et le « dépouillent 
« jusqu'aux entrailles ». — Tous les monstres qui ram- 
paient enchaînés dans les bas-fonds du cœur sortent à la 
fois de la caverne humaine, non seulement les instincts 



f témoigner beaucoup d'immoralité, ajoutant qu!on joua du violon 
€ devant lui et que son collègue dansa. » — Sicard, 88. 

1. Sicard, 87, 91. Ce mot est d'un marchand de vin qui demande 
< la pratique » des ëgorgeurs. — Granier de Cassa gnac, II, 197- 
200. Les comptes du vin, de la paille et des lampions ont été 
retrouvés en original. 

2. Sicard, 91. — Maton de la Varenne, 150. 



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52 LA RÉVOLUTION 

haineux avec leurs crocs*, mais aussi les instincts im- 
mondes avec leur bave, et les deux meutes réunies 
s'acharnent sur les femmes que leur célébrité infâme ou 
glorieuse a mises en évidence, sur Mme de Lamballe, 
amie de la reine, sur la Desrues, veuve du fameux empoi- 
sonneur, sur une bouquetière du Palais-Royal qui, deux 
ans auparavant, dans un accès de jalousie, a mutilé son 
amant, un garde-française. Ici à la férocité s'adjoint la 
lubricité pour introduire la profanation dans la torture 
et pour attenter à la vie par des attentats à la pudeur. Dans 
Mme de Lamballe tuée trop vite, les bouchers libidineux 
ne peuvent outrager qu'un cadavre ; mais pour la Desrues', 
surtout pour la bouquetière, ils retrouvent, avec les ima- 
ginations de Néron, le cadre de feu des Iroquois'. — De 
riroquois au cannibale la distance est courte, et quel- 
ques-uns la franchissent. A l'Abbaye, un ancien soldat, 
nommé Damiens, enfonce son sabre dans le flanc de 
l'adjudant général de la Leu, plonge sa main dans l'ou- 

1. Maton de la Varenne, 454. Un homme du faubourg lui dit 
(Maton est avocat) : a Va, monsieur de la peau fine, je vas me 
a régaler d'un verre de ton sang. » 

2. Rétif de la Bretonne, les Nuits de Paris, IX* nuit, 588 : 
a Elle poussait des cris horribles, pendant que les brigands 
« s'amusaient à lui faire des indignités. Son corps n'en fut pas 
« exempt après sa mort. Ces gens avaient ouï dire qu'elle avait 
a été belle, d 

5. Prudhomme, les Révolutions de Paris, n» du 8 septembre 
1792 : aie peuple fit subir la peine du talion à la bouquetière du 
« Palais-Royal. » — Granier de Cassagnac, II, 329 (d'après le 
bulletin du tribunal révolutionnaire, n? du 3 septembre). — Mor- 
timer-Ternaux, III, 291. Déposition du concierge de la Concier- 
gerie. — Bûchez et Roux, XYII, 198. Histoire des hommes de 
proict par Roch Marcandicr. 



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LA SECONDE ÉTAPE DE LA CONQUÊTE 53 

verture, arrache le cœur, « et le porte à sa bouche comme 
« pour le dévorer ». « Le sang, dit un témoin oculaire, 
({ dégouttait de sa bouche et lui faisait une sorte de mous- 
« tache*. » A la Force on dépèce Mme de Lamballe; ce 
qu a fait le perruquier Chariot qui portait sa tête, je ne 
puis récrire; je dirai seulement qu'un autre, rue Saint- 
Antoine, portait son cœur et a le mordait' ». 

Ils tuent et ils boivent; puis ils tuent encore et ils 
boivent encore. La lassitude vient et l'hébétement com- 
mence. Un d'eux, garçon charron, en a expédié dix-sept 
pour sa part; un autre « a tant travaillé la marchandise, 
« que la lame de son sabre y est restée » ; « depuis deux 
« heures, dit un fédéré, que j'abats des membres de droite 
« et de gauche, je suis plus fatigué qu'un maçon qui bat 
(( du plâtre depuis deux jours^ ». Leur première colère 
s'est usée, maintenant ils frappent en automates*. Quel- 
ques-uns dorment étendus sur des bancs. D'autres, en 
las, cuvent leur vin à l'écart. La vapeur du carnage est 
si forte, que le président du comité civil s'évanouit sur sa 



1. Mortimer-Ternaux, III, 257. Procès des septembriseurs, dépo- 
sition de Roussel. — /6., 028. 

2. Ib,, 633. Déposition de la femme >lillet. — Weber, II, 550. 
— Roch Marcandier, 497, 198, — Rétif de la Bretonne, 381. 

3. Maton de la Yarenne, 150. — Granier de Cassagnac, 508,515. 
Procès des septembriseurs, afTaires Saintc-Foy, Debèclic. — Ib., 
508, 513. Affaires Corlet, Crappier, Ledoux. 

4. Sur ce geste machinal et meurtrier, cf. Dusaulx, Mémoires. 
440. Il harangue en faveur des prisonniers, et le peuple touché 
lui tend les bras. « Mais déjà les bourreaux me frappaient les 
« joues avec le fer de leurs piques d'où pendaient des lambeaux 
« de chair palpitante. D'autres voulaient me couper la tète. C'en 
t était fait, sans deux gendarmes qui les retinrent. » 



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)4 LA RÉVOLUTION 

îhaiseS et les exhalaisons du cabaret montent avec celles 
lu charnier. Une torpeur pesante et morne envahit par 
legrés les cerveaux offusqués, et les dernières lueurs de 
'aison s'y éteignent une à une, comme les lampions fu- 
îieux qui brûlent alentour sur les poitrines déjà froides 
les morts. A travers la physionomie qui s*abétit, on voit, 
m dessous du bourreau et du cannibale, apparaître 
'idiot. C'est Tidiot révolutionnaire, en qui toutes les idées 
)nt sombré, sauf deux, rudimentaires, machinales et fixes, 
'une qui est l'idée du meurtre, l'autre qui est l'idée du 
;alut public. Solitaires dans sa tête vide, elles se rejoi- 
gnent par une attraction irrésistible, et l'on devine l'effet 
pii va jaillir de leur rencontre. « Y a-t-il encore de la 
( besogne? » disait un tueur dans la cour déserte. — 
( S'il n'y en a plus, répondent deux femmes à la porte, 
( il faudra bien en faire^, » Et naturellement on en fait. 
Puisqu'il s'agit de nettoyer les prisons, autant vaut les 
lettoyer toutes, et tout de suite. Après les Suisses, après 
es prêtres, après les aristocrates et les « messieurs de la 
( peau fine », il reste les condamnés et les reclus de la 
ustice ordinaire, les voleurs, assassins et galériens de 
a Conciergerie, du Châtelet et de la tour Saint-Bernard, 
es femmes marquées, les vagabonds, les vieux mendiants 
!t les jeunes détenus de Bicêtre et de la Salpêtrière. Tout 
;ela n'est bon à rien, coûte à nourrir', et probablement 
i de mauvais projets. Par exemple, à la Salpêtrière, la 

1. Jourdan, 219. — 2. Méhée, 179. 

3. Mortimer-Ternaux, III, 558. La même idée se retrouve chez 
ss fédérés et Parisiens composant la compagnie de TÉgalité, qui 
•nt ramené les prisonniers d'Orléans et les ont massacrés à Ver- 



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U SECONDE ÉTAPE DE LA CONQUÊTE 55 

femme de Tempoisonneur Desrues est certainement, 
comme lui, « intrigante, méchante et capable de tout » ; 
elle doit être furieuse d'être en prison; si elle pouvait, 
elle mettrait le feu à Paris ; elle doit l'avoir dit; elle Ta 
dit* : encore un coup de balai. — Et le balai, pour cette 
besogne plus sale, entre en mouvement sous déplus sales 
mains ; il y a des habitués de geôle parmi ceux qui empoi- 
gnent le manche. Déjà à TAbbaye, surtout vers la fin, les 
tueurs volaient*; ici, au Châtelet et à la Conciergerie, ils 
emportent « tout ce qui leur paraît propre à emporter », 
jusqu'aux habits des morts, jusqu'aux draps et couver- 
tures de la prison, jusqu'aux petites épargnes des geô- 
liers ; et, de plus, ils racolent des confrères. « Sur 36 pri- 
« sonniers mis en liberté, il y avait beaucoup d'assassins 
a et de voleurs; la bande des tueurs se les associa. 11 y 
« avait aussi 75 femmes, en partie détenues pour vol; 
a elles promirent de bien servir leurs libérateurs » ; effec- 
tivement, plus tard, aux Jacobins et aux Cordeliers, elles 
seront les tricoteuses des tribunes^. — A la Salpôtrière, 
« tous les souteneurs de Paris, les anciens espions,... les 
a libertins, les sacripants de la France et de l'Europe se 
« sont préparés d'avance à l'opération » et le viol alterne 
avec le massacre*. — Jusqu'ici du moins le meurtre a eu 
pour assaisonnement le vol et la débauche ; mais à Bicétre 

sailles. Us expliquent leur conduite, en disant a qu'ils espéraient 
a mettre fin aux dépenses excessives qu'occasionne à Tempire 
c français la trop longue détention des conspirateurs t. 

1. Rétif de la Bretonne, 388. 

2. Méhée, 177. 

3. Prudliomme, les Crimes de la Révolution^ III, 272. 

4. Rétif de la Bretonne, 388. Il y avait deux sortes de fcmmei 



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56 LA RÉVOLUTION 

il est tout cru; il n'y a que l'instinct carnassier qui se 
gorge. Entre autres détenus, 45 enfants du bas peuple, 
âgés de douze à dix-sept ans, étaient là, placés en cor- 
rection par leurs parents ou par leurs patrons*; il n'y 
avait qu'à les regarder pour reconnaître en eux les 
vrais voyous parisiens, les apprentis de la misère et du 
vice, les futures recrues de la bande régnante, et la 
bande tombe sur eux à coups de massue. Rien de pins 
difficile ù tuer; à cet âge, la vie est tenace, il faut redou- 
bler pour en venir à bout. « Là-bas, dans ce coin, disait 
« un geôlier, on avait fait de leurs corps une montagne. 
(( Le lendemain, quand il a fallu les enterrer, c'était un 
« spectacle à fendre l'âme. 11 y en avait un qui avait l'air 
« de dormir, comme un ange du bon Dieu; mais les 
« autres étaient horriblement mutilés*.» — Cette fois, 
on est descendu au-dessous de l'homme, dans les basses 
couches du règne animal au-dessous du loup : les loups 
n'étranglent pas les louveteaux. 



VI 

Six jours et cinq nuits de tuerie non interrompue *, 
471 meurtres à l'Abbaye, 169 à la Force, 225 au Châtelet, 

à la Salpûtrière, les femmes marquées et les jeunes filles élevées 
dans la maison. De là les deux sortes de traitement. 
4. Morlimer-Ternaux, III, 295. Liste des noms, âges et métiers. 

2. Bailhélemy Maurice, Uisloire politique et anecdotique des 
prisons de la Seine^ 329. 

3. Granier de Cassagnac, II, 421. Procès-verbal du commissaii-e 
de police AuzoUe. D'après la déclaration du concierge de la Force, 
le massacre s'y est prolongé jusque dans la journée du 7 septem- 
bre. ^ Mortimer-Ternaux, 111, 548. 



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LA SECONDE ÉTAPE DE LA CONQUÊTE 57 

528 à la Conciergerie, 75 à la tour Saint-Bernard, 
120 aux Carmes, 79 à Saint-Firmin, 170 à Bicelre, 55 à 
la Salpêtrière, parmi les morts 250 prêtres, 5 évêques 
ou archevêques, des officiers généraux, des magistrats, 
un ancien ministre, une princesse du sang, les plus 
beaux noms de la France, et d'autre part un nègre, des 
femmes du peuple, des gamins, des forçats, de vieux 
pauvres : à présent, quel est l'homme, grand ou petit, 
qui ne se sente pas sous le couteau? — D'autant plus que 
la bande s'est accrue. Fournier, Lazowski et Bécard, 
assassins et voleurs en chef, reviennent d'Orléans avec 
leurs 1500 coupe-jarrets*; en chemin, ils ont égorgé 
M. de Brissac, M. de Lessart et 42 autres accusés de lèse- 
nation qu'ils ont arrachés à leurs juges, puis par sur- 
croît, « à l'exemple de Paris, » 21 détenus qu'ils sont 
allés prendre dans les prisons de Versailles ; maintenant, 
à Paris, ils sont remerciés par le ministre de la justice, 
félicités par la Commune, fêtés et embrassés dans leurs 
sections*. — Quelqu'un peut-il douter qu'ils ne soient 
prêts à recommencer? Peut-on faire un pas dans Paris 

1. Morlimer-Ternaux, III, 399, 592, €02 à 606. — Procès-verbal 
des 8, 9 et 40 septembre^ extrait des registres de la municipalité 
de Versailles (dans les Mémoires sur les journées de septembre), 

' p. 358 et suivairtcs. — Granicr de Cassagnac, II, 483. Exploit de 
l'huissier Bonnet à Orléans, signifié à Fournier le !•' septembre. 
Fournier répond : a S. n. de D., je n'ai aucun ordre à recevoir; 
« quand les sacres gueux auront la tête coupée, on fera le procès 
c après. 9 

2. Roch Marcandier, 210. Discours de Lazowski à la scclion du 
Finistère, faubourg Saint-Marceau. Lazowski avait, par surcroît, 
élargi les assassins du maire d'Étampes et déposé leurs fers sur 
le bureau. 



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LA REVOLUTION 

'S de Paris sans subir leur oppression ou le spec- 
ie leur arbitraire? — Si Ton sort, on trouve leurs 
1 en sentinelle à la barrière, puis en permanence 
nité de la section. Malouet, conduit devant celui 
lie*, voit un pandémonium d'énergumènes, cent 
lus au moins dans la même salle, suspects, dénou- 
as, coopérateurs, assistants, au centre une longue 
rerte chargée d'épées et de poignards, alentour les 
[•es du comité, « vingt patriotes en chemise, les bras 
mssés, les uns tenant des pistolets, les autres des 
les » et signant des mandats d'arrêt, « s'injuriant, 
enaçant, parlant tous à la fois et criant : Traître ! 
)nspirateur ! — En prison ! — A la guillotine ! — der- 
1 eux les spectateurs pêle-mêle, vociférant et ges- 
ant » comme des bêtes fauves qui, entassées dans 
ne cage, se montrent les dents et vont sauter les 
iir les autres. « L'un des plus animés, brandissant 
sabre pour frapper son antagoniste, s'arrêta en 
oyant et s'écria : Voilà Malouet! — Mais le cham- 
ad verse, moins occupé de moi que de son ennemi, 
t cet instant pour l'assommer d'un coup de 



louet, II, 243 (2 septembre). — Moniteur^ XIII, 48, séance 
eptembre 1792. Par le discours de Panis, on y voit que 
Bs étaient analogues au comité de surveillance : a Qu'on se 
sente notre situation : nous étions entourés de citoyens 
j des trahisons de la cour; on nous disait : Voici un aris- 
e qui prend la fuite, il faut que vous l'arrêtiez, ou vous 
ous-raême un traître. On nous mettait le pistolet sur la 
, et nous nous sommes vus obligés de signer des man- 
moins pour notre sûreté que pour celle des personnes 
cées. » 



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U SECONDE ÉTAPE DE LA CONQUÊTE 59 

« crosse. » Malouet est sauvé, tout juste; on ne s'échappe 
de Paris que par ces sortes de chances. — Si l'on reste, 
on est assiégé d'images funèbres : c'est dans chaque rue 
le pas accéléré des escouades qui mènent les suspects 
au comité ou en prison ; c'est autour de chaque prison 
un attroupement qui « vient voir les désastres » ; c'est 
la criée établie dans la cour de l'Abbaye pour vendre 
à l'encan les habits des morts; c'est le bruit des tombe- 
reaux qui, jour et nuit, roulent sur le pavé pour emporter 
1300 cadavres; ce sont les chansons des femmes qui, 
montées sur la charrette pleine, battent la mesure sur les 
corps nus*. Est-il un homme qui, après une de ces ren- 
contres, ne se voie en imagination, lui aussi, au comité 
de section devant la table verte, puis dans la prison sous 
les sabres, puis sur la charrette dans le monceau san- 
glant? 

Sous une pareille vision, les courages s'affaissent; 
tous les journaux approuvent, pallient ou se taisent; per- 
sonne n'ose résister à rien. Les biens comme les vies 
appartiennent à qui veut les prendre. Aux barrières, aux 
Halles, sur le boulevard du Temple, des filous parés du 
ruban tricolore arrêtent les passants, saisissent les mar- 
chandes, et, sous prétexte que les bijoux doivent être 
déposés sur l'autel de la Patrie, prennent les bourses, 
les montres, les bagues et le reste, si rudement, que des 
femmes ont les oreilles arrachées faute d'avoir décroché 



1. Granier de Cassagnac, II, 258. — Prudhomme, les Crimes de la 
Révolution^ m, 272. — Mortimer-Ternaui, III, 631. — Ferrières, 
III, 391. — (Le mot cité a été recueilli par flétil de la Bretonne-, 



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60 LA REVOLUTION 

leurs boucles assez vite*. D'autres, installés dans les 
caves des Tuileries, y vendent à leur profit le vin et 
l'huile de la nation. Quelques-uns, élargis huit jours 
auparavant par le peuple, flairent un plus grand coup 
s'introduisent dans le Garde-Meuble et y volent pour 
50 raillions de diamants*. — Corame un homme frappé 
d'un coup de masse à la tête, Paris, assommé, se laisse 
faire, et les auteurs du massacre ont atlemt leur objet : 
la faction s'est ancrée au pouvoir, on ne l'en arrachera 
plus. Ni dans la Législative ni dans la Convention, les vel- 
léités des Girondins ne prévaudront contre son usurpa- 
tion tenace. Elle a prouvé par un exemple éclatant qu'elle 
est capable de tout, et elle s'en vante; elle n'a pas dé- 
sarmé, elle est toujours là debout, anonyme et prête, avec 
son principe meurtrier, avec ses procédés expéditifs, 
avec son personnel de fanatiques et de sicaires, avec Mail- 
lard et Fournier, avec ses canons et ses piques. Tout ce 
qui n*est pas elle ne vit que sous son bon plaisir, au 
jour le jour et par grâce. On le sait l'Assemblée ne 
songe plus à déloger des gens qui répondent aux dé- 

1. Moniteur, XIII, 688, 698 (a* des 15 et 16 septembre). Ib, 
Lettre de Roland, 701, de Pétion, 711 — Bûchez et Roux, XYIII, 
55, 34. — Il y a dans le journal de Prudhorame une gravure sur 
ce sujet (14 septembre). — « Un Anglais, admis à la barre, 
c dénonce à l'Assemblée nationale un vol commis, dans une mai- 
« son occupée par lui à Chaillot, par deux huissiers et leurs satcl- 
< lites. Ce vol consiste en 12 louis, 5 guinécs, 5000 livres en assi- 
a gnats et plusieurs autres effets. » Les tribunaux qu'il a saisis 
n'osent donner suite à sa plainte. (Bûchez et Roux, XVII, 1, 
18 septembre.) 

2. Bûchez et Roux, XYII, 461 . — Prudhomme, les Hévolufions 
de Paris, n' du 22 septembre 1792. 



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LA SECONDE ÉTAPE DE LA CONQUÊTE 61 

crels d'expulsion par le massacre ; il n*e&t plus question 
d'examiner leurs comptes ou de les contenir dans les 
limites de la loi. Leur dictature est incontestée, et leurs 
épurations continuent. En onze jours, quatre à cinq cents 
nouveaux prisonniers, arrêtés par Tordre de la munici- 
palité, des sections, d'un Jacobin quelconque, sont 
entassés dans les cellules encore tachées du sang ré- 
pandu, et le bruit court que, le 20 septembre, les pri- 
sons seront vidées par un second massacre*. — Que la 
Convention, si elle veut, s'installe pompeusement en 
souveraine et fasse tourner la macliine à décrets; peu 
importe : régulier ou irrégulier, le gouvernement mar- 
chera toujours sous la mam qui tient le sabre. Par la 
terreur improvisée, les Jacobins ont maintenu leur auto- 
rité illégale; parla terreur prolongée, ils vont établir 
leur autorité légale. A l'Hôtel de Ville, dans les tribu- 
naux, à la garde nationale, aux sections, dans les admi- 
nistrations, les suffrages contraints vont leur donner 
les places, et déjà ils ont fait élire à la Convention 
Marat, Danton, Fabre d'Églantine, Camille Desmoulins, 
Manuel, Billaud-Varennes, Panis, Sergent, Collot d'Her- 
bois, Robespierre, Legendre, Osselin, Fréron, David, 
Robert, La Vicomterie, bref les instigateurs, les conduc- 
teurs, les complices du massacre*. Rien n'a été omis de 

1. Moniteur, XIII, 711, séance du 16 scpiembre. Lettre de Ro- 
land à TAssemblée nationale. — Bûchez et Roux, XVill, 42. — 
Monileurf\llly 731, séance du 17 septembre. Discours de Potion : 
« Hier, on paillait de se rendre de nouveau dans les prisons et 
c notamment à la Conciergerie. » 

2. Archives nationales^ CÏI, 58 à 76. Procès-verbaux de l'Assem- 
blée électorale de Paris. — Robespierre est élu le premier (5 sep^ 



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62 LA RÉVOLUTION 

ce qui pouvait forcer et fausser le vote. Au préalable, 
on a imposé à l'Assemblée électorale la présence du 
peuple, et à cet effet on Ta transférée dans la grande salle 
des Jacobins sous la pression des galeries jacobines. Par 
une seconde précaution, on a exclu du vote tout oppo- 
sant, tout constitutionnel, tout ancien membre du club 
monarchique, du club de la Sainte-Qiapelle et du club 
des Feuillants, tout signataire de la pétition des 20 000 
ou de la pétition des 8000, et, quand des sections ont 
protesté, on a rejeté leur réclamation comme le ïruit 
d'une « intrigue ». Enfin, à chaque tour de scrutin, on 
a fait l'appel nominal, et chaque électeur a dû voter à 
haute voix; on était sûr d'avance que son vote serait 
bon : les avertissements qu'il avait reçus étaient trop 
nets. Le 2 septembre, pendant que l'assemblée électorale 
tenait à Tévêché sa première séance, les Marseillais, à 
cinq cents pas de là, venaient prendre les vingt-quatre 
prêtres de la mairie et dans le trajet, sur le Pont-Neuf, 
les lardaient déjà à coups de sabre. Toute la soirée et 



tembre), puis Danton et Collot d'Herbois (6 septembre), puis 
Manuel et Billaud-Varennes (7 septembre), ensuite Camille Des- 
moulins (8 septembre), Marat (9 septembre), etc. — Mortimer-Ter- 
naux, IV, 55 (arrêté de la Commune, sur l'instigation de Robes- 
pierre, pour le règlement des opérations électorales). — Louvct, 
Mémoires. A l'assemblée électorale, Louvet demande la parole 
pour discuter la candidature de Marat, et ne peut l'obtenir. 
« Comme je sortais, je fus entouré de ces hommes à gros bâtons 
tt et à sabres dont le futur dictateur marchait toujours environné, 
a des gardes du corps de Robespierre. Ils me menacèrent, ils me 
c dirent en propres termes : a Avant peu, tu y passeras. » Ainsi 
« l'on était libre dans celte assemblée où, sous les poignards, on 
< votait à haute voix I t 



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LA SECONDE ETAPE DE LA CONQUÊTE 63 

toute la nuit, à TAbbaye, aux Carmes, à la Force, les 
ouvriers de la municipalité ont travaillé, et, le 3 sep- 
tembre, quand l'assemblée électorale s*est transportée 
aux Jacobins, elle a passé sur le Pont-au-Change entre 
deux haies de cadavres que les tueurs apportaient du 
Cliâtelet et de la Conciergerie. 



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CHAPITRE II 

} départements. — Caractère épidémique et contagieux de la 
naladie révolutionnaire. — I. Son principe est le dogme jacobin 
le la souveraineté du peuple. — Proclamation officielle du nou- 
reau droit. — Définition publique du nouveau régime. — Son 
>bjet, ses adversaires, ses procédés. — De Paris, il se propage 
m province. — II. En plusieurs départements, il s'est établi 
l'avance. — Exemple dans le Var. — III. Dictature de chaque 
)eloton jacobin dans son endroit. — Saint-Affrique pendant 
'interrègne. — IV. Pratiques ordinaires de la dictature jacobine. 
— La bande sédentaire des clubistes. — Son personnel. — Ses 
neneurs. — V. La bande ambulante des volontaires. — Qualités 
les recrues. — Élection des officiers. — Brigandages et assas- 
inats. — Vï. Un tour de France dans le cabinet du ministre de 
'intérieur. — De Carcassonne à Bordeaux. — De Bordeaux à 
laen. — Le Nord et l'Est. — De Châlons-sur-Marne à Lyon. — 
jB Comtat et la Provence. — Ton et réponses des administra- 
ions jacobines. — Programme du parti. 



Dans les départements, c'est par centaines que Ton 
mpte les journées semblables à celles du 20 juin, du 
août et du 2 septembre ; s'il y a pour les corps des 
dadies épidémiques et contagieuses, il y en a aussi 
ur les esprits, et telle est alors la maladie révolution- 
ire. Elle se rencontre en même temps sur tous les 
ints du territoire, et chaque point infecté contribue à 



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LA SECO:iDE ÉTAPE DE U CONQUÊTE 65 

rinfeclion des autres. Dans toute ville ou bourgade, le 
club est un foyer inflammatoire qui désorganise les 
parties saines, et chaque centre désorganisé émet au 
loin ses exemples comme des miasmes*. De toutes paris 
la même fièvre, le môme délire et les mêmes convul- 
sions indiquent la présence du même virus, et ce virus 
est le dogme jacobin : grâce à lui, l'usurpation , le vol, 
l'assassinat, s'enveloppent de philosophie politique, et 
les pires attentats contre les personnes et les propriétés 
publiques ou privées deviennent légitimes ; car ils sont 
les actes du souverain légitime chargé de pourvoir au 
salut public. 

I 

Que chaque peloton jacobin soit dans son canton in- 
vesti de la dictature locale, selon les Jacobins cela est 
de droit naturel, et, depuis que l'Assemblée nationale a 
déclaré la patrie en danger, cela est le droit écrit. « A 
« partir de cette date, » dit leur journal le plus ré- 
pandu*, et par le seul fait de cette déclaration, « le 
« peuple de France est assemblé, insurgé.... Il est rcs- 
« saisi de l'autorité souveraine ». Ses magistrats, ses 
députés, touti^s les autorités constituées rentrent dans 
le néant qui est leur essence. Représentants temporaires 
et révocables, « vous n'êtes plus que les présidents du 

1. Guillon de Montléon, 1, 122. LeUre de Laussel aux Jacobins 
de Lyon, datée de Paris, 28 août 1792 : « Diles-moi combien on a 
« coupé de têtes chez nous ; ce serait une infamie d'avoir laissé 
t écliupper nos ennemis. » 

2 Leê Itévoiuliotis de Paris ^ par Prudhomme, tome XIII, 59-03 
(14 jnilIeH79i). 

LA UtVOLLTIOA, IV. T. VI. — 5 



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y^; 



66 



LA RÉVOLUTION 



a peuple; vous n'avez plus qu'à recueillir son vote,... 
« à le proclamer quand il l'aura émis d'une manière 
(( solennelle », — Non seulement telle est la théorie 
jacobine, mais encore telle est la théorie officielle. L'As- 
semblée nationale approuve l'insurrection, reconnaît la 
Commune, s'eflace, abdique autant qu'elle peut, et ne 
reste en place provisoirement que pour ne pas laisser 
la place vide. Elle s'abstient de commander, même pour 
se donner des successeurs; elle « invite » seulement 
« le peuple français à former une Convention na- 
« tionale » ; elle confesse qu elle « n'a pas le droit de 
a soumettre à des règles impératives l'exercice de la 
« souveraineté »; elle ne fait « qu'indiquer aux ci- 
({ toyens » le règlement d'élections « auquel elle les 
« engage à se conformer* ». — En attendant elle subit 
outes les volontés de ce qu'on appelle alors le peuple 
souverain; elle n'ose s'opposer à ses crimes; elle n'in- 
tervient auprès des massacreurs que par des prières. — 
Bien mieux, par la signature ou le contreseing de ses 
ministres, elle les autorise à recommencer ailleurs : 
Roland a signé la commission de Fournier à Orléans ; 
Danton a expédié à toute la France la circulaire de 
Marat; le conseil des ministres envoie, pour régénérer 
les départements, les plus furieux de la Commune et du 
parti, Chaumette, Fréron, Westermann, Audouin, Hu- 
guenin, Momoro, Couthon, Billaud-Varennes*, d'autres 



i. Décrets des 10 et il août 1792. 

2. Pi udliomme, û» du 15 septembre} 483» — Wortimer-Ternaai» 
IVi 450» 



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LA SECONDE ÉTAPE DE LA CONQUÊTE 67 

encore plus tarés ou plus grossiers qui prêchent dans 
toute sa pureté le dogme jacobin : « Ils annoncent 
d ouvertement* qu'il n'y a plus de lois, que chacun est 
« maître puisque le peuple est souverain ; que chaque 
« fraction de la nation peut prendre les mesures qui 
« lui conviennent au nom du salut de la patrie ; qu'on 
« a le droit de taxer le blé, de le saisir dans les gran- 
« ges des laboureurs, de faire tomber les têtes des fer- 
« miers qui refusent d'amener les grains sur le mar- 
« ché. » A Lisieux, Dufour et Momoro prêchent la loi 
agraire. A Douai, d'autres prédicateurs parisiens disent 
à la société populaire : « Dressez des échafauds ; que 
« les remparts de la ville soient hérissés de potences, 
« et que celui qui ne sera pas de notre avis y soit atta- 
« ché. » — Rien de plus correct, de plus conforme aux 
principes, et les journaux, tirant les conséquences, 
expliquent au peuple l'usage qu'il doit faire de sa sou- 
veraineté reconquise* : « Dans les circonstances où 

1. Mortimer-Ternaux, IV, il. Rapport de Fauchet, 6 novembre 
1792. — Ib., IV, 91, 142. Discours de M. Fockedey, administrateur 
du département du Nord, et de M. Bailly, député de Scinc-ct- 
Uame. 

2. Prudhomme, n» du 1" septembre 1792, 575, 381, 385; 
n» du 22 septembre, 528, 530. — Cf. Guillon de Montléon, J, 
144. Principes énoncés par les chefs jacobins de Lyon, Châlier, 
Laussel, Cusset, Rouillot, etc. : a Le temps est arrivé où doit 
a s'accomplir cette prophétie : les riches seront mis à la place 
« des pauvres, et les pauvres à la place des riches. » — « Les 
a riches seront encore heureux si on leur laisse la moitié de 
« leurs biens. » — « Si les ouvriers de Lyon manquent d'ouvrage 
€ et de pain, ils pourront mettre ces calamités à profit en s'em- 
< parant des richesses à côté desquelles ils se trouvent. » — « Nul 
€ individu ne peut mourir de faim auprès d'un sac de blé. Vou- 



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68 LA RÉVOLUTION 

« nous sommes, la promiscuité des biens est le droit : 
a tout appartient à tous. » D'ailleurs « il est néces- 
({ saire qu'on opère dans les fortunes un rapproche- 
« ment,... un nivellement qui détruise le principe 
« vicieux de la prépondérance des riches sur les pau- 
(( vres ». Cela est d'autant plus urgent que « le peu- 
« pie, le véritable peuple, le souverain, a presque 
« autant d'ennemis qu'il y a en France de propriétaires, 
({ de gros marchands, de gens de finance et d'hommes 
« riches.... Tous les hommes à superflu doivent être 
« regardés, en temps de révolution, comme les enne- 
« mis secrets ou déclarés du gouvernement populaire ». 
Ainsi, a qu'avant de quitter leurs foyers » et de partir 
pour l'armée « les habitants de chaque commune met- 
« tent en lieu de sûreté, et sous la sauvegarde de la loi, 
a tous ceux qui sont suspectés de ne pas aimer la li- 
ft berté ; qu'on les tienne enfermés jusqu'à la fin de la 
(( guerre; qu'on les garde avec des piques » et que 
chacun de leurs gardiens reçoive trente sous par jour. 
Pour les partisans du gouvernement déchu, pour les 
membres du directoire de Paris, « Rœderer et Blondcl 
a à leur tête, » pour les officiers généraux, « La 
« Fayette et d'Afîry à leur tête, » pour « les députés 
« reviseurs de la Constituante, Barnave et Lameth à 
« leur tête, » pour « les députés feuillants de la Légis- 
« lative, Ramond et Jaucourt à leur tête*, » pour « tous 



a lez-vous un mot qui paye pour tout ce dont vous avez besoin? 
« Mourez, ou faites mourir. » 
1. Prudhomme, n» du 28 août 1792, 284 à 287. 



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LA SECONDE ETAPE DE U CONQUÊTE 69 

« ceux qui consentaient à se souiller les mains en tou- 
(t chant à la liste civile, » pour « les 40000 sicaires 
« qui s'étaient rassemblés au château dans la nuit du 
« 9 au 10 août,... ce sont des monstres furieux qu'il 
« faut étoufler jusqu'au dernier. Peuple,... tu t'es levé; 
« reste debout jusqu'à ce qu'il n'existe plus un seul 
« des conspirateurs. Il est de ton humanité de te mon- 
« trer inexorable une fois. Frappe les méchants de ter- 
« reur; les proscriptions dont nous te faisons un devoir 
« sont la sainte colère de la patrie. » — Il n'y a pas à 
se méprendre : c'est le tocsin qui sonne contre tous les 
pouvoirs établis et contre toutes les supériorités sociales, 
contre les administrations, les tribunaux et les états- 
majors, contre les prêtres et les nobles, contre les pro- 
priétaires, les capitahstes, les rentiers, les chefs du 
négoce et de l'industrie, bref contre l'élite ancienne ou 
nouvelle de la France. Les Jacobins de Paris donnent le 
signal par leur exemple, par leurs journaux, par leurs 
missionnaires, et, dans les départements, leurs pareils, 
imbus des mêmes principes, n'attendent qu'un appel 
pour s'élancer. 

II 

En plusieurs départements*, ils ont devancé l'appel, 
et, dans le Var par exemple, dès le mois de mai, les pil- 

1. Cf. la Révolution, IV, 246. Dans dix départements, la septième 
jacquerie continue sans interruption la sixième. Entre autres 
exemples, on peut lire (Archives nationales, F', 3271) cette IcUre 
des administrateurs du Tarn, 48 juin 1792 : « Des attroupemenis 
c nombreux parcouraient la ville (Castres) et la campagne. Ils 



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70 LA RÉVOLUTION 

lages et les proscriptions ont commencé. — SeloQ 
l'usage, on s'en prend d'abord aux châteaux et aux 
monastères, quoiqu'ils soient devenus propriétés na- 
tionales, et l'on allègue pour raison, tantôt que l'admi- 
nistration « est trop lente à exécuter les décrets contre 
« les émigrés i), tantôt que « le château, placé sur une 
« éminence, pèse aux habitants* ». Il n'y a guère de 
village en France qui ne contienne une quarantaine de 
mauvais sujets toujours prêts à se garnir les mains, et 
tel est justement le nombre des coquins qui pillent tout 
au château de Montauroux, « meubles, denrées, effets 
(( et jusqu'à la vaisselle de cave » . Même opération par 
la môme troupe au château de Tournon; celui de 
Salernes est brûlé; celui de Flagose est démoli; on 
détruit le canal de Cabris; ensuite la chartreuse de 
Montricux, les châteaux de Grasse, du Canet, de Ré- 
gusse, de Brovaz, d'autres encore sont dévastés, et « les 
« dévastations sont journalières ». — Impossible de 
réprimer ce brigandage rural : le dogme régnant énerve 
l'autorité aux mains des magistrats, et les clubs, « qui 
« couvrent le département, » ont propagé partout les 

« entraient de force dans les maisons des citoyens, brisaient les 
a meubles et pillaient tout ce qui tombait sous leurs mains. Des 
a femmes et des filles éprouvaient des traitements ignominieux. 
« Les commissaires envoyés par le district et la municipalité pour 
« prêcher la paix furent insultés, menacés. Le pillage fut renou- 
« vêlé, l'asile du citoyen violé. » — a En tout cas, ajoutent les 
« administrateurs, les progrès de la Constitution deviennent sen- 
« sibles par l'émigration subite et considérable de ses ennemis. » 
1. Archives nationales^ F^, 3272. Lettres des administrateurs 
du Var, 27 mai 4792. — Lettre du ministre Duranthon, 28 mai.— 
Lettre de la commission composant le directoire, 31 octobre. 



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U SECONDE ÉTAPE DE LA CONQUÊTE 71 

ferments d'anarchie, a Administrateurs, juges, offi- 

({ ciers municipaux, tous ceux qui sont revêtus d'une 

rt autorité quelconque et ont le courage de l'em- 

« ployer à faire respecter la loi, sont successivement 

« dénoncés à Topînion publique comme des ennemis 

« de la Constitution et de la liberté, parce que, dit- 

« on, ils ne parlent jamais que de la loi, comme s'ils ne 

« savaient pas que la volonté du peuple fait la loiy et 

« que nous sommes le peuple^. » Voilà le vrai principe, 
et ici comme à Paris il engendre à Tinstant ses consé- 
quences. « Dans plusieurs de ces clubs, on ne s'entre- 

« tient que de dévaster les propriétés, que de couper 

« les têtes des aristocrates. Et qui désigne-t-on par 

« cette infâme qualification? Dans les villes, les gros 

« négociants, les riches propriétaires; dans les carapa- 

« gnes, ceux que nous appelons les bourgeois ; partout, 

« les citoyens paisibles qui, amis de Tordre, voudraient 

« enfin jouir, à Tombre de lois protectrices, des bien- 

« faits de la Constitution. La rage de ces dénonciations 

a est telle, que' dans une de ces sociétés on a récem- 

« ment dénoncé comme aristocrate un bon et brave 

(( paysan, dont toute Faristocratie consistait à avoir dit 

a à ceux qui avaient pillé le château du ci-devant sei- 

1. Archives nationales^ f, 3271. Lettre des administrateurs du 
Var, 27 mai. — Ce mot est le résumé de l'esprit révolutionnaire, 
ot revient partout. — Cf. Duc de Montpensier, Mémoires^ 11. A 
Aix, un de ses gardiens disait aux sans-<rulottes qui faisaient 
irruption dans la salle où il était déposé : a Citoyens, par quel 
« ordre êtes-vous entrés ici, et pourquoi avez vous forcé la garde 
t qu'on avait mise à la porte? t> — Un d'eux répondit : a Par 
t ordre du peuple. Ne sais-tu pas que le peuple est souverain? » 



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72 LA RÉVOLUTION 

« gneur de l'endroit qu'ils ne jouiraient pas en paix du 
<( fruit de leur délit. » — Voilà déjà par avance le pro- 
gramme jacobin de Paris, à savoir la séparation des 
Français en deux classes, la spoliation de Tune, le 
despotisme de Tautre, Técrasement des gens aisés, 
rangés et probes sous la dictature des gens qui ne le 
sont pas. 

Ici, comme à Paris, le programme s'exécute de point 
en point. Au Beausset, près de Toulon, un certain Vidal, 
capitaine de la garde nationale, a élargi deux fois par 
a le bénéfice de deux amnisties consécutives* », punit 
de mort, non seulement la résistance, mais encore les 
murmures. Deux vieillards, Tun notaire et l'autre tour- 
neur, s'étant plaints de lui à Taccusateur public, la 
générale bat, un rassemblement d'hommes armés se 
forme dans la rue, les deux plaignants sont assommés, 
criblés de balles, et leurs cadavres jetés dans un puits. 
Plusieurs de leurs amis sont blessés, d'autres prennent 
la fuite; sept maisons sont saccagées, et la municipalité 
« asservie ou complice » n'intervient que lorsque tout 
est fini. — Nul moyen de poursuivre les coupables : le 
directeur du jury, qui, avec une escorte de mille hom- 
mes, vient procéder à l'enquête, ne peut obtenir de 
dépositions. La municipalité prétend n'avoir rien en- 
tendu, ni la générale, ni les coups de fusil tirés sous ses 
fenêtres. Les autres témoins ne disent mot, et avouent 



1. Arc/nves nalionales, F', 3272. Letlre de Taccusatcur public, 
25 mai. — Lettres des administrateurs du département, 22 et 
27 mai. (Sur les événements du 13 mai au Beausset.) 



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U SECONDE ÉTAPE DE LA CONQUÊTE 73 

loul bas le motif de leur silence : s'ils déposent, « ils 
« sont sûrs d'être assassinés aussitôt que la troupe sera 
« partie ». Le directeur du jury est lui-même menacé 
et, après trois quarts d'heure de séjour, trouve prudent 
de quitter la ville. — Là-dessus, les clubs du Beausset 
et des environs, enhardis par Timpuissance de la loi, 
éclatent en motions incendiaires : a On y annonce 
(( qu'après la retraite des troupes dix-neuf autres mai- 
« sons, seront dévastées » ; on propose « de couper la 
« la tête aux aristocrates, c'est-à-dire à tous les pro- 
« priétaires de la contrée ». Beaucoup ont fui, mais on 
ne se contente pas de leur fuite. Vidal enjoint à ceux du 
Beausset qui se sont réfugiés à Toulon de revenir à 
rinstant; sinon on démolira leurs maisons, et de fait, le 
jour même, en manière d'avertissement, plusieurs mai- 
sons du Beausset, entre autres celle d'un notaire, sont 
démolies ou pillées de fond en comble ; toute la canaille 
de la ville est à l'œuvre, « hommes et femmes à demi 
« ivres », et, comme il s'agit de voler et de boire, ils 
ne demandent qu'à recommencer au chef-lieu. — Aussi 
bien le club a déclaré a que l'on ferait bientôt à Toulon 
a une Saint-Barlhélemy nouvelle » ; on y a des alliés, 
on se concerte avec eux : chaque club des petites villes 
voisines fournira ses hommes ; tous marcheront sous la 
direction du club de Toulon. A Toulon comme au Beaus- 
set, la municipalité laissera faire, et l'on appliquera à 
l'accusateur public, aux administrateurs du district et 
du département les procédés dont ils se plaignent. 
Libre à eux d'écrire à Paris et de dénoncer les patriotes 



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LA RÉVOLUTION 
issemblée nationale et au roi ; le club répondra par 
actes à leurs paperasses. Leur, tour approche; à 
Ion aussi il y a des lanternes et des sabres, et la 
ion les assassine, parce qu'ils ont informé contre ses 
issinats. 

III 

'après ce qu elle a osé quand le gouvernement était 
are debout, on peut conjecturer ce qu'elle va se per- 
tre pendant l'interrègne. Alors, comme toujours, il 
a que les exemples qui peignent, et, pour connaître 
ouverain nouveau, il faut d'abord l'observer sur un 
Itre restreint. 

la nouvelle du 10 août, les Jacobins de Saint-Affrique, 
te ville de l'Aveyron*, ont entrepris, eux aussi, de 

Archives nationales^ F', 3193 et 3194. On trouvera dans ces 
iers les détails antérieurs ; ce département est un de ceux où 
ptième jacquerie n'est que le prolongement de la sixième. — 
193. Lettre du commissaire du roi près le tinbunal de Milliau, 
li 1791 : a Notre position empire; les corps administratifs 
Qtinuent d'être sans force et sans moyens. La plupart des 
îmbres n'ont pu encore rentrer dans Texercice de leurs fonc- 
ms, et les factieux, dominant toujours, multiplient leurs excès 
ns tous les genres du mal. Nouvel incendie à une maison de 
mpagne plus près delà ville; invasion d'une autre, desti^uction 
tout le mobilier et d'une partie du couvert, bris et fracture 
s portes et des fenêtres; visite dans plusieurs maisons sous 
étexte d'un recclement d'armes ou de poudre; enlèvement de 
ite celle qui s'est trouvée chez les particuliers et marchands 
i n'étaient pas voués au parti factieux ; cris tumultueux, ras< 
[nblements nocturnes, complots formés pour le pillage ou l'in- 
idie; troubles causés par la vente des grains; recherches 
js ce prétexte dans les greniers des particuliers, prix fixé au 
bais du courant, enlèvement de 40 louis en espèces à une dame 
i se relirait à la campagne, et qui furent trouvés dans sa malle. 



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LA SECONDE ÉTAPE DE LA CONQUÊTE 75 

sauver la patrie, et, à cet effet, comme leurs pareils en 
d'autres bourgades du district, ils se sont constitués en 
pouvoir exécutif. L'institution est ancienne, surtout dans 
le Midi : depuis Lyon jusqu'à Montpellier, depuis Agen 
jusqu'à Nîmes, il y a dix-huit mois qu'elle fleurit; mais, 
à partir de l'interrègne, elle refleurit de plus belle : c'est 
une société secrète qui se charge de convertir en actes 
les motions et instructions du club^ Ordinairement ils 
travaillent de nuit sous le masque ou avec de grands 
chapeaux rabattus et des cheveux tombant sur le visage. 
Leurs noms sont inscrits au siège de la société sur un 
tableau, chacun sous un numéro. Pour arme et pour 
insigne ils portent un gros bâton triangulaire orné d'un 
ruban tricolore; avec ce bâton, chaque membre « peut 
a aller partout », faire ce que bon lui semble. A Saint- 
Aflrique, ils sont environ quatre-vingts, et parmi eux il 
faut compter les vauriens de la 7^ compagnie du Tarn 
en résidence dans la ville; pour les enrôler dans la 
bande, on n'a cessé « de leur prêcher le pillage » et de 
leur dire que dans les châteaux voisins tout leur appar- 

t qui fut enfoncée, et qui doivent êire, dit-on, remplacés par des 
c assignats. Les officiers de police et la municipalité, témoins de 
« ces excès, sont parfois forcés de les autoriser par leur présence ; 
€ ils n'osent ni les réprimer ni en punir les auteurs connus. Tel 
€ est Vabrégé des désordres qui se sont commis en moins de huit 
€ jours, » — Pour Saint-Affrique en particulier, cf. F', 3194, entre 
autres la lettre des administrateurs du département, 29 mars 
1792. 

1. Archives nationales, F', 3193. Extrait des registres du greffe 
du juge de paix de Saint-Affrique, et rapport des commissaires du 
déparlement, 10 novembre 1792 (avec les dépositions des témoins, 
formant un cahier de 115 pages). 



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76 LA RÉVOLUTION 

tenait*. — Non que les châteaux voisins soient à redou- 
: la plupart sont vides ; ni dans Saint-Aiïrique ni aux 
irons, les hommes de Tancien régime ne font un 
ti; depuis plusieurs mois, les prêtres orthodoxes et 
nobles ont dû fuir, et maintenant les gens aisés se 
vent. Mais la population est catholique; beaucoup de 
itiquiers, d'artisans et de fermiers sont mécontents, 
'agit de mettre au pas tous ces traînards. — En pre- 
ir lieu, ordre aux femmes de toute condition, ou- 
vres et servantes, d'assister à la messe du curé asser- 
tîté : sinon elles feront connaissance avec la trique. 
En second lieu, désarmement de tous les suspects : 
entre chez eux la nuit, de force, à Fimproviste, et, 
re leur fusil, on emporte leurs provisions et leur 
ent. Tel épicier, qui s'obstine à demeurer tiède, est 
té une seconde fois : sept ou huit hommes, un soir, 
oncent sa porte avec une poutre; lui, réfugié sur son 
, n'ose descendre que le lendemain au petit jour, et 
ive tout volé ou brisé dans son magasin*. 
In troisième lieu, a punition des malveillants » : à 
if heures du soir, une escouade heurte à la porte d'un 
donnier mal noté; son apprenti ouvre; six tape-dur 
rcnt, et l'un d'eux, montrant un papier, dit au pauvre 
nme eflaré : a Je suis ici de la part du pouvoir exé- 
utif, par lequel vous êtes condamné à recevoir une 
astonnade. — Pourquoi? — Si vous n'avez pas fait 

Dépositions d'Alexis Bro, volontaire, et de trois autres. 

Déposition de Pons, marchand. Après cette dévastation, il a 
obligé d'adresser une pétition au pouvoir exécutif pour obtenir 
ermission de rester dans la ville. 



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U SECONDE ETAPE DE LA CO>'QUÊTE 77 

« de mal, du moins vous en avez pensé*. » En effet, on 
le bûtonne sur place en présence de sa famille, et quan- 
tité de gens, empoignés comme lui, sont, comme lui, 
roués de coups à domicile. — Quant aux frais de l'opé- 
ration, c'est aux malveillants à les supporter; pour cela, 
ils sont taxés, chacun selon ses facultés : tel, tanneur ou 
trafiquant en bestiaux, payera 36 livres; tel autre, chape- 
lier, 72 livres; sinon, « on l'exécutera le jour môme à 
« neuf heures du soir ». Nul n'est exempt s'il n'est de 
la bande. De pauvres vieux qui n'ont rien sont contraints 
de donner leur unique assignat de 5 livres; chez la 
« femme d'un travailleur à la terre » dont tout le pécule 
consiste en 7 sous et demi, on prend les 7 sous et demi, 
en disant : a Voilà de quoi boire 3 pintons* ». A'i reste, 
faute d'argent, on prend en nature; on fait main basse 
sur la cave, sur la huche, sur l'armoire, sur la basse- 
cour; on mange, on boit, on casse, on s'en donne à 
cœur joie, non seulement dans la ville, mais dans les 
villages voisins. Un détachement vient opérer à Brusque 
si vigoureusement, que le maire et le procureur-syndic 
se sauvent à travers champs et n'osent rentrer de deux 
jours'. A Versols, chez le curé assermenté, à Lapeyre, 
chez le vicaire assermenté, tout est saccagé ; l'argent 
est volé, les tonneaux sont vidés. Chez le curé de Douyre 

1 Déposition de Capdenet, cordonnier. 

% Dépositions de Mar^erite Gaizeng, de la femme de Guibal, 
meunier, de Pierre Canac, etc. 

3. Dépositions de Martin, procureur-syndic de la commune de 
Rrusque, d'Aussel, curé de Yersols, de Martial Aussel, vicaire de 
Lapeyre, etc. 



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78 LA RÉVOLUTION 

(( les meubles, effets, cabinets et vitres sont brisés; » on 
fait ripaille avec son vin et son garde-manger, on jette 
ce qu*on n*a pu consommer, puis on cherche le curé et 
son frère, ci-devant chartreux, en criant qu'il faut 
« leur couper la tête et du reste de leur corps faire de 
(( la saucisse ». Quelques-uns, plus avisés, se ramassent 
un magot ; par exemple un certain Bourguière, cavalier 
dans la troupe de ligne, s*est emparé de la vigne d'une 
dame, veuve d'un médecin, ancien maire*; il vendange 
cette vigne « publiquement, en plein jour », à son profit, 
annonce à la propriétaire qu'il l'égorgera si elle se 
plaint, et comme probablement elle s'est plainte, il 
l'oblige, au nom du pouvoir exécutif, à lui compter, en 
dédommagement, 50 écus. — Quant au commun des 
assomméurs, ils ont pour salaire, outre la chère lie, la 
licence parfaite. Dans ces maisons envahies à onze 
heures du soir, pendant que le père s'enfuit ou que le 
mari crie sous le bâton, l'un des garnements se tient à 
la porte, le sabre nu dans la main, et la femme ou la 
fille reste à la discrétion des autres ; ils la saisissent par 
le cou et la maintiennent *. Elle a beau appeler au se- 
cours; (( personne à Saint-Affrique n'ose plus sortir de 
« nuit »; personne ne vient; le lendemain, le juge de 
paix n'ose recevoir la plainte, et son excuse est a qu'il 
a a peur lui-môme ». — Aussi bien, le 23 septembre, 

1. Déposition d'Anne Tourtoulon. 

2. Dépositions de Jeanne Tuffon, de Marianne Terrai, de Mar- 
guerite Thomas, de Martin, procureur-syndic de la commune de 
Brusque, de Yirot, de Brassier, etc. Les détails sont trop préci» 
pour être transcrits. 



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U SECONDE ÉTAPE DE U CONQUÊTE 70 

des officiers municipaux et le greffier, qui faisaient pa- 
trouille, ont été presque assommés à coups de bâton et 
de pierres; le 10 octobre, un autre officier municipal a 
été laissé pour mort ; quinze jours auparavant, un lieu- 
tenant des volontaires, M. Mazières, a ayant voulu faire 
a son devoir, a été assassiné dans son lit par ses propres 
« hommes ». — Naturellement, personne n'ose plus 
souffler mot, et, après deux mois de ce régime, il est à 
présumer qu'aux élections municipales du 21 octobre 
les électeurs seront dociles. En tout cas, par précaution, 
on se dispense de les prévenir, selon la loi, huit jours 
d'avance; par un surcroît de précaution, on leur fait 
savoir que, s'ils ne votent pas pour le pouvoir exécutif, 
ils auront affaire au bâton triangulaire*. — En consé- 
quence, la plupart s'abstiennent : dans une ville qui 
compte plus de six cents citoyens actifs, quarante voix 
donnent la majorité ; Bourgougnon et Sarrus, les deux 
chefs du pouvoir exécutif, sont élus l'un maire, l'autre 
procureur-syndic, et désormais l'autorité qu'ils avaient 
prise parla force leur est conférée par la loi. 



IV 

Tel est à peu près le type du gouvernement qui surgit, 
après le 10 août, dans chaque commune de France : le 
club règne; mais, selon les circonstances, la forme et 
les procédés de sa dictature sont difierents. — Tantôt il 

1. Dépositions de Moursol, cardeur de laine, de Louis Grand, 
administrateur du districti etc. 



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80 LA RÉVOLUTION 

opère directement par la bande executive qu'il conduit 
ou par la populace ameutée qu'il lance; tantôt il opère 
indirectement par l'assemblée électorale qu'il a fait élire 
ou par la municipalité qui est sa complice. Si les admi- 
nistrations sont jacobines, il gouverne à travers elles ; si 
elles sont passives, il gouverne à côté d'elles; si elles 
sont réfractaires, il lès cpure* ou les casse', et, pour 
les dompter, il va non seulement jusqu'aux coups, mais 
jusqu'au meurtre^ et jusqu'au massacre*. Entre le mas- 
sacre et la menace, tous les intermédiaires se rencon- 
trent, et le sceau révolutionnaire s'imprime partout avec 
des inégalités de relief» 

En beaucoup d'endroits, la menace suffit. Dans les 
contrées où le tempérament est froid et où la résistance 
est nulle, il est inutile d'employer les voies de fait. A 
quoi bon tuer, par exemple, dans une ville comme Arras, 
où, le jour du serment civique, le président du dépar- 
tement, très prudent millionnaire, parade dans les 
rues, bras dessus, bras dessous, avec la mère Duchesne 
qui vend des galettes dans une cave ; où, le jour des 
élections, les bourgeois qui votent nomment, par pol- 
tronnerie, les candidats du club, sous prétexte qu'il faut 
envoyer à Paris « les gueux et les scélérats » pour en 



1. Par exemple à Limoges, 16 août. — Cf. Louis Guibert, le 
Parti girondin dans la Haute-Vienne^ 14. 

2. Paris, Histoire de Joseph Lebon^ I, 60. Renouvellement de 
la municipalité d'Arras ; Joseph Lebon est proclamé maire, 10 sep- 
tembre. 

5. Par exemple à Caen et à Carcassonne» 
4. Par exemple à Toulon. 



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LA SECONDE ÉTAPE DE LA CONQUÊTE 81 

purger la ville * 7 Ce serait peine perdue que de frapper 
sur des gens qui rampent si bien '. La faction se con- 
tente de les marquer comme des chiens galeux, de les 
parquer, de les tenir en laisse, de les vexer'. Elle affiche 
à la porte des corps de garde la liste des habitants qui 
sont parents d'un émigré; elle fait des visites domici- 
liaires; elle dresse à son gré une liste de suspects, et il 
se trouve que sur cette liste elle a inscrit tous les 
riches. Elle les insulte et les désarme; elle les interne 
dans la ville; elle leur défend d'en sortir, même à pied; 
elle leur ordonne de se présenter chaque jour devant 
son comité de sûreté publique; elle les condamne à 
payer dans les vingt-quatre heures toutes leurs contri- 
butions de Tannée; elle décachette leurs lettres; elle 
confisque, rase et vend dans les cimetières leurs tom- 
beaux de famille. Tout cela est de règle, comme aussi 
la persécution religieuse, l'irruption dans les sanc- 
tuaires privés où se dit la messe, les coups de crosse et 
de poing prodigués à l'officiant, l'obligation pour les 
parents orthodoxes de faire baptiser leurs enfants par le 
curé schismatique, l'expulsion des religieuses, la pour- 
suite, l'emprisonnement, la déportation des prêtres in- 
sermentés. 
Mais, si la domination du club n'est pas toujours san- 

1. Un séjour en France, 19, 29. 

2. /6., 38 : « M. de M..., [ui a servi pendant trente ans, a 
€ rendu ses armes à un toutj- me garçon, et celui-ci s*est conduit 
€ envers lui avec la plus ext.ème insolence. » 

3. Paris, Histoire de Joseph Lebon, I, 55 et suivantes. — Albert 
Babeau, Histoire de Troyes^ I, 503-515. — Sauzay, HT, ch. i. 

LA RÉVOLUTION, IV. T. YI. — 



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82 LA RÉVOLUTION 

glante, son arbitraire est toujours celui d'un homme 
armé, qui, épaulant son fusil, couche en joue des pas- 
îîants qu'il vient d'arrêter sur la route ; ordinairement 
les passants Se mettent à genoux, tendent leur bourse, 
et le coup ne part point. Néanmoins le coup est toujours 
prêt à partir, et, pour en être sûr, il n'y a qu'à regarder 
la main crispée qui tient la gâchette. Rappelons-nous 
cette population de malandrins qui pullulait sous l'an- 
cien régime*, le double cordon de contrebandiers, faux- 
sauniers et receleurs, qui enserrait les douze cents lieues 
de douanes intérieures, les braconniers qui foisonnaient 
dans les quatre cents lieues de capitaineries gardées, les 
déserteurs, si nombreux, qu'en huit ans on en comptait 
soixante mille, les mendiants dont regorgeaient les mai- 
sons de force, les milliers de brigands et de vagabonds 
qui infestaient les grands chemins : c'est tout ce gibier 
de maréchaussée que la révolution a lâché et armé ; à 
son tour, le gibier est devenu le chasseur. Pendant trois 
ans, les rôdeurs aux bras forts ont fourni le noyau des 
jacqueries locales; à présent ils forment le personnel de 
la jacquerie universelle. A Nîmes*, le pouvoir exécutif 
a pour chef « un maître à danser » . Les deux princi- 
paux démagogues de Toulouse sont un cordonnier et un 
acteur qui au théâtre joue les valets '. A Toulon *, le club, 

I 1. L'Ancien Régime, II, 284, 501, 302. 

2. Archives nationales^ F', 32i 7. Lettre de Castaiiet, ancien gen- 
darme, 21 août 1792. 

5. /6., F', 3219. Lettre de M. Alquier au premier consul, 18 plu* 
Tiôse, an VIII. 

4. Lauvergne, Histoire du Var, lOi» 



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U SECONDE ÉTAPE DE LA CONQUÊTE 33 

plus absolu qu aucun despote asiatique, se recrute parmi 
les indigents, les matelots, les ouvriers du port, les sol- 
dats, « les forains sans aveu, » et son président, Syl- 
vestre, expédié de Paris, est un forcené du plus bas 
étage. A Reims*, le grand meneur est un prêtre défro- 
qué, mari d une religieuse, assisté d*un boulanger qui 
jadis, ancien soldat, a failli être pendu. Ailleurs*, c'est 
un déserteur, traduit devant les tribunaux pour vol, ici 
un cuisinier ou un aubergiste, là-bas un ci-devant 
laquais. Lyon a pour oracle un ex-commis voyageur, 
émule de Marat, Châlier, dont le délire meurtrier se 
complique de mysticisme maladif; les acolytes de Châ- 
lier sont un barbier, un perruquier, un marchand fri- 
pier, un fabricant de moutarde et de vinaigre, un appré- 
teur de draps, un ouvrier en soie, un ouvrier en gaze, 
et le moment vient où l'autorité tombe plus bas encore, 
aux mains « des femmes de la lie, des coquines », qui, 
aidées par « des souteneurs en petit nombre », nom- 
ment « des commissaires femelles », taxent les den- 
rées, et, pendant trois jours, pillent les magasins'. Avi- 

i. Morlimer-Ternaux, III, 525, 327. 

2. Archives nationales, F', 3271. Lettre du ministre de la jus- 
lice, avec procès-verbaux de la municipalité de Rabastens : a Le 
a juge de paix de Rabastens a été insulté dans sa maison: on lui 
« a enlevé la procédure commencée contre le chef d'une munici- 
<r palité, ancien soldat déserteur, traduit devant les tribunaux pour 
« vol ; on a menacé le juge de paix de le poignarder s'il la recom- 
• mençait. De nombreux attroupements de gens sans aveu par- 
« courent les campagnes, pillant et rançonnant les propriétaires.... 
€ Le peuple a été égaré par un officier municipal, un curé con- 
« stitutionnel et un frère du sieur Tournai, l'un des auteurs des 
€ maux qui ont désolé le Comtat » (5 mars 1702). 

3. Guillon de Monlléon, I, 84, 109, 139, 155, 158, 464. — /6., 



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84 LA RÉYOLtJTION 

gnon a pour maîtres les bandits de la Glacière. Arles 
subit le joug de ses mariniers et de ses portefaix. Mar- 
seille appartient à « une bande de scélérats, vomis des 
a maisons de débauche, qui ne reconnaissent ni lois ni 
(( magistrats et dominent la ville par la terreur* ». — 
Rien d*étonnant si de tels hommes, investis d un tel 
pouvoir, en usent conformément à leur nature, et si 
l'interrègne, qui est leur règne, étend sur la France un 
cercle de dévastations, de vols et d'assassinats. 



Ordinairement la bande sédentaire des clubistes a 
pour auxiliaire une bande ambulante de la môme espèce ; 
je veux parler des volontaires, plus redoutables et plus 
malfaisants, car ils marchent en corps et sont armés'. 
Comme leurs confrères civils, nombre d'entre eux sont 
des va-nu-pieds de la ville et de la campagne ; la plu- 
part, ne sachant comment subsister, ont été alléchés 
par la solde de 15 sous par jour; c'est le manque d'ou- 
vrage et de pain qui les a faits soldats'. D'ailleurs, 

441, détails sur Cliâlier, par son camarade Chassagnon. — Ar- 
chiver nationales^ F', 3255. Lettre de Lausscl, 22 septembre 1792. 
i. BavbarovLX, Mémoires y 85. Barbaroux est témoin oculaire, car 
il vient de revenir à Marseille et va présider l'assemblée électorale 
des Bouches-du-Rhône. 

2. C. Uousset, les Volontaires^ etc., 67. — Dans sou rapport 
du 27 juin, Aubert-Dubayet évalue le nombre des volontaires 
à 84000. 

3. C. Rousset, i6., iOl. Lettre de Kellermann. 23 août 1792.— 
Un séjour en France, 27, 28. — Sur la misère générale, les textes 
sont innombrables. Cf. la Révolution, lY, 125 et suivantes. — 4r- 



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LA SECONDE ETAPE DE LA CONQUÊTE 85 

chaque commune ayant été chargée de fournir son con- 
tingent, « on a ramassé dans les villes ce qu'on a trouvé, 
« les mauvais sujets au coin des rues, les gens sans 
« aveu, et, dans les campagnes, tous les malheureux, 
« tous les vagabonds : on a presque tout fait marcher 
« par le sort ou par argent, » et probablement les 
administrations, « par ce moyen, ont entendu purger la 
(( France* ». Aux malheureux « achetés par les com- 
a munes » ajoutez les gens du même acabit que les 
riches ont payés pour remplacer leurs fils *. On a puisé 
ainsi à la pelle et au rabais dans le fumier social, parmi 
les hôtes naturels et prédestinés des maisons de force, 
des dépôts de mendicité et des hôpitaux, sans slnquié- 
ter de la qualité, même physique : « infirmes, imbé- 
« ciles, borgnes, boiteux, » contrefaits ou avariés, « les 
(( uns trop âgés, les autres trop jeunes et trop faibles 
« pour soutenir les fatigues de la guerre, d'autres si 



chives naiionalest F', 3214. Lettre d'un habitant de Nogent-le- 
Rotrou (Eure). « Sur 8000 habitants, la moitié au moins a besoin 
« de secours, et les deux tiers de ceux-ci sont dans la plus 
« affreuse nécessité et ont à peine de la paille pour se reposer. » 
(3 décembre 1792.) 

1. C. Rousset, i6., 106. Lettre du général de Diron, 23 août 1792. 
— Ib., 126. Lettre de Vezu, chef de bataillon, 24 juillet 1793. 

2. G. Rousset, t6., 144. Lettre d'un administrateur du district 
de Moulins au général de Custine, 27 janvier 1793. — Un séjour en 
France t 27 : « Je suis fâchée de voir que la plupart des volon- 
t taires qui vont rejoindre l'armée sont des vieillards ou de très 
« jeunes garçons. » — C. Rousset, t7>., 74, 108, 226. Lettre de 
Biron, 7 novembre 1792. — /6., 105. Lettre du commandant de 
Fort-Louis, 17 août. — /6,, 127. Lettre du capitaine Motmé. Un 
tiers du 2« bataillon de la Haute-Saône est composé d'enfants de 
15 à 14 ans. 



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86 U RÉVOLUTION 

« petits, que leurs fusils leur passent la tête d'un pied», 
quantité d'enfants de seize ans, de quatorze ans, de 
treize ans, bref le voyou des grandes cités, tel que nous 
le voyons encore aujourd'hui, rabougri et malingre, na- 
turellement insolent et insurgé*. Arrivés à la frontière, 
il s'en trouve « un tiers incapable de service' ». Mais, 
avant d'arriver sur la frontière, ils travaillent sur leur 
chemin en vrais « pirates ». — Plus valides de corps et 
plus honnêtes de cœur, les autres, sous la discipline du 

1. Moniteur, XIII, 742 (21 septembre). Le maréchal Lûckner et 
ses aides de camp manquent d'être tués par les volontaires pari- 
siens. — Archives nationales, BB, 16703. Lettre de Labarrière, 
aide de camp du général de Fiers, Anvers, 19 mars 1793, sur la 
désertion en masse des gendarmes de l'armée de Dumouriez, qui 
reviennent à Paris. 

2. Cf. r Armée et la garde nationale, par le baron Poisson, III, 
475 : a Lorsque les hostilités furent déclarées (avril 1792), le con- 
« tingent volontaire fut fixé à 200000 hommes. Cette seconde ten- 
« tative n'amena que des levées confuses et désordonnées. Le peu 
<t de consistance des troupes volontaires rendit impossible de 
a continuer la guerre en Belgique et permit à l'étranger de fran- 
« chir la frontière, d — Gouverneur Morris, si bien informé, écrit 
déjà le 27 décembre 1791 : a Les gardes nationaux qui se sont 
« enrôlés comme volontaires sont, en beaucoup de cas, cette 
<L excroissance malsaine qui se développe dans la population sura- 
« boudante des grandes cités,... sans force physique pour sup- 
« porter les fatigues de la guerre,... avec tous les vices et toutes 
<L les maladies qui peuvent faire d'eux le fléau de leurs amis et la 
a risée de leurs ennemis. » — Bûchez et Roux, XXVI, 177. Plan 
des administrateurs de l'Hérault, présenté à la Convention le 
27 avril 1793: < On ne doit pas dissimuler quelle est lacomposi- 
a tion du recrutement. La plupart des hommes qui le forment ne 
a sont pas des volontaires, ne sont pas des citoyens de toutes les 
a classes de la société qui, ayant subi le sort ou le scrutin, se 
« soient décidés volontiers à aller défendre la république. La 
a plupart des recrues sont des hommes de remplacement, qui, 
< par l'appât d'un salaire considérât If:, se sont déterminés à 
c quitter leurs foyers. » 



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U SECONDE ÉTAPE DE LA CONQUÊTE 87 

dar.ger continu, deviendront au bout d'un an de bons 
soldats. Mais, en attendant, le dégât qu'ils font n'est pas 
moindre; car s'ils sont moins voleurs, ils sont plus fana- 
tiques. Rien de si délicat que l'institution militaire : par 
cela seul qu'il a la force, l'homme est toujours tenté 
d'abuser de la force; pour qu'un corps franc reste 
inoffensif au n^ilieu de la population civile, il faut qu'il 
soit retenu par les freins les plus forts, et tous les 
freins, intérieurs ou extérieurs, manquent aux volon- 
taires de 1792*. 

Artisans, paysans, petits bourgeois, jeunes gens en- 
thousiastes et enflammés par la doctrine régnante, ils 
sont encore plus jacobins que patriotes. Le dogme de la 
souveraineté du peuple, comme un vin fumeux, a enivré 
leur cerveau novice ; ils se sont persuadé « que l'hon- 
« neur d'être destinés à combattre les ennemis de la ré- 
(( publique les autorise à tout exiger et à tout oser* ». 
Le moindre d'entre eux se croit au-dessus des lois, 
« comme jadis un Condé' », et devient un roi au petit 
pied, institué par lui-même, un autocrate justicier et 
redresseur de torts, appui des patriotes et fléau des aris- 
tocrates, qui dispose des biens et des vies et, sans for- 
malités ni délais, se charge, dans les villes qu'il tra- 



1. C. Rousset, 47. Lettre du directoire de la Somme, 26 fé- 
vrier 1792. 

2. Archives nationales^ F', 3270. Délibération du conseil général 
de la commune de Roye, 8 octobre 1792 (à propos des violences 
exercées par deux divisions de gendarmerie parisienne pepdant 
leur passage, les 6, 7 et 8 octobre). 

3. Moore, I, 338 (8 septembre 1792) 



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88 LA RÉVOLUTION 

verse, d'achever la révolution sur place. — Ce ne sont 
pas ses officiers qui Ten empêcheront. « Créateur de ses 
« chefs, il n'en fait pas plus de cas qu'on n'en fait ordi- 
({ nairement de sa créature; » loin d'être obéis, ils ne 
sont pas même considérés, « et cela vient de ce qu'il a 
« choisi dans ses analogies, sans égard aux talents mi- 
(i litaires ni à la supériorité de la région morale* ». Par 
un effet naturel de l'élection, les grades ont été conférés 
aux braillards et aux démagogues. « Les intrigants, les 
« grands parleurs et surtout les grands buveurs l'ont 
a emporté sur les gens capables*. » De plus, pour gar- 
der sa popularité, le nouvel officier va boire au cabaret 
avec ses hommes', et il est tenu de se montrer plus 
jacobin qu'eux-mêmes; d'où il suit que, non content de 
tolérer leurs excès, il les provoque. — C'est pourquoi, 
des le mois de mars 1792, et plus tôt encore*, on voit 

1. C. Roussel, les Volontaires etc., 189. Lettre au ministre de 
la guerre, datée de Dunkerque, 29 avril 1793> — Archives natio- 
nalesy BR, 16703. Garde nationale parisienne, état-major général, 
ordre du jour, lettre du citoyen Férat, commandant d'Ostende, 
au ministre de la guerre, 19 mars 1793 : a Depuis que les gen- 
« darmes sont avec nous à Ostende, il n'y a que bruit journelle- 
<L ment ; ils attaquent les officiers et volontaires, se permettent de 
€ leur arracher les épaulettes, ne parlent que de couper, de 
a hacher, et disent qu'ils ne connaissent aucun supérieur, qu'ils 
t sont à r égalité, et qu'ils veulent agir à leur fantaisie. Tous 
« ceux à qui je donne des ordres pour les faire arrêter sont 
« menacés et poursuivis à coups de sabre et le pistolet à la main. » 

2. C. Roussel, ib., 45. Lettre du général de WimpflFen, 30 dé- 
cembre 1791. — Souvenirs du général de Pelleport, 7 et 8. 

3. C. Roussel, ib., 45. Rapport du général de Wimpffen, 20 jan- 
vier 1792. — Ib., 103. Lettre du général de Riron, 23 août 1792. 

4. C. Roussel, i6., 47, 48. — Archives nationales, F', 5249. 
Procès-verbal de la municipalité de Saint-Maxence, 21 janvier 1792. 
— F', 3275. Procès-verbal de la municipalité de Cliâtellerault, 



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U SECONDE ÉTAPE DE LA CONQUÊTE 89 

les volontaires se comporter en France comme en un 
pays conquis. Tantôt ils opèrent des visites domiciliaires 
et cassent tout chez le particulier visité ; tantôt ils font 
rebaptiser des enfants par le curé conformiste et tirent 
sur le père orthodoxe. Ici, de leur propre chef, ils font 
des arrestations; là-bas, ils se joignent aux séditieux 
qui retiennent des bateaux de grains. Ailleurs, ils con- 
traignent la municipalité à taxer le pain; plus loin, ils 
brûlent ou saccagent des châteaux, et, si le maire leur 
représente que le château appartient maintenant, non à 
un émigré, mais à la nation, ils lui répondent « par des 
« poussées » en le menaçant de lui couper le cou*. — 
Aux approches du 10 août, le fantôme d'autorité, qui 
parfois leur imposait encore, s'évanouit tout à fait, et 

27 décembre 1791. — F^ 3285 et 3286. Lettres du directoire du 
département de l'Aisne, 9 et 10 mars 1792. —F', 3213. Lettre de 
Servan, ministre de la guerre, à Roland, 12 juin 1792 : « Je reçois, 
« ainsi que vous et M. le ministre de la justice, des plaintes très 
« fréquentes contre les volontaires nationaux. Ils se portent jour- 
« nellement à des excès très répréliensibles dans les lieux où ils 
« sont cantonnés ou par où ils passent pour se rendre à leur 
a destination. » — Ib, Lettre de Duranthon, minisire de la jus- 
lice, 5 mai : « Ces faits se répètent, avec des circonstances plus 
a ou moins aggravantes, dans tous les départements. » 

1. Archives nationales, F'' tZiQ'5, Procès-verbal des commissaires 
du déparlement de l'Aveyron, 4 avril 1792 : a Parmi les pillards 
« et les incendiaires des châteaux de Privezac, Vaureilles, Péchins 
a et autres maisons menacées, il y avait nombre de recrues qui 
« avaient déjà pris la route de Rodez pour se rendre à leurs régi- 
« ments respectifs. » Du château de Privezac, il ne reste qu'un 
tas de ruines ; les maisons du village sont « gorgées d'effets pillés », 
et les habitants se sont partagé les bestiaux du propriétaire. — 
Comte de Seilhac, Scènes et portraits de la Hévolution dans le bas 
Limoîisin, 305. Pillage des châteaux de Saint-Jéal et de Seilhac, 
le 12 avril 1792, par le 3» bataillon de la Corrèze, commandé par 
Bellegarde, ancien domestique du château- 



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90 LA REVOLUTION 

(( il ne leur en coûte rien de massacrer » qui leur dé- 
plaît*. Exaspérés par les périls qu'ils vont courir à la 
frontière, ils commencent la guerre dès Tinlérieur ; par 
provision et précaution, ils expédient en passant les 
aristocrates probables, et contre les officiers, les nobles, 
les prêtres qu'ils rencontrent sur leur route, ils font pis 
que leurs alliés du club. Car, d'une part, étant de pas- 
sage, ils sont encore plus sûrs de llmpunité que les 
meurtriers sédentaires ; huit jours après, perdus dans 
l'armée, on n'ira pas les rechercher au camp; ils peu- 
vent tuer avec sécurité complète. Et d'autre part, étran- 
gers, nouveaux venus, incapables de faire, comme les 
gens du pays, acception des personnes, sur un nom, un 
costume, une qualification, un bruit de café, une appa- 
rence, si inoffensif et vénérable que soit l'homme, ils 
le tuent, non parce qu'ils le connaissent, mais parce 
qu'ils ne lé connaissent pas. 



1. Archives nationales, F', 3270. Délibération du Conseil géné- 
ral de la commune de Roye, 8 octobre 1792 (passage de deux 
divisions de gendarmerie parisiennes) : a Les habitants et les 
a officiers municipaux ont été successivement le jouet de leur 
a insolence et de leur brutalité, continuellement menacés, en cas 
« de refus, de se voir couper la tête, et voyant lesdits gendarmes, 
c notamment les canonniers, toujours menaçants et le sabre nu à 
c la main. Le citoyen maire surtout a été excédé par lesdits canon- 
a niers,... le faisant danser sur la place d'Armes, où ils se sont 
a portés avec des violons et où ils sont restés jusqu'à minuit, en 
a le pressant et le poussant rudement dans leurs rangs, en le 
« traitant d'aristocrate, en le faisant aflFubler du bonnet rouge, en 
« le menaçant continuellement de lui couper la tête à lui et à 
c tous les aristocrates de la ville, menace qu'ils juraient d'exécuter 
a pour le lendemain, déclarant ouvertement, notamment deux ou 
« trois d'entre eux, qu'ils étaient de ceux qui avaient massacré lei 



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U SECONDE ETAPE DE LA CONQUÊTE CI 



VI 

Entrons dans le cabinet de Roland, ministre de l'inté- 
rieur, quinze jours après Touverture de la Convention, 
et supposons qu'un soir il ait voulu contempler, dans le 
raccourci d un tableau, Tétat du pays qu'il administre. 
Ses commis ont déposé sur la table la correspondance 
des dix dernières semaines, rangée par ordre ; en marge, 
il retrouve l'abrégé de ses propres réponses ; sous ses 
yeux est une carte de France, et, partant du Midi, il 
suit du doigt la grande route ordinaire. A chaque 
étape, il feuillette le dossier correspondant, et, négli- 
geant d'innombrables violences, il relève seulement les 
grands exploits révolutionnaires*. Mme Roland, j'ima- 
gine, travaille avec lui, et les deux époux, seuls sous la 
lampe, réfléchissent en voyant à l'œuvre la bête féroce 
qu'ils ont lâchée en province comme à Paris. 

Ils jettent d'abord les yeux vers l'extrémité méridio- 
nale de la France. Là', sur le canal des Deux-Mers, à 
Carcassonne, la populace a saisi trois bateaux de grains, 
exigé des vivres, puis une diminution sur le prix du 
blé, puis les fusils et canons de l'entrepôt, puis les 



c prisonniers de Paris à la journée du 2 septembre, et qu'il ne 
c leur en coûtait rien de massacrer, v 

1. Des résumés, par ordre de dates ou par ordre de lieux, cl 
semblables à celui qu'on va lire, se rencontrent parfois avec le» 
dossiers. Je n'ai fait ici que la besogne du commis ordinaire, en 
me conformant aux habitudes méthodiques de Roland. 

2. 17 août 4792 [Moniteur, XIII, 383. Rapport de M. Emmery). 



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02 LA REVOLUTION 

têtes des administrateurs : l'inspecteur général des 
rôles a été blessé à coups de hache, et le procureur- 
syndic du département, M. Verdier, massacré. — Le 
ministre suit du regard la route de Carcassonne à Bor- 
deaux et, à droite comme à gauche, il trouve des traces 
de sang. A Castres*, le bruit s'étant répandu qu'un 
marchand de blé cherchait à faire hausser le prix des 
grains, un attroupement s'est formé, et, pour sauver le 
marchand, on l'a mis au corps de garde; mais les 
volontaires ont forcé la garde et jeté l'homme par une 
fenêtre du premier étage; puis ils l'ont achevé « à 
(( coups de bâton et de poids », traîné dans les rues et 
lancé dans la rivière. — La veille, à Clairac*, M. Lar- 
tigue-Langa, prêtre insermenté, poursuivi dans les rues 
par une troupe d'hommes et de femmes qui voulaient 
le dépouiller de sa soutane et le promener sur un âne, 
s'est réfugié à grand'peine dans sa maison de campagne ; 
mais on est allé l'y prendre, on l'a ramené sur la place 
de la Promenade et on l'a tué. Quelques braves gens 
qui s'interposaient ont été taxés « d'incivisme » et 
chargés de coups. Point de répression possible; le 
département mande au ministre a qu'en ce moment 
{( il serait impolitique de poursuivre l'affaire ». Roland 
sait cela par expérience, et les lettres qu'il a dans les 
mains lui montrent que, là-bas comme à Paris, le 

i. Archives nationales, F'', 3271. Lettre des administrateurs du 
Tarn, 21 juillet. 

2. Ib.f F', 3234. Rapport des officiers municipaux de Glairac, 
20 juillet. — Lettre du procureur-syndic de Lot-et-Garonne, 16 sep- 
tembre. 



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U SECONDE ÉTAPE DE U CONQUÊTE 03 

meurtre engendre le meurtre : un gentilhomme. 
M. d*Alespée, vient d'être assassine à Nérac. « Tous h 
« citoyens un peu marquants lui ont fait un rempai 
(( de leurs corps; » mais la canaille a prévalu, et U 
meurtriers, « par leur obscurité, » échappent aux r( 
cherches. — Le doigt du ministre s'arrête sur Bordeaux 
là les fêtes de la Fédération ont été signalées par u 
triple assassinat*. Pour laisser passer ce moment dai 
gereux, M. de Langoiran, vicaire général de rarch( 
vêché, s'était retiré à une demi-lieue, dans le \illag 
de Caudéran, chez un prêtre octogénaire qui, comm 
lui, ne s'était jamais mêlé des affaires publiques 
Le 15 juillet, les gardes nationaux du village, échaufft 
par les déclamations de la veille, sont venus les prendi 
tous deux à domicile, et avec eux, par surcroît, un tro 
sième prêtre du voisinage. Nul prétexte contre eux; i 
les officiers municipaux ni le juge de paix, devant lei 
quels on les conduit, ne peuvent s'empêcher de le 
déclarer innocents. En dernier ressort, on les conduit 
Bordeaux devant le directoire du département. Mais ] 
jour baisse, et la cohue ameutée manque de patience 
elle se jette sur eux. L'octogénaire « reçoit tant de coup 
(( qu'il est impossible qu'il en revienne » ; l'abbé d 
Puy est assommé et traîné par une corde qu'on h 
attache au pied ; la tête de M. de Langoiran est coupée 
on la promène sur une pique, on la porte chez lui, on 1 
présente à sa servante en lui disant « que son maître n 
« viendra pas souper ». La passion des trois prêtres 
i. Mercure de France ^ n* du 28 juillet. Lettres de Bordeaux. 



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94 U RÉVOLUTION 

duré de cinq heures du matin à sept heures du soir, et la 
municipalité était prévenue; mais elle ne pouvait se 
déranger pour les secourir; ses occupations étaient trop 
graves : elle plantait un arbre de la Liberté 

Route de Bordeaux à Caen. — Le doigt du ministre 
remonte vers le nord, et rencontre Limoges. Là, le len- 
demain de la Fédération a été célébré comme à Bor- 
deaux^ Un prêtre insermenté, Tabbé Chabrol, assailli 
par une bande dliommes et de femmes, a d abord été 
mené au corps de garde, puis dans la maison du juge 
de paix; on a décerné contre lui, pour son salut, un 
mandat d'arrêt et on Ta fait garder à vue par quatre 
chasseurs dans une chambre. Mais rien de tout cela n*a 
suffi à la populace. Vainement les officiers municipaux 
Tont suppliée; vainement les gendarmes se sont mis 
entre elle et le prisonnier : elle les a bousculés et dis- 
persés. Cependant les vitres de la maison volaient en 
éclats sous les pierres et la porte s'ébranlait sous les 
coups de hache ; une trentaine de forcenés ont escaladé 
les fenêtres et descendu le prêtre comme un paquet. 
A cent pas de là, « excédé de coups de bâtons et d'autres 
« instruments, » il a rendu le dernier soupir, la tête 
({ écrasée » de vingt coups mortels. — Plus haut, vers 
Orléans, Roland lit dans le dossier du Loiret les dé- 
pêches suivantes' : « L'anarchie est à son comble, écrit 



i. Archives nationales, F^, 3275. Lettre des administrateurs de 
la Haute-Vienne, 28 juillet (avec procès-verbaux). 

2. Archives nationales, F', 5223. Lettre du directoire du dis- 
trict de Neuville aux adminislrateurs du département, 18 septembre. 



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U SECONDE ÉTAPE DE LA CONQUÊTE 95 

« un district au directoire du département; Ton ne 

« connaît plus d'autorités; les administrations de 

({ district et les municipalités sont avilies et sans force 

t( pour se faire respecter.... On ne menace plus que de 

« tuer, que d'écraser les maisons, les livrer au pillage ; 

« on projette d'abattre tous les châteaux. Déjà la muni- 

« cipalité d'Achères, avec beaucoup d'habitants, s'est 

« transportée à Oison et à Chaussy où l'on a tout cassé, 

« brisé, emporté. Le 16 septembre, six particuliers 

(( armés sont allés chez M. de Vaudeuil et se sont fait 

« remettre une somme de 300 livres pour amendes 

(( qu'ils ont prétendu avoir ci-devant payées. Nous avons 

« été avertis qu'on doit aller aujourd'hui pour le même 

« objet chez M. Dedeley, à Achères. M de Lory est me- 

(( nacé de la même chose.... Enfin, tous ces gens-là 

« disent qu'ils ne veulent plus aucunes administrations 

« ni tribunaux, qu'ils ont la loi et la feront exécuter. 

« Dans l'extrémité où nous nous sommes trouvés, nous 

<( avons pris le seul parti convenable, celui de souffrir 

« en silence toutes les avanies dont nous avons été 

(( l'objet. Nous n'avons pas eu recours à vous; car nous 

« avons senti combien vous étiez vous-mêmes embar- 

(( rassés. » — Effectivement, au chef-lieu, la meilleure 

partie de la garde nationale ayant été désarmée, il n'y a 

plus de forces contre l'émeute. Par suite, à la même 

date*, la populace, grossie par l'afflux des « étrangers » 

j i. Archives nationales, F', 3223. Rapport des administrateurs 
du département et du conseil général de la commune d'Oiicpns, 
46 et 17 septembre. (Le désarmement avait été exécuté en vertu 
des décrets du 26 août et du 2 septembre.) 



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Ô6 LA RÉVOLUTION 

et nomades ordinaires, pend un commissaire en grains, 
plante sa tête au bout d une pique, traîne son cadavre 
dans les rues, saccage cinq maisons et brûle les meubles 
d'un officier municipal devant sa propre porte. Là- 
dessus, la municipalité obéissante relâche les émeutiers 
arrêtés et baisse d'un sixième le prix du pain. — Au- 
dessus de la Loire, les dépêches de TOrne et du Calva- 
dos achèvent le tableau, a Notre district, écrit un 
« lieutenant de gendarmerie*, est en proie à tous les 
« brigandages.... Une trentaine de gueux viennent de 
« saccager le château de Dompierre. A chaque instant, 
« il nous survient des réquisitions » auxquelles nous ne 
pouvons satisfaire, « parce que de toutes parts ce n'est 
« qu'une réclamation générale ». Les détails sont sin- 
guliers, et ici, tout habitué que soit le ministre aux 
méfaits populaires, il ne peut s'empêcher de noter une 
extorsion d'un genre nouveau. « Les habitants des 
« villages* s'attroupent, se rendent aux différents cliâ- 
« teaux, s'emparent des femmes et des enfants des pro- 
« priétaires et les retiennent comme cautions des pro- 
« messes qu'ils forcent ces derniers à signer du rem- 
(( boursement, non seulement des droits féodaux, mai?y^ 
« encore des frais auxquels ces droits peuvent ay^iv 
a donné lieu, » d'abord sous le propriétaire a(^ûel, 

1. Archives nationales, F^, 3249. Lettre du lieutenant de gen- 
darmerie de Domfront, 23 septembre (avec le procès-verbal du 
19 septembre). 

2. /6., F', 3249. Brouillon de lettre de Roland, 4 octobre, et 
divers autres. — Lettre des officiers municipaux de Ray, 24 sep- 
tembre. - Lettre de M. Desdouits, propriétaire, 30 septembre. — 
Lettre du conseil permanent de L'Aigle, l*' octobre, etc. 



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LA SECOiNDE ÉTAPE DE U CONQUÊTE 91 

ensuite sous ses prédécesseurs ; cependant ils s'in- 
stallent chez lui, se font payer des vacations, dévastent 
ses bâtiments ou vendent ses meubles. — Tout cela avec 
Faccompagnement des meurtres ordinaires. Une lettre 
du directoire de l'Orne annonce au ministre* « qu'un 
(( ci-devant noble a été homicide dans le canton de Sep, 
« un ex-curé dans la ville de Bellême, un prêtre inser- 
« mente dans le canton de Putanges, un ex-capucin sur 
« le territoire d'Alençon » . Le même jour, à Caen, le pro- 
cureur-syndic du Calvados, M. Bayeux, homme du premier 
mérite, emprisonné par les Jacobins du lieu, vient d'être 
tué dans la rue à coups de ^usil et de baïonnette, au 
moment où un décret de l'Assemblée nationale procla- 
mait son innocence et ordonnait son élargissement*. 

Route de l'Est. — A Rouen, devant l'Hôtel de ville, 
la garde nationale, lapidée pendant plus d'une heure, a 
fini par tirer et tuer quatre hommes; de toutes parts, 
dans le département, il y a des violences à propos des 
grains; le blé est taxé ou emporté de force'. Mais 
Roland est tenu de se restreindre, il ne peut noter que 
les émeutes politiques. Encore est-il obligé d'aller vite; 
car, sur tout ce parcours, les meurtres foisonnent : entre 

i. Archives nationales. Lettre des administrateurs de l'Orne, 
7 septembre. 

2. Mortimer-Teniaux, III, 537 (6 septembre). 

3. Archives nationales, F', 3265. Lettre du lieutenant général 
de gendarmerie, 30 août. — Procès-verbal de la municipalité de 
Rouen sur l'insurrection du 29 août. — Lettre des administrateurs 
du département, 18 septembre. — Lettre de David, cultivateur e* 
administrateur du département, il octobre. — Lettre des admi- 
nistrateurs du département, 13 octobre, etc. 

h\ RÉVOLUTIO.N, IV. ' T. YL — 7 



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98 LA RÉVOLUTION 

reffervescence de 1a capitale et refîervescence de 
larméeS chacun des départements qui a voisinent 
Paris ou qui bordent la frontière fournit ôon contingent 
d'assassinats. Il y en a à Gisors dans TEure, à Chantilly 
et à Clermont dans TOise, à Saint-Amand dans le Pas- 
de-Calais, à Cambrai dans le Nord, à Rethel et à Char- 
leville dans les Ardennes, à Reims et à Châlons dans la 
Marne, à Troyes dans TAube, à Meaux dans Seine-et- 
Marne, à Versailles dans Seine-et-Oise'. — Roland, 
j'imagine, n'ouvre pas ce dernier dossier, et pour cause : 
il sait trop bien conmient ont péri M. de Brissac, M. de 
Lessart, et les soîxantertrois autres prisonniers massa- 
crés à Versailles; c'est lui qui a commissionné de sa 
main Fournier, l'assassin en chef; en ce moment même, 
il est obligé de correspondre avec ce drôlo, do hii 
délivrer des ccrliiicals « de zèle et de patriotisme », de 
lui allouer, en sus de ses vols, 30000 livres pour les 

i. Albert Babeau, Lettres d'un député de la municipalité de 
Troyes à Varmée de Dumouriez, 8. Sainte -Menehould, 7 sep- 
tembre 1792 : c Nos troupes brûlent de se mesurer avec l'ennemi. 
a Le massacre qu'on annonce avoir été fait h Paris ne les décou- 
a rage pas ; au contraire, ils sont charmés qu'on se débarrasse 
a dans l'intérieur des personnes suspectes. » 

2. Moore, I, 338 (4 septembre). A Clermont, meurtre d'un mar- 
chand de poisson, tué pour gros mots par des volontaires bretons. 
— Ib.t 401 (7 septembre), meurtre du fils du maître de poste à 
Saint-Amand. soupçonné d'intelligence avec l'ennemi. — Archives 
nationales^ F"', 3249. Lettre des administrateurs du district de 
Senlis, 31 octobre. (Le 15 août, à Chantilly, assassinat de M. Pigeau 
au milieu de douze cents personnes.) — C. Rousset, les Volontaires, 
84. (Le 21 septembre, à Châlons-sur-Harne, assassinat du lieute- 
nant-colonel Imonnicr.) — Mortimer-Temaux, IV, 172. (Meurtre de 
quatre déserteurs prussiens à Rethel, le 5 octobre, par les volon- 
taires parisiens.) 



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LA SECONDE ETAPE DE U CONQUÊTE 99 

frais de ropération*. — Mais, parmi les autres dé- 
pêches, il en est qu'il ne peut se dispenser de parcou- 
rir s'il veut savoir à quoi se réduit son autorité, en 
quel mépris est tombé toute autorité, comment la plèbe 
civile ou militaire exerce son empire, avec quelle 
promptitude elle tranche les vies les plus illustres et les 
plus utiles, notamment celles des hommes qui ont com- 
mandé ou qui commandent, et le ministre se dit peut- 
être que son tour viendra. 

Philanthrope dès sa jeunesse, libéral dès son entrée 
à la Constituante, président élu du département de 
Paris, Tun des patriotes les plus persévérants:, les plus 
généreux et les plus respectés de la première et de la 
dernière heure, qui méritait mieux d'être épargné que 
M. de la Rochefoucauld? Arrêté à Gisors par ordre de la 
Commune de Paris, il sortait de l'auberge, à pied, 
conduit par le commissaire parisien, entouré du conseil 
municipal, escorté par douze gendarmes et par cent 
gardes nationaux; derrière lui, sa mère, âgée de 
quatre-vingts ans, sa femme, suivaient en voiture ; on 
ne pouvait craindre qu'il ne s'échappât. Biais contre un 
suspect la mort est une précaution plus sûre que la 
prison, et 300 volontaires de l'Orne et de la Sarthe, qui 
sont de passage à Gisors, s'attroupent en criant : « Nouf^ 
« allons avoir sa tête ; rien ne peut nous en empêcher. » 
Un coup de pierre atteint M. de la Rochefoucauld à la 
tempe, il s'affaisse ; son escorte est enfoncée, on l'achève 
à coups de sabre et de bâton, et le conseil municipal 

i. Hortimer-Ternaux, III, 378, 594 et sulvaules. 



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100 LA RÉVOLUTION 

n'a que le temps de « faire sauver la voiture qui enferme 
(( les femmes* ». — Aussi bien, entre les mains des 
volontaires, la justice nationale a des brusqueries, des 
intempérances ou des retours dont il est prudent de ne 
pas attendre refîet. Par exemple, à Cambrai', une divi- 
sion de gendarmerie à pied, qui vient de quitter la 
ville, s'aperçoit qu'elle a oublié « de purger la pri- 
« son » ; elle revient sur ses pas, prend le concierge, le 
mène à l'Hôtel de ville, se fait lire le livre d'écrou, 
élargit les détenus dont les délits lui semblent pardon- 
nables, et leur fait délivrer des passeports; par contre, 
elle massacre un ancien procureur du roi sur lequel on 
a trouvé des adresses entachées « de principes aristo- 
(( cratiques », puis un lieutenant-colonel peu populaire 
et un capitaine suspect. — Si léger et si mal fondé que 
soit le soupçon, tant pis pour l'officier sur lequel il 
tombe. A Charleville^, deux voitures d'armes ayant 



1 Lacrctelle, Dix années (Tépreuves, 58. Description de Lian- 
court. — Archives nationales^ F', 5249. Lettre des administra- 
teurs de l'Eure, H septembre (avec le procès-verbal de la muni- 
cipalité de Gisors, du 4 septembre). — Mortimer-Ternaux, 111,550. 

2. Archives nationales^ F', 4394. Lettre de Roland à la Conven- 
tion, 31 octobre (avec la copie des pièces envoyées par le départe- 
ment du Nord sur les événements dcsiO et 11 octobre). 

3. Archives nationales, F', 3191. Procès-verbal de la municipalité 
de Cliarleville, 4 septembre, et lettre de la môme, 6 septembre. 
-^Moniteur, XIII, 742, n» du 21 septembre 1792. I^ettre du 17 sep- 
tembre sur les volontaires parisiens de l'armée du maréchal 
Luckner : « Plusieurs tctcs ont été menacées encore hier soir par 
a les volontaires parisiens, entre auti'cs celles du maréchal et de 
« ses aides de camp. Il a menacé quelques fuyards de les ren- 
« voycr à leurs régiments. Aussitôt ils se sont écriés qu'on n'était 
« plus sous l'ancien régime, qu'on ne pouvait pas traiter ainsi des 



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U SECONDE ÉTAPE DE LA CONQUÊTE 101 

passé par une porte au lieu d'une autre pour éviter un 
mauvais chemin, M. Juchereau, inspecteur de la manu- 
facture et commandant de la place, est déclaré traître 
par les volontaires et la populace, arraché des bras des 
officiers municipaux, assommé à coups de crosse, foulé 
aux pieds, percé de coups. Sa tête, fichée sur une 
baïonnette, est promenée dans Charleville, puis dans 
Mézières, et jetée dans la rivière qui sépare les deux 
villes. Reste le corps que la municipalité ordonne d'en- 
terrer; mais il est indigne de sépulture; les meurtriers 
s'en emparent et le lancent à l'eau pour qu'il aille 
rejoindre sa tête. Cependant la vie des officiers munici- 
paux ne tient qu'à un fil; l'un d'eux a été pris au collet, 
un autre jeté à bas de son siège, menacé de la lanterne, 
couché enjoué, bourré de coups de pied; les jours sui- 
vants, on agite le projet a de couper leurs têtes et de 
a piller leurs maisons ». 

En effet, quiconque dispose des vies dispose aussi des 
biens, et Roland n'a qu'à feuilleter deux ou trois rap- 
ports pour voir comment, sous le couvert du patrio- 
tisme, les convoitises brutales se donnent carrière. A 
Coucy, dans l'Aisne*, les paysans de dix-sept paroisses, 
assemblés pour fournir leur contingent militaire, se 
sont rués, avec de grandes clameurs, sur les deux mai- 
sons de M. Desfossez, ancien député de la noblesse à In 
Constituante; c'étaient les deux plus belles de la ville : 

« frères, qu*il fallait arrêter le général. Plusieurs tenaient déjà la 
« bride du cheval. » 

1. Archives nationales^ F', 3185. Pièces relatives à l'afTaire de 
M. Desfossez. (Le pillage est du 4 septembre.) 



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102 LA RÉVOLUTION 

Tune avait été habitée par Henri IV. Des officiers muni- 
cipaux qui veulent intervenir manquent d'être écharpés, 
toute la municipalité s*enfuit. M. Desfossez, avec ses 
deux filles, parvient à se cacher dans un coin obscur 
d'une maison voisine, puis dans un petit réduit prêté 
par un jardinier humain; enfin, à grand'peine, il 
gagne Soissons. De ses deux maisons « il ne reste plus 
« que les murs. Fenêtres, vitres, portes, panneaux, tout 
« a été fracassé » ; 20 000 livres d'assignats en porte- 
feuille ont été déchirées ou volées; les titres de 
propriété ont disparu; on évalue le dommage à 
200000 francs. Le pillage a duré de sept heures du 
matin à sept heures du soir, et, comme toujours, a fini 
par une kermesse : descendus dans les caves, les pillards 
y ont bu « deux muids de vin et deux tonneaux d'eau- 
« de-vie; trente ou quarante y sont restés morts ivres, 
« et l'on a eu de la peine à les en retirer ». Nulle pour- 
suite ou enquête ; le nouveau maire, qui, au bout d'un 
mois, se décide à dénoncer le fait, prie le ministre de 
taire son nom ; car, dit-il, a dans le conseil général de 
a la commune, les agitateurs ont provoqué des menaces 
a et des projets affreux contre quiconque serait décou- 
« vert vous avoir écrit* ». — Telle est la menace conti- 

i. Archives nationales^ F', 3185. Lettre de Goulard, maire de 
Zoucy, 4 octobre. — Lettre d'Osselin, notaire, 17 novembre: « On 
a menace d'incendier les deux fermes qui restent à M. Desfos- 
c sez. D — Lettre de M. Desfossez, 28 janvier 1793. Il déclare 
n'avoir pas porté de plainte; si quelqu'un l'a fait pour lui, il en 
est très fâché : « Cette plainte peut me mettre dans le plus graïu.*. 
« danger, d'après la connaissance que j'ai de l'esprit public de la 
f ville de Coucy et la manière dont les coupables ont travaillé et 



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LA SECONDE ËTAPE DE LA CONQUÊTE 103 

nue sous laquelle vivent les gentilshommes, même 
quand ils sont anciens dans le service de la liberté, et 
Roland trouve en tête des dossiers les lettres désespé- 
rées, directes et personnelles par lesquelles ils s'adressent 
à lui en dernier recours. — Au commencement de 1789, 
M. de Gouy d'Arsy* a le premier revendiqué par écrit 
les droits du peuple ; député de la noblesse à la Consti- 
tuante, il est le premier qui se soit rallié au tiers état ; 
quand la minorité libérale de la noblesse est venue 
s'asseoir dans la salle des communes, il y siégeait déjà 
dtîpuis huit jours, et, pendant trente mois, il a siégé 
<( invariablement du côté gauche »c Maréchal de campa 
l'ancienneté et chargé sous la Législative de réduire les 
6000 insurgés de Noyon, « il a gardé dix jours, dans sa 
« poche, les ordres rigoureux dont il était porteur, » 
il s'est laissé insulter, il a risqué sa vie a pour épargner 
« celle de ses concitoyens égarés, il a eu le bonheur de 
<( ne pas verser une goutte de sang ». Epuisé par lant 
de travaux et d'efforts, presque mourant, renvoyé à la 
campagne par les médecins, « il a employé tous ses 
« revenus à soulager la misère, » il a planté le premier 
chez lui l'arbre de la Liberté, il a donné pour l'habille- 
ment et l'armement des volontaires, « il a versé, à titre 
« d'imposition, le tiers au lieu du cinquième de son 

« travailleront l'esprit des dix-sept communes qui ont pris part à 
c la dévastation. j> 

1. Archives nationales, F', 3249. Lettre de M. de Gouy à Roland, 
21 septembre. (Très belle lettre et qu'il faudrait transcrire tout 
entière pour montrer le caractère du gentilhomme de 1789. Beau- 
coup de cœur et d'illusions, un peu trop de phrases.) La première 
visite est du 4 septembre, ja seconde du 13 septembre. 



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104 LA RÉVOLUTION 

« revenu ». Ses enfants vivent avec lui dans ce domaine 
qui est à sa famille depuis quatre siècles, et les paysans 
du lieu le nomment « leur père ». Rien de plus paci- 
fique et môme de plus méritoire que toute sa conduite. 
Mais, étant noble, il est suspect, et un délégué de la 
Commune de Paris Ta dénoncé à Compiègne comme 
ayant chez lui deux canons et 550 fusils. Aussitôt visite 
domiciliaire : 800 hommes, infanterie, cavalerie, 
arrivent en bataille au château d*Arsy. Il va au-devant, 
présente ses clefs. Apres six heures de perquisition, on 
trouve douze fusils de chasse et treize mauvais pistolets 
dont il a déjà fait déclaration. Désappointés, les visi- 
teurs grondent, cassent, mangent, boivent et font un 
dégât de 2000 écus*; pourtant, sur l'insistance de leurs 
chefs, ils finissent par repartir. Mais M. de Gouy a 
60000 livres de rente; ce serait autant de gagné pour 
la nation s'il émigrait; il faut Fy contraindre en 
l'expulsant, et d'ailleurs, pendant l'expulsion, on se 
garnira les mains. Huit jours durant, on raisonne de 
cela dans le club de Compiègne, aux cabarets, dans la 
caserne, et, le neuvième jour, 150 volontaires sortent 
de la ville en plein midi, disant qu'ils vont tuer 
M. de Gouy avec tous les siens. Lui, averti, s'éloigne 

i. La plupart des visites domiciliaires aboutissent à des dégâts 
semblables. Par exemple (Archives nationales, F^, 3265. Lettre des 
administrateurs de la Seine-Inférieure, 18 septembre 1792), visile 
du château de Catteville, 7 septembre, par la garde nationale des 
environs, a La garde nationale s'enivre, brise tous les meubles, 
« fiut des décharges redoublées dans les vitres et les glaces, et le 
« château est dans une entière ruine. » Des bfficiei's municipaux, 
qui veulent s'interposer, manquent d'être tués 



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LA SECONDE ÉTAPE DE LA CONQUÊTE 105 

avec sa famille, laissant toutes les portes ouvertes. 
Pillage général pendant cinq heures ; ils boivent les vins 
précieux, volent Targenterie, exigent des chevaux pour 
emporter leur butin, et promettent de revenir bientôt 
pour avoir la tête du propriétaire. — Effectivement, le 
lendemain matin à quatre heures, nouvelle invasion, 
nouveau pillage, définitif cette fois; à travers les coups 
de fusil, les domestiques se sauvent, et M. de Gouy, sur 
la requête du village dont on dévaste les vignes, est 
obligé de quitter le pays K — Inutile d'achever le dossier. 
Chez M. de Saint-Maurice à Houdainville, chez le duc de 
Bourbon à Nointel, chez le prince de Condé à Chantilly, 
chez M. de Fitz-James et ailleurs, un certain Gauthier, 
(( commandant du détachement de Paris en perqui- 
« sition et chargé des pouvoirs du comité de sur- 
(( veillance, » opère sa tournée patriotique, et Roland 
sait d'avance en quoi elle consiste : c'est une dragon- 
nade en règle chez tous les nobles absents ou présents*. 

i . La lettre finit ainsi : a Non, je n'abandonnerai jamais le sol 
€ français. > — Guillotiné à Paris, le 5 thermidor an II, comme 
complice de la prétendue conspiration des prisons. 

2. Archives nationales^ F', 3265. Lettre des administrateurs de 
l'Oise, 12 et 15 septembre. — Lettre du procureur-syndic du 
département, 23 septembre. — Lettre des administrateurs de l'Oise, 
20 septembre (sur Chantilly) : c Les richesses immenses de cet 
t endroit sont au pillage. » — Dans la forêt de Hez et dans le parc 
de M. de Fitz-James, devenus propriétés nationales, a les plus beaux 
t atbressont débités surplace, transportés, vendus publiquement. » 
— F^, 3268. Lettre du directeur des domaines nationaux de Ram- 
bouillet, 31 octobre. Dévastation des bois, a perte de plus d» 
« 100000 écus depuis le 10 août». — « Les agitateurs qui prêchent 
t la liberté aux citoyens des campagnes sont ceux-là mêmes qui 
c occasionnent les désordres dont tout le pays est menacé. Ce 



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106 LA RÉVOLUTION 

Pourtant il est un gibier de prédilection, le clergé, 
encore plus pourchassé que les nobles, et Roland, 
chargé de pourvoir au maintien de Tordre public, se 
demande comment il pourra protéger la liberté et la 
vie des prêtres inoffensifs qui lui sont recommandés par 
la loi. — A Troyes, chez M. Fardeau, ancien curé non 
conformiste, on a découvert un autel garni de ses vases 
sacrés, et M. Fardeau, arrêté, a refusé de prêter le 
serment civique ; arraché de prison et sommé de crier 
Vive la nation! il a refusé encore. Là-dessus, un volon- 
taire, empruntant une hache chez un boulanger, lui a 
tranché la tête, et cette tête, lavée dans la rivière, a été 
portée à THôtel de ville*. — A Meaux, une brigade de 
gendarmerie parisienne a égorgé sept prêtres, et, par 
surcroît, six détenus de droit commun*. — A Reims, 
les volontaires parisiens ont expédié d'abord le direc- 
teur de la poste et son commis, tous deux suspects 
parce qu'on a vu sortir de leur cheminée une fumée de 
papiers brûlés, puis M. de Montrosier, vieil officier 
démissionnaire : c'est leur ouverture de chasse. Ensuite, 
à coups de piqua et de sabre, ils se lancent sur deux 
chanoines que leurs rabatteurs ont ramenés de la cam- 
pagne, puis sur deux autres prêtres, puis sur l'ancien 
curé de Saint-Jean, puis sur le vieux curé de Rilly ; les 
cadavres sont dépecés, promenés par morceaux dans la 
ville, brûlés dans un brasier; l'un des prêtres bles- 

a sont eux qui provoquent toutes les demandes de partage qui 
d sont faites avec menaces. » 

1. Albert Babeau, I, 504 (20 aoûtl. 

2' Mortimer-Ternauif, 111, 322 (4 septembre), 



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LA SECONDE ÉTAPE DE LA CONQUÊTE 107 

sôs, Tabbé Alexandre, y est jeté encore vivant*. — 
Roland reconnaît les septembriseurs qui, montrant 
leurs piques encore sanglantes, sont venus dans son 
propre hôtel réclamer Sursalaire; là où la bande passe, 
elle annonce, « au nom du peuple », qu'elle a « pleins 
« pouvoirs pour propager sur toute sa route Texemple 
« de la capitale ». Or 40000 prêtres insermentés sont, 
par le décret du 26 août, condamnés à quitter leur 
département sous huit jours et la France sous quinze 
jours : les laissera-t-on partir? Il y en a 8000 à Rouen 
qui nolisent des gabares pour obéir au décret, et la 
populace ameutée des deux côtés de la Seine retient 
leurs navires. Roland voit par les dépêches qu'à Rouen 
et ailleurs ils se présentent en foule aux municipalités 
pour obtenir des passeports*, mais que souvent on leur 
en refuse; bien mieux, à Troyes, à Meaux, à Lyon, k 
Dôle et dans quantité d'autres villes, on fait conune A 
Paris, on les interne ou on les emprisonne, au moins 
provisoirement, « de peur qu'ils n'aillent se rassembler 
« sous l'aigle germanique »; en sorte que, devenus 
rebelles malgré eux et déclarés traîtres, ils restent par- 
qués sous le couteau. Conune l'exportation du numéraire 
est interdite, ceux qui se sont procuré des laissez-passer 

i. Mortimer-Teraaux, III, 325. — Archives nationales^ F', 5239. 
Procès-verbal de la municipalité de Reims, du 3 au 6 septembre. 

2. 76., F^, 43d4. Correspondance des ministres en 1792 et 1793. 
(États présentés par Roland à la Convention de la part de divers 
districts et contenant la liste nominative des prêtres qui demandent 
des passeports pour l'étranger, des prêtres qui sont partis sans 
passeports, et des prêtres infirmes ou sexagénaires internés au 
chef-lieu du département.) 



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108 LA RÉVOLUTION 

iiit voles de tout leur argent à la frontière, et les autres, 
li fuient à tout hasard, traqués comme des sangliers 
1 tirés comme des lièvres, doivent s'échapper, comme 
3vêque de Barrai, à travers les baïonnettes, ou, comme 
ibbé Guillon, à travers les sabres, quand ils ne sont 
is abattus, comme Tabbé Pescheur, à coups de fusil*. 
La nuit s'avance, les dossiers sont trop nombreux et 
op gros, Roland voit que, sur quatre-vingt-trois, il 
en pourra guère feuilleter, que cinquante; il faut se 
Uer, et de l'Est ses yeux redescendent vers le Midi. — 
s ce côté aussi il y a d'étranges spectacles. Le 2 sep- 
imbre, à Châions-sur-Marne', M. Chanlaire, octogénaire 
; sourd, son paroissien sous le bras, revenait du Mail 
j tous les jours il allait dire ses heures. Des volontaires 
irisiens, qui le rencontrent, lui trouvent la mine d'un 
âvot, et lui ordonnent de crier Vive la liberté! Lui, 
ute d'entendre, ne répond pas. Ils le prennent par les 
reilles et, comme il ne marche pas assez vite, ils le 
aînent; les vieilles oreilles se cassent, la vue du sang 

1. Albert Babeau, I, 515-517. — Guillon de Montléon, I, 120. A 
ron après le 10 août, les insermentés se cachaient; la municipa- 
:éleur offre des passeports; plusieurs, qui viennent en cherc)ier, 
int incarcérés ; d'autres reçoivent un passeport marqué d'un signe 
li les fait reconnaître et provoque contre eux sur la route la 
ireur des volontaires, c La plupart des soldats faisaient retentir 
l'air des cris : A mort les rois et les prêtres! » — Sauzay, III, 

1. IX, et notamment 193 : a M. Pescheur longeait en courant 
la route de Belfort à Porentruy, lorsqu'un capitaine de volon- 
taires, qui passait en voiture sur la môme route avec d'autres 
officiers, apercevant le fuyard, demanda son fusil, visa M. Pes- 
cheur et le tua. > 

2. Histoire de Chàlons-sur-Marne et de ses monuments, par 
, Barbât, 420, 425. 



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LA àfiCUlNDb ElAPE DE LA CONQUETE 109 

les excite, ils coupent les oreilles et le nez, et arrivent 
avec le pauvre homme sanglant devant THôtel de ville. 
A cette vue, un notaire, homme sensible, qu'on a mis là 
en sentinelle, est saisi d'horreur, se sauve, et les autres 
gardes nationaux du poste se hâtent de fermer la grille. 
Les Parisiens, poussant toujours leur captif, vont au 
district, puis au département, « pour dénoncer les aris- 
(( tocrates » ; en chemin, ils continuent à frapper sur le 
vieillard, qui tombe; alors ils lui tranchent la tête, 
mettent le corps en morceaux et promènent la tête au 
bout d'une pique. Cependant, dans la même ville vingt- 
deux gentilshommes, à Beaune quarante prêtres et 
nobles, à Dijon quatre-vingt-trois chefs de famille, 
écroués comme suspects sans interrogatoire ni preuves 
et détenus à leurs frais pendant deux mois sous les pi- 
ques, se demandent chaque matin si la populace et les 
volontaires, qui poussent des cris de mort dans les rues, 
ne vont pas les élargir comme à Paris*. — Un rien suf- 



1. Archives nalxonaleSy F', 3207. Lettres du directoire de la 
Côted'Or, 28 août et 26 septembre. — Adresse de la municipalité 
de Beaune, 2 septembre. — Lettre de M. Jean Sallier, 9 oclobre: 
f Permettez-moi, monsieur, de réclamer votre justice et votre sol- 
« licitude pour mon frère, moi et cinq domestiques qui, le 14 sep- 
c tembre dernier, sur l'ordre de la municipalité de Roche-en-Bressy, 
a lieu de notre résidence depuis trois ans, avons été arrêtés par 
a la garde nationale de Saulieu, transférés d'abord dans les pri- 
« sons de cette ville, puis, le 18, dans celles de Semur, sans y 
« consigner les motifs de notre détention, où nous avons en vain 
« réclamé par requête la justice du directoire du district; lequel, 
a sans nous interroger ni rien faire connaître, nous a renvoyés, 
« le 25, avec des frais énormes, à Dijon, où le département nous 
« a fait écrouer, toujours sans rien consigner. » — Le directoire 
du département écrit que a les communes des villes et des cani- 



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110 U RÉVOLUTION 

fit pour provoquer le meurtre. Le 19 aoûl, à Auxerre, 
pendant le défilé de la garde nationale, trois citoyens, 
après avoir prêté le serment civique, « ont quitté leurs 
« rangs », et, comme on les rappelle « pour les faire re- 
« joindre », Tun d'eux, par impatience ou mauvaise 
humeur, « fait un geste indécent » ; à l'instant, la popu- 
lace qui se croit insultée, fond sur eux, écarte la muni- 
cipalité et la garde nationale, blesse Tun et tue les deux 
autres*. Quinze jours après, au môme endroit, de jeunes 
ecclésiastiques sont massacrés, et « le cadavre de l'un 
« d'eux reste trois jours sur un fumier, sans qu'on per- 
(( mette à ses parents de l'enterrer». Presque à la même 
date, dans un village de sabotiers à cinq lieues d'Autun, 
quatre ecclésiastiques munis de passeports, parmi eux 
un évêque et ses deux grands vicaires, ont été arrêtés, 
puis fouillés, puis volés, puis assassinés par les paysans. 

— Au-dessous d'Autun, notamment dans le district de 
Roanne, les villageois brûlent les terriers des propriétés 
nationales; les volontaires rançonnent les propriétaires; 
les uns et les autres, ensemble ou séparés, se livrent 

« pagnes arrêtent les personnes qui leur sont suspectes, et, au 
c( lieu de les surveiller elles-mêmes, les conduisent au district, i 

— Ces emprisonnements arbitraires se multiplient à la fin de 1792 
et dans les premiers mois de 1793. Les commissaires de la Con- 
vention font arrêter à Sedan 55 personnes en un jour, à Nancy 
104 en trois semaines, à Arras plus de 1000 en deux mois, dans le 
Jura 4000 en deux mois. A Lons-le-Saulnier, tous les nobles avec 
leurs domestiques, à Aix, tous les habitants d'un quartier, sans 
exception, sont mis en prison. (Sybel, II, 305.) 

1. Archives nationales, F^ 3'276. Lettres des administrateurs de 
Yonne, 20 et 21 août, — Ib., F', 3255. Lettre du commissaire Bon- 
lemant, 11 septembre. — Mortimer-Ternaux, III, 338. — Lavalette, 
Mémoires^ I, 100. 



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U SECONDE ÉTAPE DE LA CONQUÊTE 111 

<( à tous les excès et à toutes sortes d'horreurs contre 
« ceux qu'ils soupçonnent d'incivisme sous prétexte des 
« opinions religieuses* ». Si rempli et si offusqué que 
soit l'esprit de Roland par les généralités philosophi- 
ques, il a longtemps inspecté dans ce pays les manufac- 
tures; tous les noms de lieux lui sont familiers; cette 
fois les objets et les formes se dessinent dans son ima- 
gination desséchée, et il commence à voir les choses ù 
travers les mots. 

Le doigt de Mme Roland se pose sur ce Lyon qu'elle 
connaît si bien. Deux ans auparavant, elle s'indignait 
contre « la quadruple aristocratie de la ville, petits 
« nobles, prêtres, gros marchands et robins, bref ce 
(( qu'on appelait les honnêtes gens dans l'insolence de 
« l'ancien régime ' » ; ù présent, elle y trouve une autre 
aristocratie, celle du ruisseau. A l'exemple de Paris, les 
clubistes de Lyon, conduits par Châlier, ont préparé le 

1. Archives nationales, f, 5255. Lettre des administrateurs du 
district de Roanne, 18 août. Quatorze volontaires du canton de 
Nérondc se portent à Chenevoux, maison appartenant à M. Dulieu, 
qu'on présume émigré. Ils exigent du gardien du séquestre de la 
maison 200 francs sous peine de mort, et celui-ci les donne. — 
Lettre des mêmes, 11 septembre: « Les moyens de répression 
« deviennent nuls tous les jours. Les juges de paix, à qui on 
« dénonce les délits, n'osent informer et juger des citoyens qui se 
« font craindre. Les témoins n'osent déposer, de peur d'être mal- 
« traités ou pillés par les malfaiteurs. -» — Lettre des mômes, 
ti2 août. — Procès- verbal de la municipalité de Charlieu, 9 sep- 
tembre, sur la destruction des terriers : « A quoi nous leur avons 
a représenté que, n'ayant pas la force en main pour nousy oppo- 
c ser, puisqu'ils étaient eux-mêmes la force, nous nous retirions, d 
-- Lettre de l'ofticier de gendarmerie, 9 septembre, etc. 

2. Lettres autographes de Mme Roland, publiées par Mme Ban- 
cal des Issarts, 5 (2 juin 1790). 



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112 LA RÉVOLUTION 

massacre en grand de tous les malveillants ou suspects; 
un autre meneur, Dodieu, a dressé la liste nominative 
de deux cents aristocrates à pendre, et, le 9 septembre, 
les femmes à piques, les enragés des faubourgs, des 
bandes « d'inconnus », ramassés par le club central*, 
entreprennent de nettoyer les prisons. Si la boucherie 
n'y est pas aussi large qu'à Paris, c'est que la garde 
nationale, plus énergique, intervient au moment où, 
dans la prison de Roanne, un émissaire parisien, Saint- 
Charles, tenant sa liste, relevait déjà les noms sur le 
livre d'écrou. Mais, en d'autres endroits, elle est arrivée 
trop tard. — Huit officiers de Royal-Pologne, en garni- 
son à Auch, quelques-uns ayant vingt et trente ans de 
service, avaient été contraints, par l'insubordination de 
leurs cavaliers, de donner leur démission; cependant, 
sur la demande expresse du ministre de la guerre, ils 
étaient restés à leur poste par patriotisme et, en vingt- 
deux jours de marches pénibles, ils avaient conduit leur 
régiment d'Auch à Lyon. Trois jours après leur arrivée, 
saisis de nuit dans leurs lits, menés à Pierre-Encize, 
lapidés dans le trajet, tenus au secret, l'interrogatoire, 
répété et prolongé, n'a mis au jour que leurs services 

1. Archives nationales^ F', 5245. — Lettre du maire et des offi- 
ciers municipaux de Lyon, 25 août. — Lettre du substitut du pro- 
cureur de la commune, 29 août. — Copie d'une lettre de Dodieu, 
27 août. (Roland répond avec horreur, et dit qu'il faut poursuivre.) 
— Procès-verbal de Ja journée du 9 septembre, et lettre de la mu- 
nicipalité, 11 septembre. — Blémoiredes officiers de Royal-Pologne, 
7 septembre. — Lettre de M. Périgny, beau-père d'un dos officiera 
assassinés, 19 septembre. — Morlimer-Ternaux, III, 342. — Guil- 
lon de Monlléon, I, 124. — Ballcydier, Histoire du peuple de 
Lyon^ 91. 



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LA SECONDE ÉTAPE DE U CONQUÊTE 113 

et leur innocence. Ce sont eux que la populace jacobine 
vient enlever de prison ; des huit, elle en égorge sept 
dans la rue, avec eux quatre prêtres, et l'étalage que 
les assassins font de leur œuvre est encore plus impu- 
dent qu'à Paris. Toute la nuit, ils paradent dans la ville 
avec les têtes des morts au bout de leurs piques ; ils 
les portent, place des Terreaux, dans les cafés, ils les 
posent sur les tables et, par dérision, leur offrent de la 
bière ; puis ils allument des torches, entrent au théâtre 
des Célestins, et, défilant sur la scène avec leurs tro- 
phées, ils introduisent la tragédie réelle dans la tragédie 
feinte. — Épilogue grotesque et terrible : à la fin du 
dossier, Roland trouve une lettre de son collègue Dan- 
ton * qui le prie de faire élargir les officiers massacrés 
depuis trois semaines; « car, dit Danton, s'il n'y a pas 
(( lieu à accusation contre eux, il serait d'une injustice 
« révoltante de les retenir plus longtemps dans les fers » . 
Sur la lettre de Danton, le commis de Roland a mis en 
note : « Affaire finie ». — Ici, je suppose^les deux époux 
se regardent sans rien dire. Mme Roland se souvient 
peut-être qu'au commencement de la Révolution, elle- 
même demandait des têtes, surtout « deux têtes illus- 
« très », et souhaitait « que l'Assemblée nationale leur fît 
« leur procès en règle, ou que de généreux Décius » 
se dévouassent pour « les abattre' ». Ses vœux sont 

1. Archives nationales. F', 3245. Lettre de Danton, 3 octobre. 

2. Éttide sur Mme Roland^ par Dauban, 89. Lettre de Mme Ro- 
land à Bosc, 26 juillet 1780 : a Vous vous occupez d'une munici- 
« palité, et vous laissez échapper des têtes qui vont conjurer de 
« nouvelles hoiTeurs. Vous n'êtes que des enfants, votre entliou- 

iA RÉvoLutiox, i^i t. VI. — U 



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114 LA RÉVOLUTION 

exaucés ; le procès en régie va commencer, et les Décius 
qu'elle a invoqués fourmillent dans toute la France. 

Reste le point du Sud-Est, cette Provence que Barba- 
roux lui représentait comme le dernier asile de la phi- 
losophie et de la liberté. Le doigt de Roland descend du 
Rhône, et des deux côtés, en passant, il rencontre les 
méfaits ordinaires. — Sur la droite, dans le Cantal et 
dans le Gard, « les défenseurs de la patrie » se remplis- 
sent les poches aux dépens des contribuables qu'ils dési- 
gnent eux-mêmes*, et, dans la langue nouvelle, cette 

« siasme est un feu de paille, et, si l'Assemblée nationale ne fait 
« pas le procès en règle de deux tôles illustres, ou que de génô- 
a reux Décius ne les abattent, vous ôtes tous f.... » — /6., 17 mai 
1790 : a Nos campagnes sont très mécontentes du décret sur les 
« droits féodaux.... l\ faudra une réforme, ou il y am'a encore 
« des châteaux brûlés. Le mal ne serait pas grand, s'il n'était à 
<t craindre que les ennemis de la révolution ne profitassent de ces 
« mécontentements pour diminuer la confiance des peuples dans 
« l'Assemblée nationale. » — 27 septembre 1790 : « Le mauvais 
« parti triomphe, et l'on oublie que l'insurrection est le plus saint 
* des devoirs, quand la patrie est en danger. » — 24 janvier 1791 : 
« Le sage ferme les yeux sur les torts ou les faiblesses de 
« riiomme privé; mais le citoyen ne doit pas faire grâce, môme 
a à son père, quand il s'agit du bien public. » 

1. Archives nationales, F', 3202. Rapport du commissaire, 
membre du directoire du Cantal, 24 octobre. Le 16 octobre, à 
Cliaudesaigues, les volontaires veulent enfoncer une porte, puis 
tuer un de leurs camarades opposant, que le commissaire sauve 
en le couvrant de son corps. C'est le maire du lieu qui, revêtu de 
son écharpc, les conduit chez les aristocrates, en les exhortant au 
pillage; ils entrent de force dans diverses maisons et exigent du 
vin. Le lendemain, à Saint-Urcize, ils enfoncent la porte du ci- 
devant curé, dévastent ou pillent sa maison, et a vendent ses 
<L meubles à différents particuliers de l'endroit ». Môme traite- 
ment infligé au sieur Vaissier, maire, et à la dame Lavaletle; 
leiJi*s caves sont forcées, on porte des barriques sur la place et 
on boit au robinet. Ensuite a les volontaires vont par bandes 
c dans les paroisses du voisinage contraindre les habitants à leur 



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LA SECONDE ÉTAPE DE LA CONQUÊTE H5 

souscription forcée s'appelle « don volontaire ». « De 
« pauvres ouvriers de Nîmes ont été taxés à 50 livres, 
« d'autres à 200, 300, 900, 1000, sous peine de dévas- 
« tation et de mauvais traitements. » Dans la campagne, 
près de Tarascon, les volontaires, reprenant les prati- 
ques des anciens brigands, lèvent le sabre sur la tête de 
la mère, menacent d'étouffer la tante évanouie dans son 
lit, tiennent l'enfant suspendu au-desssus du puits, et 
extorquent ainsi au propriétaire ou fermier jusqu'à 
4000 et 5000 livres : le plus souvent celui-ci n'ose rien 
dire; car, en cas de plainte, il est sûr de voir incendier 
sa ferme et couper ses oliviers ^ — Sur la rive gauche, 
dans l'Isère, le lieutenant-colonel Spendeler, saisi par 
la populace de Tullins, a été assassiné, puis pendu par 
les pieds à un arbre de la route*; dans la Drôme, les 
volontaires du Gard ont forcé la prison de Montélimar et 
haché un innocent à coups de sabre '; dans le Vaucluse, 

« donner des effets ou de l'argent ». Le commissaire et les officiers 
municipaux de Saint-Urcize, qui ont essayé de s'entremettre, ont 
failli être tués, et n'ont été sauvés que grâce aux efforts d'un 
détachement de cavalerie régulière. Quant au maire jacobin de 
Chaudesaigues, rien de plus naturel que ses exhortations au pil- 
lage : lors de la vente des effets des religieuses, <t il avait écarté 
« tous les enchérisseurs et s'était fait adjuger les effets à vil 
c prix V. 

1. Archives nationales ^ F', 3217. Lettre de Castanet, ancien 
gendanne, Nîmes, 21 août. — Lettre de M. Griolet, procureur- 
syndic du Gard, 8 septembre : < Permettez, monsieur, que, pour 
« des motifs particuliers, cette lettre soit confidentielle ; je vous 
« prie de ne pas me compromettre. » — Lettre de M. Gilles, juge 
de paix de Rocquemaure, 51 octobre (avec 18 procès-verbaux). 

2. /6., F^, 3227. Lettre des officiers municipaux de Tullins. 
8 septembre. 

3. 76., F', 3190. Lettre de Danton, 9 octobre. — Mémoire do 



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« LA REVOLUTION 

pillage est universel et en permanence. Seuls admis 
ins la garde nationale et aux fonctions publiques, les 
iciens brigands d'Avignon, avec la municipalité pour 
implice, font des rafles dans la ville et des razzias 
ms la campagne : dans la ville, 450 000 francs de 
dons volontaires » versés aux meurtriers de la Gla- 
ère par les amis ou parents des morts; dans la cam- 
igne, des rançons de 1000 à 10000 livres imposées aux 
iltivateurs riches, sans compter les orgies de la con- 
lête et les gaietés de l'arbitraire, les quêtes à main 
'mée et à domicile pour arroser la plantation des 
inombrables arbres de la Liberté, les repas de 5 à 
30 livres faits avec l'argent extorqué, la ripaille à dis- 
[•élion et le dégât sans frein dans lesiermes envahies*, 
pef tous les abus de la force en goguette qui s'amuse 
e ses brutalités et s'enorgueillit de ses attentats. 
Sur cette traînée de meurtres et de vols, le ministre 
rrive à Marseille, et subitement, j'imagine, il s'arrête 
vec une sorte de stupeur. Non pas qu'il soit étonné par 
îs assassinats populaires; sans doute, on lui en mande 

. Casimir Audififret (avec pièces à l'appui). Son fils avait été 
:roué par erreur à la place d'un autre Audififret, habitant du 
omtat, et il a été sabré dans sa prison, le 25 août. Rapport du 
lirurgien, 47 octobre : le blessé a encore deux grandes plaies à 
i tête, une à la joue gauche, et la jambe droite paralysée ; il a 
té transporté de prison en prison si rudement, qu'il a un 
bcès au poignet, et, si on persiste à le retenir, il mourra 
ientôt. 

1. Archives nationales, F', 3195. Lettre de M. Amiel, président 
u bureau de conciliation, 28 octobre. — Lettre d'un habitant 
'Avignon, 7 octobre. — Autres lettres non signées. — Lettre de 
. Gilles, juge de paix, 23 janvier 1793. 



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LA SECONDE ÉTAPE DE U CONQUÊTE 117 

d'Aix, d'Aubagne, d*Apt, de Brignoles, d'Eyguières, et il 
y en a plusieurs séries à Marseille, une en juillet, deux 
en août, deux en septembre * ; mais il doit y être accou- 
tumé. Ce qui le trouble, c'est que là-bas le lien national 
se rompt; il voit des départements qui se détachent : des 
États nouveaux, distincts, indépendants, complets se 
fondent en invoquant la souveraineté du peuple ; publi- 
quement et officiellement, ils gardent pour leurs besoins 
locaux les impôts perçus pour le gouvernement du cen- 
tre, ils décernent des peines contre leurs habitants réfu- 
giés en France, ils instituent des tribunaux, ils imposent 
des contributions, ils lèvent des troupes et font des 
expéditions mititaires*. Réunis pour nommer leurs 

1. Fabre, Histoire de Marseille^ II, 478 et suivantes. — Archives 
nationales, F^, 3195. Lettre du ministre de la justice, M. Dejoly 
(avec pièces à Tappui), 6 août. — Procès-verbaux de la munici- 
palité de Marseille, 21, 22 et 23 juillet. — Procès-verbal de la 
municipalité d'Aix, 24 août. — Lettre du procureur-syndic du 
département (avec une lettre de la municipalité d'Aubagne), 
22 septembre, etc. M. Jourdan, officier ministériel à Aubagne, 
était accusé a d'aristocratie » ; on lui avait donné une garde ; vei^ 
minuit et demi, la garde est enfoncée, il est enlevé, puis tué, 
malgré les supplications de sa femme et de son fils. La lettre de 
la mimicipalité finit ainsi : a Leurs lamentations nous percent le 
« cœur. Mais, hélas 1 qui peut résister au peuple français dans sa 
« fureur? Nous sommes très cordialement, messieurs, les offî- 
« ciers municipaux d'Aubagne. » 

2. Moniteur, XIII, 560. Arrêté des administrateurs des Bouches- 
du-Rhône, 3 août, « pour défendre aux receveurs particuliers de 
« verser dorénavant les impôts à la trésorerie nationale ». — /6., 
744. Rapport de Roland. Le département du Var a convoqué à 
Avignon une réunion de commissaires, à l'effet de pourvoir à la 
défense de ces contrées : « Cette mesure, dit le ministre, sub- 
« versive de tout gouvernement, rend nulles les dispositions géné- 
« raies du pouvoir exécutif. » — Archives nationales, F^, 3195. 
Délibération des trois corps administratifs réunis à Marseille 



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118 LA REVOLUTION 

représentants à la Convention, les électeurs des Bouches- 
du-Rliône ont voulu par surcroît établir dans tout le 
département « le règne de la liberté et de l'égalité » et, 
à cet effet, ils ont formé, dit l'un d'eux, « une armée de 
(( douze cents héros pour purger les districts où Taris- 
« tocratie bourgeoise lève encore sa tête imprudente et 
« téméraire 9. En conséquence, à Sonas, Noves, Saint- 
Remy, Maillane, Eyrague, Gravcson, Eyguières, dans 
toute rétendue des districts de Tarascon, Arles et Salon, 
les douze cents héros sont autorisés à vivre à discrétion 
chez l'habitant et les autres frais de l'expédition seront 
supportés « par les citoyens suspects* ». Ces expéditions 

5 novembre 1792. — Pétition d'Anselme, habitant d'Avignon, 
résidant à Paris, 14 décembre. — Rapport sur Taffaire de Saiut- 
Remy, etc. 

1. Archives nationales^ Cil, I, 52. Procès-verbal de l'assemblée 
électorale des Bouches-du-Rhône, 4 septembre : « Pour pourvoir 
d aux frais de cette expédition, le procureur-syndic du district de 
a Tarascon est autorisé à puiser dans la caisse du» receveur des 
a impositions du timbre et de l'enregistrement et, par supplé- 
a ment, dans la caisse des impositions directes. Les frais de 
a celte expédition seront supportés par les agitateurs contre-révo- 
a lutionnaires qui l'ont nécessitée. Il en sera en conséquence 
d dressé un tableau pour être envoyé à l'Assemblée nationale. 
« Les commissaires auront pouvoir de suspendre les administra- 
a lions de district, les officiel^ municipaux et généralement tous 
« les fonctionnaires publics qui, par leur incivisme ou leur 
« inconduite, auront compromis la chose publique. Ils pourront 
« même les faire arrêter, ainsi que les citoyens suspects. Us 
G feront exécuter la loi sur le désarmement des citoyens suspects 
« et sur la déportation des prêtres. » — /6., F', 3195. Lettre de 
Truchement, commissaire du département, 15 novembre. — 
Mémoire pour la communauté d'Eyguières, et lettre de la muni- 
cipalité d'Eyguières, 23 septembre. — Lettre de M. Jaubert, secré- 
taire de la société populaire de Salon, 22 octobre. — « Le dépar- 
« tement des Bouches-du-Rhône est, depuis un mois et demi, 
(1 ravagé par des commissions.... Le despotisme d'un seul est 



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U SECONDE ÉTAPE DE LA CONQUÊTE lli> 

se prolongent pendant six semaines o.t davantage ; il s'en 
fait au delà du département, àManosque dans les Basses- 
Alpes, et Manosque, obligée de verser pour indemnité 
de déplacement 104000 livres « h ses sauveurs et à ses 
.( pères », écrit au ministre que désormais elle ne pciil 
plus acquitter ses impositions. 

De quelle espèce sont les souverains improvisés qui 
ont institué ce brigandage ambulant? — Là-dessus Ro- 
land n*a qu'à interroger son ami Barbaroux, leur prési- 
dent et l'exécuteur de leurs arrêts : « neuf cents per- 
« sonnes, écrit Barbaroux lui-même, en général peu 
<( instruites, n'écoutant qu'avec peine les gens modérés 
« et s'abandonnant aux effervescents, des intrigants 
« habiles à semer la calomnie, de petits esprits soup- 
« çonneux, quelques hommes vertueux, mais sans 
« lumières, quelques gens éclairés, mais sans courage, 
« beaucoup de patriotes, mais sans mesure, sans philo- 
(( Sophie », bref un club jacobin, si jacobin, « qu'à la 
« nouvelle des massacres du 2 septembre, il fit retentir 
a la salle de ses applaudissements * » ; au premier rang, 
(( une foule d'hommes avides d'argent et de places, 
« dénonciateurs éternels, supposant des troubles ou les 
(( exagérant pour se faire donner des commissions lucra- 
« iives^ », en d'autres termes la meute ordinaire des 

< détruit, et nous gémissons sous le joug bien plus pesant d'une 
« foule de despotes, v — Situation du département en septembre 
et octobre 1792 (avec pièces à l'appui). 

i. Barbaroux, Mémoires, 89. 

2. Archives nationales, V, 5196. — Lettres et pétition du 
citoyen de Sade, novembre 1792, 17 février 1793, et 8 vcnlAse 
an 111 ; « Vci-s le milieu de septembre 1792 (vieux style), des 



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LA RÉVOLUTION 

petits aboyants qui se lancent à la curée. — Pour les 
maître à fond, Roland n'a qu'à feuilleter un dernier 
ssier, celui du département voisin, et à considérer 
irs collègues du Var. Dans ce grand naufrage de la 
son et de la probité qu'on appelle la révolution jaco- 
le, quelques épaves surnageaient encore : c'étaient les 
ministrations du département, composées en beau- 
ap d'endroits de libéraux, amis de l'ordre, éclairés, 
ègres et défenseurs persévérants de la loi. Tel était le 
^ectoire du Var*. Pour se débarrasser de lui, les Jaco- 
is de Toulon ont imaginé un guet-apens digne des 
rgia et des Oliveretto du seizième siècle •. Le 28 juil- 
au matin. Sylvestre, président du club, a distribué à 
; affidés de la banlieue et de la ville un énorme sac 



brigands marseillais se sont introduits dans une maison à moi, 
lituée près d'Apt. Non contents d'enlever six charretées de 
aeubles,... ils ont encore brisé les glaces et les boiseries. » 
dommage est évalué 80 000 francs. — Rapport au Conseil exé- 
if d'après le procès-verbal de la municipalité de la Coste. Le 
septembre, Montbrion, commissaire de l'administration des 
iches-du-Rhône, envoie deux huissiers pour amener le mobilier 
Apt. Arrivés à Apt, Montbrion et son collègue Bergier font 
îharger les voitures, en chargent une avec les effets les plus 
îcieux, se l'approprient et l'emmènent fort loin, à l'écart, en 
fant pour celle-ci les voituriers de leur poche : « Il ne reste 
lucun doute sur la friponnerie de Montbrion et de Bergier, 
idministrateurs et commissaires de l'administration du dépar- 
ement. » — Le marquis de Sade, qui est l'auteur de Justine, 
igue son civisme notoire et les pétitions ultra-révolutionnairca 
il a rédigées au nom de la section des Piques. 
I. Archives nationales^ F', 3272. Lire dans ce dossier toute la 
respondance du directoire et de l'accusateur public. 
l. Ib, Délibération de la commune de Toulon, 28 juillet et joura 
vants. — Délibération des trois corps administratifs, 10 scp- 
nbre. — Lauvcrgne, Histoire du département du Var^ 104-137. 



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LA SECONDE ETAPE DE U CONQUÊTE 121 

de bonnets rouges, et il a disposé aux bons endroits ses 
escouades. Cependant la municipalité, sa complice, vient 
en cérémonie visiter les administrateurs du département, 
et les invite à fraterniser avec elle devant le peuple. Ils 
sortent sans défiance, chacun au bras d'un officier mu- 
nicipal ou d'un délégué du club. A peine ont-ils fait 
quelques pas sur la place que, de chaque avenue, débou- 
clic une troupe de bonnets rouges apostés. Le procureur- 
syndic, le vice-président du département et deux autres 
administrateurs sont saisis, sabrés et pendus; un autre, 
M. Debaux, parvient à s'échapper, se cache, saute la 
nuit par-dessus les ramparts, se casse la cuisse et reste 
là gisant; le lendemain matin on l'y découvre; une 
bande, conduite par Jassaud, ouvrier du port, et par 
Lemaille, qui s'intitule « le pendeur de la ville », vient 
le relever, l'emporte sur un brancard et l'accroche au 
premier réverbère. D'autres bandes expédient de même 
l'accusateur public, un administrateur du district, un 
négociant, puis, se répandant dans la campagne, pillent 
et tuent dans les bastides. — Vainement le commandant 
de place', M. Dumerbion, a supplié la municipalité de 
proclamer la loi martiale. Non seulement elle refuse, 
mais elle lui enjoint de faire rentrer dans les casernes la 
moitié de ses troupes. En revanche, elle met en liberté 
los soldats condamnés au bagne et tous les militaires 
di'lonus pour insubordination. — Dès lors la dernière 
oiiibre de discipline s'évanouit, et, dans le mois qui suit, 
les meurtres se multiplient. L'administrateur de la 
marine, M. Possel, est enlevé de sa maison, et on lui 



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LA RÉVOLUTION 

se la corde au cou; il est sauvé tout juste par un 
ibardier, secrétaire du club. Un membre du direc- 
e, M. Senis, empoigné dans sa maison de campagne, 
pendu sur la place du Vieux-Palais. Le capitaine de 
seau Desidery, le curé de la Valette, M. Sacqui 
Thourcts, sont décapités dans la banlieue, et leurs 
s rapportées au bout de trois perches. M. de Flotte, 
i-amiral, homme à stature d'Hercule, d'une mine 
^rave et si austère, qu'on le surnommait « le Père 
ernel », est attiré en trahison à la porte de l'arsenal 
oit la lanterne déjà descendue; il arrache un fusil, 
léfend, succombe sous le nombre, et, après avoir été 
'é, il est pendu. Sabré de môme, M. de Rochemorc, 
or général de la marine, est pendu de même : une 
jse artère, tranchée sur le cou du cadavre, jetait d'en 
t un filet de sang sur les pavés; Barry, l'un des exé- 
turs, y lave ses mains et en asperge l'assistance. — 
7, Lemaille, Jassaud, Sylvestre et les autres assas- 
principaux, voilà les nouveaux rois de Toulon, assez 
blables à ceux de Paris ; ajoutez-y un certain Figon 
donne audience dans son galetas, redresse les inéga- 
; sociales, marie de force des filles de gros fermiers 
3S républicains pauvres, ou des filles perdues à des 
ics gens riches*, et, sur des listes fournies par le 

Souvenirs inédits du. chancelier Pasquier. — M. Pasquier, arrêté 
sa femme, en Picardie, fut ramené à Paris par un membre de la 
nune, petit bancal, ancien loueur de chaises dans l'église de 
iroisse, imbu des doctrines du temps et franc niveleur. Au 
^c de Saralles, on passait devant la maison de M. de Livry, 
i de 50000 livres de rente et amant de la Saimier, danseuse 
péra. « C'est un bon enfant, s'écria le bancal ; nous venons 



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LA SECONDE ÉTAPE DE LA CONQUÊTE 123 

club OU par les municipalités voisines, rançonne un à 
un les gens opulents ou aisés. Pour que rien ne manque 
au portrait de la bande, notez que, le 23 août, elle a 
tenté de mettre en liberté les 1800 forçats; mais ceux- 
ci se sont méfiés, ils n*ont pas compris qu'on pût les 
prendre pour alliés politiques, ils n*ontosé sortir, t% 
du moins, la porlion honnête de la garde nationale est 
arrivée à temps pour les remettre à la chaîne. Mais son 
effort s'est arrêté là, et, pendant une année encore, Tau- 
lorité publique restera aux mains d'une faction qui, en 
fait d'ordre public, n'a pas môme les sentiments d'un 
forçat. 

Plus d'une fois, pendant le cours de cette longue revue, 
le ministre a dû sentir une rougeur de honte lui monter 
au visage; car, aux réprimandes qu'il adresse aux admi- 
nistrations inertes, elles répliquent par son propre 
exemple : a Vous voulez que nous dénoncions ù l'accu- 
« sateur public les arrestations arbitraires; avcz-vous 
« dénoncé les coupables de pareils délits et de plus 
« grands dans la capitale*? » — De toutes parts, les 

« de le marier, a Ah çà, lui avons-nous dit, il est temps que ce 
<L mauvais train-là finisse; à bas les préjuges! Il faut que le ci- 
« devant marquis épouse la danseuse. » Il l'a épousée, et il a 
a bien fait; autrement, il aurait déjà sauté le pas, ou serait au 
« moins à l'ombre, derrière les murailles du Luxembourg. » — 
Ailleurs, devant un château qu'on démolissait, l'ancien loueur de 
.chaises répétait la phrase de Rousseau : a Un château ne tombe 
« jamais qu'on ne voie s'élever vingt chaumières à la place. » Sa 
mémoire était farcie de sentences et de tirades semblables qu'il 
appliquait à l'occasion. — On peut considérer cet homme comme 
un spécimen assez exact de la moyenne jacobine. 

1. Archives nationales y F"', 3207. Lettre des administrateurs de 
la Côtc-d'Or au ministre, 6 octobre 1792. 



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124 U REVOLUTION 

opprimés ont crié vers lui, vers a le ministre patriote, 
« ennemi prononcé de Fanarchie », vers a le bon et 
« incorruptible ministre deTintérieur... à qui on n'a 
« pu reprocher que le bon sens de sa femme », et il 
n*a su leur envoyer pour réponse que des dissertations 
et des condoléances : a Gémir sur les événements qui 
(( désolent le département, dire que les administrations 
« sont vraiment utiles quand elles préviennent les maux, 
« que c'est une triste nécessité d'être réduit à chercher 
(( des remèdes, leur recommander une surveillance plus 
(( active*. » — « Gémir, et trouver des consolations dans 
« les observations en la lettre » qui annonce quatre 
assassinats, mais fait observer que « les victimes immo- 
« lées étaient des antirévolutionnaires* ». Il a dialogué 
par écrit avec des municipalités de village et donné des 
leçons de droit constitutionnel à des communautés de 
casseurs de grès'. — Mais, sur ce terrain, il a été battu 

1. Archives nationales j?T^Zi9o. Lettre des administrateurs des 
Bouches-du-Rhône, 29 octobre, et réponse en marge du ministre. 

2. /6., F', 3249. Lettre des administrateurs de TOrne, 7 sep- 
tembre, et réponse en marge du ministre. 

3. lb,y F', 3249. Correspondance avec la municipalité de Saint- 
Firmin (Oise). Lettre de Roland, 5 décembre : « J'ai lu la lettre 
« que vous m'avez adressée le 25 du mois dernier, et, je ne dois 
« pas vous le dissimuler, c'est avec douleur que j'y ai trouvé des 
a principes destructifs de tout lien de subordination envers les 
« autorités constituées, des principes tellement erronés que, du 
a moment où les communes les adopteraient, toute forme de 
«I gouvernement serait impossible et la société serait dissoute. En 
« elTet, la commune de Saint-Firmin a-t-elle pu se persuader qu'elle 
fl était le souverain, ainsi qu'elle-même l'annonce, et les citoyens 
4 qui la composent ont-ils oublié que le souverain est la nation 
9 entière, et non la 44 000« partie du tout ; que Saint-Firmin n'est 
4 que celte fraction, qui a contribué à revêtir les députes à la 



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LA SECONDE ÉTAPE DE LA CONQUÊTE 125 

par ses propres principes et, à leur tour, les purs Jaco- 
bins lui font la leçon; eux aussi, ils savent tirer les 
conséquences de leur dogme. « Frère et ami, monsieur, 
écrivent ceux de Rouen *, pour n*être pas sans cesse 
(( comme aux genoux de la municipalitéf nous nous 
<{ sommes déclarés sections de la commune délibérantes 
a et permanentes. j> Que les soi-disant autorités consti- 
tuées, que les formalistes et pédants du conseil exécutif, 
que le ministre de Tintérieur y regarde à deux fois avant 
de blâmer Texercice de la souveraineté populaire. Le 
souverain élève la voix et fait rentrer ses commis sous 
terre : spoliations et meurtres, tout ce qu'il a fait est 
juste, a Auriez-vous oublié, après la tempête, ce que 
« vous avez dit vous-même, dans le fort de Torage, que 
« c'est à la nation à se sauver elle-même? Eh bien, c'est 
(( ce que nous avons fait*... Quoi! lorsque la France 

« Convention nationale, les administrateurs de département et de 
(L district de la faculté d'exercer et d'agir pour le plus grand 
<t avantage de la commune, mais que, du moment qu'elle s'est 
<L nommé des administrateurs et des agents, elle ne peut plus, 
<L sans une subversion totale de l'ordre, ressaisir les pouvoirs 
a qu'elle a donnés, etc.? » — Il faudrait pouvoir citer toutes les 
pièces de cette a (faire ; rien de plus instructif et de plus comi- 
que, notamment le style du secrétaire-greffier de Saint-Firmin : 
a Nous vous conjurons de vous souvenir que les administrateurs 
a du district de Senlis veulent jouer le rôle des Sirènes qui 
a essayèrent d'enchanter Ulysse. » 

1. Archives nationales , F', 3265. Lettre du bureau central des 
sections de Rouen, 50 août. 

2. Ib.f F', 3193. Lettre des trois corps administratifs et des 
commissaires des sections de Marseille, 15 novembre 1792. Lettre 
des électeurs des Bouches-du-IUiône, 28 novembre. — (Les for- 
mules de politesse sont omises à la fin de ces lettres, et certaine- 
ment avec inlenlion.) — Roland leur répond (31 décembre): a Tout 
« en applaudissant au ciVisltie des coUi'àgeui habitants de Mar- 



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126 LA REVOLUTION 

ff entière retentissait de cette proclamation si longtemps 
« attendue que la tyrannie est abolie, vous auriez voulu 
« que des traîtres, qui s'efforçaient de la faire revivre, 
« n'excitassent pas contre eux la vindicte publique? Dans 
« quel siècle, grand Dieu, trouve-t-on de semblables 
({ ministres! » Taxes arbitraires, amendes, confisca- 
tions, expéditions révolutionnaires, garnisaires ambu- 
lants, pillages, qu'y a-t-il à reprendre dans tout cela? 
(( Nous ne disons pas que ces voies sont légales; mais, 
a nous rapprochant de la nature, nous demandons quel 
« est le but que l'opprimé se propose en invoquant la 
(( justice. Serait-ce de languir et de poursuivre en vain 
« une réparation équitable que les formes judiciaires 
(( font fuir devant lui ? Corrigez ces abus, ou ne trouvez 
« pas mauvais que le peuple souverain les supprime 
<( d'avance... A tant de titres, vous voudrez bien, Mon- 
« sieur, révoquer vos injures et réparer vos torts, avant 
« que nous ne venions à les rendre publics. »... « Citoyen 
« ministre, on vous flatte, on vous dit trop souvent que 
(( vous êtes vertueux; dès que vous vous plaisez à l'en- 
({ tendre dire, vous cessez de l'être... Cliassez les bri- 
gands astucieux qui vous entourent, écoutez le peuple, 
et souvenez-vous que le citoyen ministre n'est que 
« l'exécuteur de la volonté du peuple souverain. » — Si 
borné que soit Roland, il doit enfin comprendre : les vols 

« seille,... je ne pense pas tout à fait comme vous sur rexercice 
a de la souveraineté du peuple. » Il finit par déclarer qu'il a 
communiqué leurs lettres et ses réponses aux députés des 
Uouclies-du-I\hône, que ceux-ci sent d'accord avec lui et que tout 
s'arrangera. 



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LA SECONDE ÉTAPE DE U COrÇQUÊTE 
et assassinats sans nombre qu'il vient de relever ne s( 
pas une explosion irréfléchie, un accès de délire pasi 
ger, mais le manifeste du parti vainqueur, le début d' 
régime établi. Sous ce régime, écrivent les Jacobins 
Marseille, a aujourd'hui, dans nos contrées heureusi 
« les bons dominent les mauvais et forment un coi 
a qui ne souffre point de mélange : tout ce qui est 
« cieuj: se cache ou est exterminé ». — Le progrann 
est net, et il a été commenté par des actes. C'est 
programme que la faction, pendant tout l'interrègne 
signifié aux électeurs. 



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CHAPITRE III 

I. La seconae étape de la conquête jacobine. — Grandeur et mul- 
titude des places vacantes. — II. Les élections. — Appel au 
scrutin des jeunes gens et des indigents. — Danger des modé- 
rés, s'ils sont candidats. — Abstention de leurs chefs. — Pro- 
portion des absents aux assemblées primaires. — III. Compo- 
sition et ton des assemblées secondaires. — Exclusion des élec- 
teurs feuillants. — Pression sur les autres électeurs. — Les 
élus des modérés sont obligés de se démettre. — Annulation 
des élections catholiques. Scission des minorités jacobines. — 
Validation de leurs élus. — Désaccord des choix officiels et de 
l'opinion publique. — IV. Composition de la Convention natio- 
nale. — Nombre primitif des Montagnards. — Opinions et sen- 
timents des députés de la Plaine. — La Gironde. — Ascendant 
des Girondins dans la Convention. — Leur esprit. — Leurs 
principes. — Leur plan de Constitution. — Leur fanatisme. — 
Leur sincérité, leur pultui*e et leurs goûts. — En quoi ils se 
séparent des purs Jacobins. — Comment ils entendent la sou- 
veraineté du peuple. — Procédure qu'ils imposent à l'initiative 
des individus et des groupes. — Faiblesse du raisonnement 
philosophique et de l'autorité parlementaire en temps d'anar- 
chie. — V. L'opinion à Paris. — La majorité de la population 
reste constitutionnelle. — Impopularité du régime nouveau. — 
Rareté et cherté des denrées. — Froissement des habitudes 
catholiques. — Désaffection universelle et croissante. — Aver- 
sion ou indifférence pour les Girondins. — Démission politique 
de la majorité. — Incompatibilité des mœurs modernes et de la 
démocratie directe. — Abstention des propriétaires et des 
rentiers. — Abstention des industriels et des boutiquiers. — 
Division, timidité, impuissance des modérés. — Les Jacobins 
forment seuls le peuple souverain. — YI. Composition du parti; 



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U SECONDE ÉTAPE DE LA CONQUÊTE 129 

— Son nombre et sa qualité baissent. — Les arlisans 
ternes, les petits détaillants, les domestiques. — Les oi 
viveurs et flâneurs. — La canaille suburbaine. — Les 
pans et les bandits. — Les filles. — Les septembriseu 
VIL Le personnage régnant. — Son caractère et sa 
d'esprit. — Les idées politiques de M. Saule. 



I 

Ainsi s'achève la seconde étape de la conquête jaco 
à partir du 10 août, pendant trois mois consécutif 
haut en bas de la hiérarchie, les Jacobins ont éla 
multiplié les vacances pour les remplir. — D'abor 
sommet des pouvoirs publics, la faction installe di 
présentants qui ne représentent qu'elle, sept cent 
rante-neuf députés omnipotents, une Convention 
n'étant bridée ni par des pouvoirs collatéraux ni pa 
constitution préétablie, dispose à son gré des bien 
la vie et de la conscience de tous les Français. — En: 
par cette Convention h peine installée, elle fait déc 
le renouvellement complet* de tous les corps adn 
tratifs et judiciaires, conseils et directoires de dé{ 
ment et de district, conseils et municipalités de 
mune, tribunaux civils, tribunaux criminels, tribi 
de commerce, bureaux de paix, juges de paix, asses 
des juges de paix, suppléants des juges, commisî 
nationaux près des tribunaux civils*, secrétair 

1. Duvcrgicr, Collection des lois et décrets^ décrets du 2 
tembre et du 19 octobre 1792. De leur autorité propre, les i 
blécs électorales et les clubs avaient déjà, en plusieurs enc 
procédé à ce renouvellement, et le décret valide leurs choij 

2. Lo besoin de mettre des Jacobins partout se montr 

LA RÉVOLUTION, IV. T. YL — 



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430 LA RÉVOLUTION 

greffiers des administrations et des tribunaux. Du même 
coup, Tobligation d'avoir exercé comme homme de loi 
est abolie, en sorte que le premier venu, s*il est du club, 
peut devenir juge, sans savoir écrire et presque sans 
savoir lire*. — Un peu auparavant*, dans toutes les villes 
au-dessus de cinquante mille âmes, puis dans toutes les 
villes-frontières, Tétat-major de la garde nationale a re- 
passé par le crible électoral. Pareillement, les officiers 
de gendarmerie, à Paris et dans toute la France, subissent 
derechef le choix de leurs hommes. Enfin les directeurs 
et les contrôleurs de la poste sont soumis à l'élection . — 
Bien mieux, au-dessous ou à côté des fonctionnaires élus, 
répuration administrative atteint les fonctionnaires et 
les employés non électifs, si neutre que soit leur emploi, 
si indirect et si faible que soit le lien par lequel leur 
office se rattache aux affaires politiques, receveurs et 
percepteurs des impôts, directeurs et procureurs des eaux 
et forêts, ingénieurs, notaires, avoués, commis et scribes 
d'administration; ils sont révoqués si leur municipalité 

bien dans la lettre suivante : « Sur le tableau des jurés de votre 
« district,... je vous prie de me désigner en marge, par une croix, 
a les bons Jacobins à choisir pour former la liste des 200 pour le 
<L trimestre prochain ; nous avons besoin de patriotes, n (Lettre du 
procureur général du Doubs, 23 décembre 1792. Sauzay,III, 220). 

1. Pétion, Mémoires (édit. Dauban), 118 : « Le juge de paix 
« qui m'accompagnait était très bavard et ne disait pas un mot 
a de français ; il me raconta qu'il avait été tailleur de pioiTcs 
€ avant d'être juge de paix, mais que son patriotisme l'avait 
€ porté à cette place. Il voulut dresser un petit procès-verbal 
< pour me confier à la garde de deux gendarmes ; il ne sut 
« comment s*y prendre ; je lui dictai, et il poussa ma patience à 
<L bout par la lenteur incroyable avec laquelle il écrivait. » 

3. Déaets des 6 juillet^ 15 août, 20 août. 26 septembre 1702. 



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LA SECONDE ÉTAPE DE LA CONQUÊTE i 

ne leur accorde pas le certificat de civisme. A Troyes, s 
quinze notaires, elle le refuse à quatre*; cela fait quat 
études à prendre pour leurs clercs jacobins. A Paris 
« tous les honnêtes gens, tous les commis instruits » so 
chassés des bureaux de la marine; le ministère de 
guerre devient « une caverne, où Ton ne travaille qu' 
« bonnet rouge, où Ton tutoie tout le monde, même 
(( ministre, où quatre cents employés, parmi lesqu( 
(( plusieurs femmes, affectent la toilette la plus sale 
« le cynisme le plus impudent, n'expédient rien 
« volent sur toutes les parties ». — Sous la dénonciati» 
des clubs, le coup de balai descend jusque dans 1 
bas-fonds de la hiérarchie, jusqu'aux secrétaires de 
mairie dans les villages, jusqu'aux expéditionnaires 
garçons de bureau dans les villes, jusqu'aux geôliers 
concierges, bedeaux et sacristains, gardes forestiei 
gardes champêtres, gardiens de séquestres'; il faut q 
tous ces gens-là soient ou paraissent jacobins; sin 

1. Décret du 4" novembre 1792. — Albert Babeau, II, '. 
39, 40. 

2. Dumouriez, III, 309, 355. — Miot de Mélito, Mémoires, I, ! 
33. — Gouverneur Morris, lettre du 14 féwier 1793 : « L'état 
« désorganisation paraît être irrémédiable. La vénalité est tel 
a que, s'il n'y a pas de traîtres, c'est parce que les ennemis n'( 
(t pas le sens commun. » 

5. Archives nationales^ F^, 3268. Lettre des officiers muni 
paux de Rambouillet, 3 octobre 1792. Ils dénoncent une pétili 
des Jacobins de la ville qui veulent faire destituer les quarai 
gardes de la forêt, presque tous pères de famille, a comme ayi 
« été ci-devant gagés par un roi parjure ». — Arnault, Souven 
d'un sexagénaire^ II, 15. Il se démet d'un petit emploi qu'il av 
dans la fabrique des assignats, parce que, dit-il, « la moine 
a place étant convoitée, le moindre employé se trouvait en bu 
« aux dénonciations de tout genre ». 



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LA RÉVOLUTION 

' place se dérobe sous eux, car il y a toujours qucl- 
m pour la convoiter, la solliciter et la prendre. — 
delà les employés, le balayage atteint les fournis- 
[•s; en effet, dans les fournitures aussi, il y a des 
les à pourvoir, et nulle part Tappdt n'est si gros, 
le en temps ordinaire, TÉtat demeure encore le plus 
id des consommateurs, et en ce moment il dépense 
mois, pour la guerre seulement, 200 millions d'ex- 
irdinaire : que de poissons à pécher dans une eau si 
ibleM — Toutes ces commandes lucratives, comme 
\ ces emplois rétribués, sont à la disposition du 
pie jacobin, et il les distribue : c'est un propriétaire 
time qui, rentrant chez lui après une longue absence, 
ne ou retire sa pratique comme il lui plaît, et, au 

Dumouriez, III, 339. — Meillan, MémotreSy 27 : « Huit 
ars après son installation au ministère de la guerre, Beur- 
►nville m'avoua qu'on lui avait fait des offres jusqu'à concur- 
nce de 1 500 000 francs pour se prêter à des malversalions. i 
che de balayer la vermine des employés voleurs, et aussitôt 
t dénoncé par Marat. — Barbaroux, Mémoires (édit. Dauban). 
•e du 5 février 1793 : « J'ai trouvé le ministre de l'intérieur 
curant de l'obstination de Vieilz qui voulait lui faire violer la 
i du 12 octobre 1791 (sur l'avancement). » Vieilz n'avait que 
re mois de service au lieu des cinq ans exigés par la loi, et 
linistre n'osait se faire un ennemi d'un homme influent dans 
;lubs. — Bûchez et Roux, XXVII, 10 et 14 mai. Discours de 
aroux : a La société des Jacobins se vante d'avoir placé 

agents dans les administrations. » — /6., XXVIII, 19 [Publi- 
m des pièces relatives au 31 mai, à Caen, par Bergoeing, 
lin 1795) : « Mon ami apprit que la place avait été accordée 
un autre qui avait compté 50 louis au député. — Les députés 
I la Montagne disposent souverainement de ces places, et les 
citent à prix ; les tarifs sont presque publics. » — Le nombre 
places augmente beaucoup dans l'année qui suit (Mallet du 

II, 56, mars 1794). a Ou compte trente-cinq mille employés 
iblics dans la seule capilale. » 



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LA SECONDE ÉTAPE DE LA CONQUÊTE 133 

logis, fait maison nette. — Dans les seuls services 
administratifs et judiciaires, treize cent mille places ; 
toutes celles des finances, des travaux publics, de Tin- 
struction publique et de TÉglise; dans la garde nationale 
et l'armée, tous les postes, depuis celui de commandant 
en chef jusqu'à celui de tambour; tout le pouvoir, cen- 
tral ou local, avec le patronage immense qui en dérive : 
jamais pareil butin n'a été mis en tas et à la fois sur la 
place publique. En apparence, l'élection fera les lots; 
mais il est trop clair que les Jacobins n'entendent pas 
livrer leur proie aux hasards d'un scrutin libre : ils la 
garderont, comme ils l'ont prise, de force, et n'omet- 
tront rien pour maîtriser les élections. 

II 

Pour commencer, ils se sont frayé la voie. Dés le pre- 
mier jour*, les faibles et dernières garanties d'indé- 
pendance, d'honorabilité et de compétence que la loi 
exigeait encore de l'électeur et de l'éligible ont été sup- 
primées par décret. Plus de distinction entre les citoyens 
actifs et les citoyens passifs; plus de différence entre le 
cens de l'électeur du premier degré et le cens de l'élec- 
teur du second degré : plus de cens électoral. Tous les 
Français, sauf les domestiques dont on se défie parce 
qu'on les suppose sous l'influence de leurs maîtres, 
pourront voter aux assemblées primaires, et ils vote- 
ront, non plus à partir de vingt-cinq ans, mais dès 

1. Décret du 11-12 août 1702. 



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LA RÉVOLUTION 

[t et un ans; ce qui appelle au scrutin les deux 
ipes les plus révolutionnaires, d'une part les jeunes 
3, d'autre part les indigents, ceux-ci en nombre pro- 
euxpar ce temps de chômage, de disette et de misère, 
out deux millions et demi et peut-être trois millions 
louveaux électeurs : à Besançon, le nombre des in- 
ts est doublé*. — Ainsi la clientèle ordinaire des 
►bins est admise dans Tenceinte électorale d'où jus- 
ci elle était exclue*, et, pour Ty pousser plus sûrc- 
it, ses patrons font décider que tout électeur obligé 
e déplacer « recevra 20 sous par lieue, outre 3 livres 
ir journée de séjour' ». 

n même temps qu'ils rassemblent leurs partisans, ils 
'tent leurs adversaires. A cela le brigandage politique 
lequel ils dominent et terrifient la France a déjà 
rvu. Tant d'arrestations arbitraires, de pillages to- 
s et de meurtres impunis sont un avertissement 
r les candidats qui ne seraient pas de leur secte; et 

Sauzay, III, 45. De 3200, le nombre des inscrits monte 
00. 

Durand de Maillane, Mémoires^ 50 : a Cela fit de tous les 
'olétaires de la France, qui n'avaient ni biens ni consistance, 

parti dominant dans les assemblées électorales.... Les divers 
ubs établis en France (furent) alors maîtres des élections. » 
i les Bouches-du-Rhône, <i 400 électeurs de Marseille, dont le 
xième n'avait pas le revenu du mai'c d'argent, maîtrisèrent 
ispotiquement notre assemblée électorale. Ils. ne permettaient 
personne d'élever la voix contre eux.... On n'élut que ceux 
le désigna Darbaroux. » 

Décret du 11-12 août. — Archives nationales^ Cil, 58 à 76. 
ès-yerbal de l'assemblée électorale de Rhône-et-Ix)ire tenue à 
t-Étienne. Les électeurs de Saint-Étienne demandent à être 
mnisés comme les autres, attendu qu'ils donnent leur temps 
me les autres. — Accordé. 



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U SECOxNDE ÉTAPE DE LA CONQUÊTE 135 

je ne parle pas ici des nobles ou des amis de Tancien 
régime, qui sont en fuite ou en prison, mais des monar- 
chistes constitutionnels et des Feuillants. De leur part, 
toute initiative électorale serait une folie, presque un 
suicide. Aussi bien, pas un d'eux ne se met en avant. Si 
quelque modéré honteux, comme Durand de Maillane, 
figure sur une liste, c'est que les révolutionnaires l'ont 
adopté sans le connaître et qu'il jure haine à la royauté*. 
Les autres qui, plus francs, ne veulent pas endosser la 
livrée populaire et recourir au patronage des clubs, se 
gardent soigneusement de se présenter; ils savent trop 
bien que ce serait désigner leurs têtes aux piques et 
leurs maisons au pillage. Au moment môme du vote, 
les propriétés de plusieurs députés sont saccagées, par 
cela seul que, « dans le tableau comparatif des sept 
a appels nominaux » envoyé aux départements par les 
Jacobins de Paris, leurs noms se trouvent à droite*. — 
Par un surcroît de précautions, les constitutionnels de 
la Législative ont été retenus dans la capitale; on leur 

1. Archives nationales^ Cil, 1 à 32. Procès-verbal de rassemblée 
électorale des Bouches-du-Rliône, discours de Durand de Maillane : 
a PouiTais-je, dans la Convention nationale, être différent de 
a moi-même sur le compte du ci-devant Louis XYI, qui, dès sa 
« fuite du 21 juin, m'a paru indigne du trône? Pourrai-je, après 
« tous les crimes de nos rois, ne pas abhorrer la royauté? » 

2. Moniteur, XIII, 623, séance du 8 septembre. Discours de 
I^rivière. — Archives nationales, Cil, 4 à 83. (Les procès-ver- 
baux des assemblées électorales mentionnent fréquemment l'envoi 
de ce tableau comparatif, et les Jacobins qui l'envoient invitent 
l'assemblée électorale à en faire la lecture, séance tenante.) 
Voyez, par exemple, le procès-verbal de l'assemblée électorale do 
TArdèche. — Balleydier, I, 79. (Letti^e de Laussel, datée de Paris, 
27 août 1792.) 



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130 U RÉVOLUTION 

a refusé des passeports, pour les empêcher d'aller en 
province rallier les voix et dire au public la véritù sur la 
révolution récente. — Pareillement, tous les journaux 
conservateurs ont été supprimés, réduits au silence, ou 
contraints à la palinodie. — Or, quand on n'a pas d'or- 
gane pour parler ni de candidat pour être représenté, 
à quoi bon voter? D'autant plus que les assemblées pri- 
maires sont des lieux de désordre et de violence*, 
qu'en beaucoup d'endroits les patriotes y sont seuls 
admis', qu'un modéré y est « insulté et accablé par le 

1. Rétif de la Bretonne, les Nuits de Paris^ X« nuit, 501 : 
c Aussitôt les assemblées primaires se formèrent, les intrigants 
c s'agitèrent, on nomma les clecteui^, et, par le mauvais mode 
« adopté dans les sections, le bruit tint lieu de majorité, i — Cf. 
Schmidt, Tableaux de la Révolution française^ 1, 08. Lettre de 
Damour, vice-président de la section du Théâtre-Français, 29 oc- 
tobre. — Un séjour en France, 29 : t Les assemblées primaires 
« ont déjà commencé dans ce département (Pas-de-Calais). Nous 
c sommes entrés par hasard dans une église, où Robespierre le 
c jeune haranguait un auditoire aussi peu nombreux que peu 
c respectable. Ils applaudissaient du reste assez bruyamment 
c pour compenser ce qui leur manquait d'ailleurs, i 

2. Albert Babeau, I, 518. A Troyes, 26 août, dans la plupart des 
sections, les révolutionnaires font décider que les parents d'un 
émigré, désignés comme otages, et les signataires des adresses 
royalistes ne seront pas admis à voter : « Le peuple souverain, 
c réuni en assemblée primaire, ne peut admettre au nombre de 
c ses membres que des citoyens purs et sur lesquels on ne 
c puisse jeter le moindre soupçon, i (Arrêté de la section de la 
Madeleine.) — Sauzay, III, 47, 49 et suivantes. A Quingey, le 
26 août, Louvot, fermier des forges de Châtillon, avec une centaine 
de ses ouvriers munis de bâtons, exclut du scrutin les électeurs 
de la commune de Gourcelles, comme c suspects d'incivisme ». 
— Archives nationales, F', 3217. Lettres de Gilles, juge de paix 
du canton de Roquemaure (Gard), 51 octobre 1702 et ^i5 janvier 
1795, sur les procédés électoraux employés dans son canton : 
« Dutour quitta son fauteuil de président du club pour appuyer 
c la motion de faire lanterner les revêdies et les faux patriotes.... 



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LA SECONDE ÉTAPE DE LA CONQUÊTE 137 

a nombre », que, s'il y parle, il est en danger, que, 
môme en se taisant, il a chance d*y récolter des dénon- 
ciations, des menaces et des coups. Ne pas se montrer, 
rester à l'écart, éviter d'être vu, faire oublier qu'on 
existe, telle est la règle sous le régne du pacha, surtout 
quand ce pacha est la plèbe. C'est pourquoi la majorité 
s'abstient, et autour du scrutin le vide est énorme. A 
Paris, pour l'élection du maire et des officiers munici- 
paux, les scrutins d'octobre, novembre et décembre, sur 
160 000 inscrits, ne rassemblent que 14 000 volants, puis 
10 000, puis 7000 *. A Besançon, les 7000 inscrits déposent 
moins de 600 suffrages; même proportion dans les autres 
villes, à Troyes par exemple. Pareillement dans les can- 
tons ruraux, à l'Est dans le Doubs, à l'Ouest dans la 
Loire-Inférieure, il n'y a qu'un dixième des électeurs qui 

« Le 4 novembre, il fit contribuer les citoyens, en menaçant de 
a couper des têtes et de détiniire les maisons. » II a été élu juge 
de paix. — Un autre, Magère, « a approuvé la motion de faire 
€ dresser une potence, pourvu que ce ne fût pas devant ses 
a fenêtres, et a dit en plein club que, si l'on suivait les lois, on ne 
« ferait jamais rien de mémorable. » Il a été élu membre du 
directoire du département. — Un troisième, Tournicr, a a écrit 
c que les dons sont volontaires, alors que les citoyens n'ont donné 
< que pour sauver leurs vies. » Il est élu membre du conseil 
du département. — « Les paisibles citoyens font mettre leurs 
« meubles en sûreté pour prendre la fuite.... Il n'y a plus de 
a sécurité en France; l'épithète d'aristocrate, de feuillant, de 
c modéré, ajoutée au nom du plus honnête citoyen, suffit pour le 
€ faire spolier et l'exposera perdre la vie.... Je persiste à voir la 
a principale cause de l'anarchie dans la fausse idée qu'on se 
c forme de la souveraineté du peuple, i 

1. Schmidt, Panser Zustande y I, 50 et suivantes. — Mortimer- 
Ternaux, V, 95,409, 117, 129 (Scrutin du 4 octobre, 14137 vo- 
tants; du 22 octobre, 14 006; du 19 novembre, 10223; du 6 dé- 
cembre, 7062). 



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\ LA RÉVOLUTION 

3 user de son droit de vote*. On a tant épuisé, boule- 
psé et bouché la source électorale qu'elle est presque 
•ie : dans ces assemblées primaires qui, directement 
indirectement, délèguent tous les pouvoirs publics et 
i, pour exprimer la volonté générale, devraient être 
îines, il manque six millions trois cent mille électeurs 
r sept millions, 

III 

Par cette purgation anticipée, les assemblées du pre- 
ier degré se trouvent pour la plupart jacobines ; en con- 
quence, les électeurs du second degré qu'elles élisent 
Qt pour la plupart jacobins, et dans nombre de dépar- 
Tients leur assemblée devient le plus anarchique, le 
us turbulent, le plus usurpateur de tous les clubs. Ce 
sont que cris, dénonciations, serments, motions in- 
ndiaires, acclamations qui emportent les suffrages, 
rangues furieuses des commissaires parisiens, des dé- 
nués du club local, des fédérés qui passent, des pois- 



l. Sauzay, III, 45, 46, 221. — Albert Babeau, J, 517. — Lallié, 
District de Machecoul^ 225. — Cf. ci-dessus l'histoire des élcc- 
ns de Saint-Affrique : sur plus .de 600 électeurs inscrits, le 
lire et le procureur-syndic sont nommés par 40 voix. — Le plc- 
icite de septembre 1795 sur la Constitution de l'an III ne réunira 
e 958 000 votants ; c'est que la répugnance pour le vote dure 
1 jours, a Sur cent fois que j'ai demandé : Citoyen, comment 
s'est passée l'assemblée électorale de votre canton? on m'a 
répondu quatre-vingt-dix fois : a Moi, citoyen! Qu'asce que 
j'irions faire là? Ma fi, Tontbin de la peine à s'entendre. » Ou : 
Que voulez-vous! On était en bin petit nombre; les honnêtes 
gens restions chez eux. » (Moissucr, Voyage à Paria^ vers la 
de 1795.) 



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LV SECONDE ÉTAPE DE U CONQUÊTE 130 

sardes qui réclament des armes'. L'assemblée du Pas-do- 
Calais élargit et applaudit une femme détenue pour avoir 
battu la caisse dans un attroupement populaire. L'assem- 
blée de Paris fraternise avec les égorgeurs de Versailles et 
avec les assassins du maire d'Étampes. L'assemblée des 
Bouches-du-Rhône donne un certificat de vertuà Jourdan, 
le massacreur de la Glacière. L'assemblée de Seine-et- 
Marne applaudit à la proposition de fondre un canon qui 
puisse contenir, en guise de boulet, la tête de Louis XYI et 
la lancer à l'ennemi. — Rien d'étonnant si un corps élec- 
toral qui ne respecte rien ne se respecte pas lui-même, et 
se mutile sous prétexte de s'épurer'. Tout de suite la ma- 
jorité despotique a voulu régner sans contesta, et de son 
autorité propre elle a expulsé les électeurs qui lui déplai- 
saient. A Paris, dans l'Aisne, dans la Haute-Loire, dans 
l'IUe-et-Vilaine, dans le Maine-et-Loire, elle exclut, comme 
indignes, les membres des anciens clubs feuillants ou 
monarchiques et les signataires des protestations con- 

1. Archives nationales^ Cil, 1 à 76, passim, notamment les 
procès-verbaux des assemblées des Bouches-du-Rhône, de l'Hé- 
rault et de Paris. Discours de Barbaroux à l'assemblée électorale 
des Bouches-du-Rhône : a Frères et amis, la liberté périt, si vous 
« ne nommez à la Convention nationale des hommes qui portent 

< dans leur cœur la haine des rois depuis quatre ans. Je délivre- 
« rai la France de celte race malfaisante, ou je mourrai. Avant 
« mon départ, je signerai ma sentence de mort, je désignerai 

< tous les objets de mon affection, j'indiquei^i tous mes biens, 
« je déposerai sur le bureau un poignard, il sera destiné à me 

< percer le cœur, si je suis infidèle un moment à la cause du 
« peuple. » (Séance du 3 septembre.) — Guillon de Montléon, I, 
135. — Sauzay, III, 140. 

2. Durand de Maillane, I, 33. Dans l'assemblée électorale des 
Bouches-du-Rhône, « on voulait tuer un électeur accusé ou soup- 
> çouné d'aristocratie v. 



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LA RÉVOLUTION 
utionnelles. Dans l'Hérault, elle annule les élections 

canton de Servian, parce que les élus, dit-elle, sont 
l*enragés aristocrates ». Dans TOrne, elle chasse un 
jien constituant. Goupil de Préfcln, parce qu'il a voté 
revision, et son gendre, parce qu'il est son gendre, 
is les Bouchcs-du-Rliône, où le canton de Seignon a, 
• mégarde ou routine, juré « de maintenir la Consli- 
ution du royaume », elle casse ses élus rétrogrades, 
titue des poursuites contre « l'attentat commis », 
envoie des troupes contre Novcs, parce que l'électeur 

ÎJoves, un juge de paix dénoncé et en danger, 
5l sauve de la caverne électorale. — Après l'épura- 
11 des personnes, elle procède à l'épuration des 
itimenls. A Paris et dans neuf déparlements au 
ins*, au mépris de la loi, elle supprime le scrutin 
iret, refuge suprême des modérés timides, et impose 
haque électeur le vote public à haute voix, sur appel 
iiinal, c'est-à-dire, s'il vote mal, la perspective de la 
terne'. Rien de plus eflicace pour tourner dans le 

. Mortimer-Ternaux, IV, 52. — Archives nationales, Cil, 1 à 
Procès-verbal de rassemblée électorale des Bouches-du-Rhône, 
;ours de Pierre Baille, 3 septembre : « Celui-là n'est pas libre 
ui cherche à cacher sa conscience à l'ombre d'un scrutin. Les 
lomains nommaient leurs tribuns à haute voix.... Quel est 
elui d'entre nous qui voudrait rejeter une mesure aussi salu- 
lire? Les tribunes de V Assemblée nationale ont autant fait 
n faveur de la révolution que les baïonnettes des patriotes. » 
Dans Seine-et-Marne, l'assemblée avait d'abord opté pour le 
iitin secret ; sur l'invitation des commissaires parisiens, Ron- 
et Lacroix, elle rapporte son premier arrêté et s'impose le 
3 à haute voix par appel nominal. 

. Barbaroux, Mémoires, 379 : a Un jour qu'on procédait aux 
lections, des cris tumultueux se font entendre : c C'est un 



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U SECONDE ÉTAPE DE LA CONQUÊTE i4i 

bon sens les volontés indécises, et, en maint endroit, 
des machines encore plus puissantes se sont appliquées 
violemment sur les élections. A Paris, on a voté en 
pleine boucherie et pendant tout le cours de la bou- 
cherie, sous les piques des exécuteurs et sous la con- 
duite des entrepreneurs. A Meaux et à Reims, les élec- 
teurs en séance ont pu entendre les cris des prêtres qu*on 
égorgeait. A Reims, les massacreurs ont eux-mêmes 
intimé à l'assemblée électorale Tordre d*élire leurs can- 
didats, Drouet, le fameux maître de poste, et Armonville, 
un cardeur de laine ivrogne; sur quoi la moitié de l'as- 
semblée s'est retirée, et les deux candidats des assassins 
ont été élus. A Lyon, deux jours après le massacre, le 
commandant jacobin écrit au ministre : a La catastrophe 
« d'avant-hier met les aristocrates en fuite et nous assure 
« la majorité dans Lyon*. » Du suffrage universel soumis 
à tant de triages, foulé par une si rude pression, chauffé 
et filtré dans l'alambic révolutionnaire, les opérateurs 
tirent ce qu'ils veulent, un extrait concentré, une quin- 
tessence de l'esprit jacobin. 

Au reste, si l'extrait obtenu ne leur semble pas assez 
fort, là où ils sont souverains, ils le rejettent et recom- 
mencent l'opération. — A Paris', au moyen d'un scrutin 

t contre-révolutionnaire d'Arles, il faut le pendre I » On avait en 
c effet arrêté sur la place un Arlésicn, on l'avait amené dans 
c l'assemblée et Ton descendait une lampe pour raccrocher. j> 

1. Mortimer-Ternaux, III, 338. — Sybel, Ilistoire de V Europe 
pendant la Révolution française (traduction Dosqucf), I, 523. 
(Correspondance de l'armée du Sud, lettre de Charles de Hess,» 
commandant des troupes de ligne à Lyon.) 

2. ÎIorlimcr-Tcruaux, V, 101, 122 et suivantes. 



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LA RÉVOLUTION 
itoire et surajouté, le nouveau conseil de la Com- 
î entreprend Tcxpulsion de ses membres tièdes, et 
laire élu des modérés, Le Fèvre d'Ormesson, est 
lli de tant de menaces qu'au moment d'être installé 
démet. A Lyon*, un autre modéré, Nivière-Chol, 
eux fois et par près de 9000 votants sur 11 000, est 
aint deux fois d'abandonner sa place; après lui, 
lédecin Gilibert, qui, porté par les mêmes voix, 

aussi réunir la majorité des suffrages, est saisi 
d'un coup et jeté en prison; môme en prison, il est 
les clubistes l'y maintiennent d'autant plus étroi- 
nt et ne le lâchent pas, même après qu'ils lui ont 
que sa démission. — Ailleurs, dans les cantons 
IX, en Franche-Comté par exemple *, quantité d'élec- 

sont cassées si l'élu est catholique. Souvent la 
rite jacobine fait scission, s'assemble à part au 
[•et, élit son maire ou son juge de paix, et c'est son 
ui est validé comme patriote ; tant pis pour celui 
i majorité : les suffrages bien plus nombreux qui 
choisi sont nuls, parce qu'ils sont « fanatiques ». 
iterrogé de cette façon, le suffrage universel ne 
manquer de faire la réponse qu'on lui dicte. A 
point cette réponse est forcée et faussée, quelle 
nce sépare les choix officiels et l'opinion publique, 
nent les élections traduisent à rebours le sentiment 

iuillon de Montléon, I, 472, 196 et suivantes, 
lauzay, III, 220 et suivantes. — Albert Babeau, II, 45. A 
3, deux maires élus refusent tour à tour. Au troisième scru- 
ans cette ville de 32 000 à 35 000 âmes, le maire élu obtient 
)iz sur 555. 



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LA SECONDE ETAPE DE LA CONQUÊTE UZ 

populaire, des faits sans réplique vont le montrer. Les 
Deux-Sèvres, le Maine-et-Loire, la Vendée, la Loire- 
Inférieure, le Morbihan et le Finistère n*ont envoyé à la 
Convention que des républicains anticatholiques, et 
ces mêmes départements seront la pépinière inépuisable 
de la grande insurrection catholique et royaliste. Trois 
régicides, sur quatre députés, représentent la Lozère 
où, six mois plus tard, trente mille paysans marcheront 
sous le drapeau blanc. Six régicides, sur neuf députés, 
représentent la Vendée qui va se lever tout entière au 
nom du roi*. 

IV 

Si vigoureuse qu'ait été la pression électorale, la 
machine à voter n*a point rendu tout ce qu'on lui de- 
mandait. Au début de la session, sur sept cent quarante- 
neuf députés, il ne s'en trouve qu'une cinquantaine* 

1. Moniteur^ XV, 484 à 223 (appel nominal sur la peine à infli- 
ger à Louis XVI). — Dumouriez, II, 73 (Dumouriez arrive à Paris 
le 2 février 4793, après avoir visité les côtes de Dunkerque à 
Anvers) : a Dans toute la Picardie, l'Artois et la Flandre mari- 
a tiine, Dumouriez avait trouvé le peuple consterné de la mort 
a tragique de Louis XVI. l\ avait aperçu autant d'horreur que de 
« crainte au seul nom des Jacobins. » 

2. Ce cliifl're si important est constaté par les textôs suivants. 
— Moniteur j séance du 29 décembre 4792. Discours de Birotteau : 
a Une cinquantaine de membres contre 090.... Une vingtaine de 
a ci-devant nobles, quinze à vingt prêtres et une douzaine de 
a juges de septembre (veulent dominer) 700 députés. » — 76., 
854 (2ô décembre, sur la motion de différer le jugement du roi) : 
a Une cinquantaine de voix, avec force : Non, non. » — 76., 865 
(27 décembre, discours violent de Lequinio, applaudi par l'extré- 
mité gauche et les galeries ; le président les rappelle à Tordre) : 
c Les applaudissements d'une cinquantaine de* membres de l'ei- 



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LA RÉVOLUTION 

approuver la Commune, presque tous élus, comme 
ns et à Paris, là où la terreur a pris Télecteur à 
rge, a sous les crocs, sous les haches, sous les 
jnardset les massues des assommeurs* ». Ailleurs, 
sensation physique du meurtre n'a pas été aussi 
îte et poignante, un reste de pudeur a empêché les 
trop criants. On n'a pu défendre aux suffrages de 
'ter sur des noms connus ; soixante-dix-sept mem- 
le la Constituante, cent quatre-vingt-six de la Lè- 
ve entrent à la Convention, et à beaucoup d'entre 
i pratique du gouvernement a donné quelques 
res. Bref, chez six cent cinquante députés, la con- 
le et rinlelligence ne sont faussées qu'à demi, 
s doute ils sont tous républicains décidés, ennemis 
tradition, apôtres de la raison, nourris de politique 
tive; on ne pouvait être nommé qu'à ce prix. 

ité continuent. » — Mortimer-Ternaux, VI, 557 (Adresse de 

aux Parisiens, 25 décembre, contre le bannissement du 

)rléans) : t Demain, sous le vain prétexte d'une autre 

ire de sûreté générale, on aurait chassé les 60 ou 80 

bres qui, par leur courageuse énergie et leur imperturbable 

liement aux principes, déplaisent beaucoup à toute la fac- 

brissotine. » — Moniteur, XV, 74 (6 janvier), Robespierre, 

à Roland, a prononcé ce mot : c les ministres factieux d. 

•is : A l'ordre f à la censure j à V Abbaye! » — « Peut-on 

;r ainsi, dit un membre, le ministre honnête qu'estime la 

ce ? » — « Les éclats de rire d'une soixantaine de membres 

'ent cette exclamation. » — /6., XY, 114 (11 janvier). 

iation du parti anarcliique par Buzot. Garnier lui répond : 

calpmniez Paris, vous prêchez la guerre civile. — Oui, 

» s'écrient une soixantaine de membres. » — Bûchez et 

tXIV, 367 (26 février). Il s'agit de décider si Marat sera 

accusation, a Murmures de l'extrémité gauche, une soixan- 

de membres réclament à grands cris l'ordi'e du jour. > 

îrcier, le Nouveau Paris, II, 200. 



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LA SECONDE ÉTAPE DE LA CONQUÊTE 145 

Tout candidat était tenu d'avoir la foi jacobine ou du 
moins de réciter le symbole révolutionnaire. En consé- 
quence, dès sa première séance, la Convention, à Tuna- 
nimité, vote avec enthousiasme et par accclamation 
Tabolition de la royauté, et, trois mois plus tard, à la 
très grande majorité, elle jugera Louis XVI a coupable 
(( de conspiration contre la liberté de la nation et d'at- 
« tentât contre la sûreté générale de TÉtat* ». — Mais 
sous les préjugés politiques subsistent les habitudes 
sociales. Par cela seul qu'un homme est né et a vécu 
longtemps dans une société ancienne, il en a reçu l'em- 
preinte, et les pratiques qu'elle observe se sont déposées 
en lui sous forme de sentiments : si elle est réglée et 
policée, il y a contracté involontairement le respect de 
la propriété et de la vie humaine, et, dans la plupart des 
caractères, ce respect s'est enfoncé très avant. Une théo- 
rie, même adoptée, ne parvient pas à le détruire; elle 
n'y réussit que dans des cas rares, lorsqu'elle rencontre 
des naturels bruts ou malsains; pour avoir toutes ses 
prises, il faut qu'elle tombe sur les héritiers clairsemés 
de vieux appétits destructeurs, sur les âmes arriérées en 
qui sommeillent des passions d'une autre date; alors 
seulement elle peut manifester toute sa malfaisance; 
car elle réveille les instincts féroces ou pillards du bar- 
bare, du reître, de l'inquisiteur et du pacha. Au con- 

1. Bûchez et Roux, XIX, 17, et XXIII, 168.— 685 voix déclarent 
le roi coupable; 37 membres se récusent, comme juges; sur ces 
37, il 8*en trouve 26 qui, soit comme particuliers, soit comme 
législateurs, déclarent le roi coupable. Aucun des 11 autres ne le 
déclare innocent. 

LA aivoLuiio», IV. T. YI. — 10 



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LA RÉVOLUTION 

el quoi qu'elle fasse, chez le 1res grand nombre, 
bitô et riiumanilô restent toujours de puissants 
es. Nés presque tous dans la bourgeoisie moyenne, 
ne tous nos législateurs, quelle que soit Tefferves- 
momenlanée de leur cervelle, sont au fond ce 
ont été jusqu'ici, des avocats, procureurs, négo- 
, prêtres ou médecins de Tancien régime, et ce 
seront plus tard, des administrés dociles ou des 
onnaires zélés de TEmpire*, c'est-à-dire des hom- 
jivilisés de Tespèce ordinaire, des bourgeois du 
litiôme et du dix-neuvième siècle, assez honnêtes 
la vie privée pour avoir envie de l'être aussi dans 
publique. — C'est pourquoi ils ont horreur de 
chie, de Marat*, des égorgeurs et des voleurs de 
nbre. Trois jours après leur réunion, « presque à 
animilé », ils volent la préparation d'une loi « con- 

iclionnaire biographique^ par Eymery, 1807 (4 volumes). 
it y relever la siluation des conventionnels qui ont survécu 
volution. La plupart sont jup:es au civil ou au criminel, 
, commissaires de police, chefs de bureau, employés des 
ou de Tenregistrement, receveurs des finances, inspecteurs 
lues, etc. — Parmi les conventionnels ainsi placés, voici la 
lion des régicides : sur 23 préfets, 21 ont voté la mort; 

magistrats, 42 ont voté la mort; le 45* était malade à 
ic du jugement; des 5 sénateurs, 4 ont voté la mort; sur 
utés, 14 ont voté la mort : sur 36 autres fonctionnaires de 
is cspcccs, 35 ont voté la mort. Parmi les autres régicides, 
iive encore 2 conseillers d'État, 4 diplomates et consuls, 
raux, 2 receveurs généraux, un commissaire général do 

un colonel de gendarmerie, un ministre du roi Joseph, 
istre de la police et rarchichancelicr de l'Empire. 
Lichcz et Roux, XIX, 07, séance du 25 septembre 1792. 

a J'ai, dans cette Assemblée, un grand nombre d'ennemis 
jnncls. B — « Tous, tous ! » s'écrie l'Assemblée en se 
Il avec indignation. » — 76., XIX, C, 49, 63, 538. 



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LA SECO>'DE ETAPE DE LA CONQUÊTE 147 

« trc les provocateurs au meurtre et à l'assassinat » 
« Presque à Tunanimité », ils veulent se donner une 
garde recrutée dans les quatre-vingt-trois départements 
contre les bandes armées de Paris et de la Commune. 
Pour premier président, ils ont élu Pétion « presque à 
« la totalité des suffrages ». Roland, qui vient de leur 
lire son rapport, reçoit « les plus vifs applaudissements 
« de PAssemblée presque entière ». — Bref, ils sont 
pour la république idéale contre les brigands de fait. 
De là vient qu'ils se rangent autour des députés probes 
et convaincus qui, dans les deux précédentes Assemblées 
ou à côté d*elles, ont le mieux défendu tout à la fois 
rhumanité et les principes, autour de Buzot, Lanjuinais, 
Pétion, Rabaut-Saint-Étienne, autour de Brissot, Ver- 
gniaud, Guadet, Gensonné, Isnard et Condorcet, autour 
de Roland, Louvet, Barbaroux, et les cinq cents députés 
de la Plaine marchent en corps sous la conduite des 
cent quatre-vingts Girondins qui forment maintenant le 
côté droit*. 

Parmi les républicains, ceux-ci sont les plus esti- 
mables et les plus croyants; car ils le sont depuis long- 
temps, par réflexion, étude et système, presque tous 
lettrés et liseurs, raisonneurs et philosophes, disciples 
de Diderot ou de Rousseau, persuadés que la vérité 
absolue a été révélée par leurs maîtres, imbus de ÏEn- 

i. Meillan, Mémoires, 20. — Bûchez et Roux, XXVI, séance 
du 45 avril 1793. Dénonciation des Vingt-Deux par les sections 
de Paris; Boyer-Fonfrède regrette « que son nom ne soit pas 
< inscrit sur cette liste honorable ». — • Et nous aussi, tous, 
c tous I » s'écrient les trois quarts de l'Assemblée en se levant. » 



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148 LA lŒVOLUTION 

cyclopédie ou du Contrat social, comme jadis les puri- 
tains de la Bible*. A Tâge où l'esprit, devenant adulte, 
s'éprend d'amour pour les idées générales', ils ont 
épousé la théorie et voulu rebâtir la société sur des 
principes abstraits. A cet effet, ils ont procédé en purs 
logiciens, avec toute la rigueur superficielle et fausse de 
l'analyse en vogue : ils se sont représenté l'homme en 
général, le même en tout temps et en tout pays, un 
extrait et un minimum de l'honmie ; ils ont considéré 
plusieurs milliers ou millions de ces êtres réduits, érigé 
en droits primordiaux leurs volontés imaginaires et 
rédigé d'avance le contrat chimérique de leur associa- 
tion impossible. Plus de privilèges, plus d'hérédité, plus 
de cens, tous électeurs, tous éligibles, tous membres 
égaux du souverain; tous les pouvoirs à court terme 
et conférés par l'élection; une assemblée unique, élue 
et renouvelée en entier tous les ans, un conseil exécutif 
élu et renouvelé par moitié tous les ans, une tréso- 
rerie nationale élue et renouvelée par tiers tous 
les ans; des administrations locales élues, des tri- 
bunaux élus ; référendum au peuple, initiative du 
corps électoral, appel incessant au souverain qui, 

1. Archives nationales, AF, II, 45. Lettre de Tliomas Payne à 
Danton, 6 mai 1702 (en anglais) : a Je ne connais pas d'hommes 
a meilleui's ni de meilleurs patriotes. f> — Cette lettre, comparée 
aux discours ou aux écrits du temps, fait le plus étrange ellet par 
son bon sens pratique. L'Anglais-Américain, si radical qu'il soit, 
ne s'appuie, dans ses raisoimements politiques, que sur les exem- 
ples et Tcxpérience. 

2. Cf. les Mémoires de Buzot, de Barbaroux, de LouTct, de 
Mme Roland, etc. 



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U SECONDE ÉTAPE DE U CONQUÊTE 149 

toujours consulté, toujours agissant, manifestera sa 
volonté, non seulement par le choix de ses mandatai- 
res, mais encore par « la censure » qu'il exercera 
sur les lois : telle est la Constitution qu'ils se forgent*. 
« Celle d'Angleterre, dit Condorcet, est faite pour les 
« riches, celle d'Amérique pour les citoyens aisés; celle 
« de France doit être faite pour tous les hommes. » — 
A ce titre, elle est la seule légitime ; toute institution 
qui s'en écarte est contraire au droit naturel, et partant 
n'est bonne qu'à jeter bas. — C'est ce que les Giron- 
dins ont fait sous la Législative; on sait par quelle per- 
sécution des consciences catholiques, par quelles viola- 
tions de la propriété féodale, par quels empiétements 
sur l'autorité légale du roi, avec quel acharnement 
contre les restes de l'ancien régime, avec quelle com- 
plaisance pour lés crimes populaires, avec quelle rai- 
deur, quelle précipitation, quelle témérité, quelles 
illusions*, jusqu'à lancer la France dans une guerre 
européenne, jusqu'à confier les armes à la dernière 
plèbe, jusqu'à voir dans le renversement de tout ordre 
l'avènement de la philosophie et le triomphe de la rai- 
son. — Quand il s'agit de son utopie, le Girondin est un 

4. Bûchez et Roux, XXIV, 102. Projet de Condorcet, présenté au 
nom du comité de Constitution, 15 et 16 avi'il 1703. A ce projet 
est joint un long rapport de Condorcet, qui en outre, dans la 
Chronique de Paris, publie une analyse de son rapport. 

2. Bûchez et Roux, XXIV, 102. — L'analyse de Condorcet con- 
tient cette phrase extraordinaire : « Dans tous les pays libres, on 
t craint avec raison rinducnce de la populace; mais donnez a 
c tous les hommes les mûmes droits, et il n'y a plus de popu- 
c lace. > 



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IM) LA RÉVOLUTION 

sectaire et ne connaît point de scrupules. Peu lui importe 
ue neuf éleclcurs sur dix n'aient pas voté : il se croit 
I représentant autorisé des dix. Peu lui importe que la 
rande majorité des Français soit pour la Constitution 
î 1791 : il prétend leur imposer la sienne. Peu lui 
iporte que ses anciens adversaires, roi, émigrés, in- 
irmentés, soient des gens honorables ou du moins 
Lcusabies : il prodiguera contre eux toutes les rigueurs 
gales, la déportation, la confiscation, la mort civile, 
mort physique*. A ses propres yeux, il est justicier, 
son investiture lui vient de la justice éternelle : rien 
î plus pernicieux chez Thomme que cette infatuation 
i droit absolu; rien déplus propre à démolir en lui 
Wifîce héréditaire des notions morales. — Mais, dans 
inceinte étroite de leur dogme, les Girondins sont 
)nséquents et sincères : ils comprennent leurs for- 
ules; ils savent en déduire les conséquences; ils y 
oient, comme un géomètre à ses théorèmes et comme 
1 théologien à ses articles de foi ; ils veulent les appli- 
icr, faire la Constitution, établir un gouvernement 
gulier, sortir de Tétat barbare, mettre fin aux coups 
i main de la rue, aux pillages, aux meurtres, au règne 
; la force brutale et des bras nus. 
D'ailleurs le désordre, qui leur répugne à titre de 
giciens, leur répugne encore à titre d'hommes cultivés 
polis. Ils ont des habitudes de tenue', des besoins de 

1. Sur la part qu'ont prise les Girondins à toutes ces mesures 
ieuses, cf. Edmond Biré, la Légende des Girondins, 

2. Ce caractère est très bien marqué dans les reproches que 
ir fait le parti populaire, par la bouche de Fabre d'Églanline. 



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LA SECONDE ÉTAPE DE U CONQUÊTE 451 

décence et même des goûts d*élôgance. Ils ne savent ni 
ne veulent imiter les façons rudes de Danton, ses gros 
mots, ses jurons, ses familiarités populaciéres. Ils ne 
sont point allés, comme Robespierre, se loger chez un 
maître menuisier, pour y vivre et manger avec la famille. 
Aucun d*eux ne « s'honore », comme Pache, ministre 
de la guerre, « de descendre dîner chez son porlicr » et 
d'envoyer ses filles au club pour donner le baiser frater- 
nel à des Jacobins ivres *. Il y a un salon, quoique pédant 
et raide, chez Mme Roland. Darbaroux adresse des vers 
à une marquise qui, après le 2 juin, le suivra à Caen*. 
Condorcet a vécu dans le grand monde, et sa femme, 
ancienne chanoinesse, a les grâces, le sérieux, Tinstruc- 
tion, la finesse d'une personne accomplie. De tels hom- 

(Mcillan, Mémoires, 325. Discours de Fabre d'Églanline aux Jaco- 
bins, à propos de l'adresse de la Commune pour demander 
Texpulsion des Vingt-Deux) : « Vous avez quelquefois régenté le 
t peuple, vous avez même quelquefois cherché à le caresser; 
X mais ces caresses portaient alors ce caractère de sécheresse et 
« de répugnance aristocratique auquel on n*a jamais pu se 
« méprendre. Votre système de patriciat bourgeois a toujours 
« percé dans vos paroles et dans vos actes ; vous ne vouliez pas 
a vous mêler au peuple. En un mot, voici votre doctrine : le peu- 
« pie, après avoir servi dans les révolutions, doit rentrer dans la 
c poussière, ne plus être compté pour rien, et se laisser conduire 
c par ceux qui en savent plus que lui et veulent bien se donner 
c la peine de le mener. Vous, Brissot, et vous surtout, Pétion. 
tt vous nous avez reçus avec morgue, avec hauteur, avec distance. 
« Vous nous tendiez un doigt, jamais la main ; vous ne vous êtes 
a pas même interdit cette volupté des ambitieux, l'insolence et le 
c dédain. j> 

1. Buzot, Mémoires j 78. 

2. Edmond Biré, la Légende des Girondins. (Fragments inédits 
des Mémoires de Pétion et de Barbaroux, cilés par Valel dans 
Charlotte Corday et les Girondins, III, 471, 478.) 



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152 LA RÉVOLUTION 

mes ne peuvent souffrir à demeure la dictature inepte 
et grossière de la canaille armée. Pour remplir le trésor 
public, ils veulent des impôts réguliers, et non des con- 
fiscations arbitraires*. Pour réprimer les malveillants, 
ils demandent « des punitions, et non des proscrip- 
« tions* ». Pour juger les crimes d*État, ils repoussent 
les tribunaux d'exception et s'efforcent de maintenir aux 
accusés quelques-unes des garanties ordinaires'. S'ils 
déclarent le roi coupable, ils hésitent à prononcer la 
mort, et tâchent d'alléger leur responsabilité par l'appel 
au peuple, a Des lois, et non du sang », ce mot prononcé 
avec éclat dans une comédie du temps, est l'abrégé de 
leur pensée politique. — Or, par essence, la loi, surtout 
la loi républicaine, est générale ; une fois édictée, per- 
sonne, ni citoyen, ni cité, ni parti, ne peut sans crime 
lui refuser obéissance. Il est monstrueux qu'une ville 
s'arroge le privilège de gouverner la nation; Paris, 
comme les autres départements, doit être réduit à son 
quatre-vingt-troisième d'influence. Il est monstrueux 
que, dans une capitale de 700 000 âmes, cinq ou six mille 
Jacobins extrêmes oppriment les sections et fassent seuls 
les élections; dans les sections et aux élections, tous les 
citoyens, ou du moins tous les républicains doivent avoir 
un vote égal et libre. Il est monstrueux que le principe 

i. Bûchez et Roux, XXVI, 177. Plan financier présenté par k 
département de l'Hérault, adopté par Cambon, repoussé par les 
Girondins. 

2. Ib., XXV, 376, 378. Discours de Ver^iaud (10 avril) : 
t On cherche à consommer la révolution par la terreur : j'aurais 
c voulu la consommer par l'amour. » 

3. Meillan, 22. 



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LA SECONDE ÉTAPE DE LA CONQUÊTE 153 

de la souveraineté du peuple soit employé pour couvrir 
les attentats contre la souveraineté du peuple, que, 
sous prétexte de sauver l'État, le premier venu puisse 
tuer qui bon lui semble, que, sous couleur de résister à 
roppression, tout attroupement soit en droit de renverser 
tout gouvernement. — C'est pourquoi il faut pacifier ce 
droit militant, l'enfermer dans des formes légales, l'as- 
sujettir à une procédure fixe*. Si quelque particulier 
souhaite une loi, réforme ou mesure publique, qu'il le 
dise dans un papier signé de lui et de cinquante autres 
citoyens de la même assemblée primaire; alors sa pro- 
position sera soumise à son assemblée primaire ; puis, 
en cas de majorité, aux assemblées primaires de son 
arrondissement; puis, en cas de majorité, aux assem- 
blées primaires de son département; puis, en cas do 
majorité, au corps législatif; puis, en cas de rejet, à 
toutes les assemblées primaires de l'empire, tellement 
qu'après un second verdict des mêmes assemblées une 
seconde fois consultées, le corps législatif, s'inclinant 
devant la majorité des suffrages primaires, devra se dis- 
soudre et laisser la place à un corps législatif nouveau 
d'où tous ses membres seront exclus. — Voilà le der- 
nier mot et le chef-d'œuvre de la théorie; Condorcet, le 
savant constructeur, s'est surpassé; impossible de des- 
siner, sur le papier, une mécanique plus ingénieuse et 

4. Bûchez et Roux, XXIV, 409. Projet de Constitution présenté 
par Condorcet. Déclaration des Droits, article 32 : < Dans tout 
« gouvernement libre, le mode de résistance à ces différents actes 
« d'oppression doit être réglé par une loi. » — Ib.t 136. Titre YIJÏ 
de la Constitution, De la censure des lois. 



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Lk RÉVOLUTION 
pliquée; par cet article final d'une Constitution 
lable, les Girondins croient avoir découvert le 
2 muscler la bote et de faire prévaloir le souve- 

e si, avec une Constitution quelconque, surtout 
î Constitution pareille, on pouvait museler la 
Time si elle était d'humeur à tendre le coupeur 
la muselière qu'on lui présente ! A l'article de 
ît, Robespierre, au nom des Jacobins, répond 
article contraire* : « Assujettir à des formes 
î la résistance à l'oppression est le dernier raf- 
!nt delà tyranie.... Quand le gouvernement viole 
)its du peuple, l'insurrection du peuple entier 
îhaque portion du peuple est le plus saint des 
s. » Or, contre cette insurrection toujours gron- 
orthodoxie politique, l'exactitude du raisonne- 
le talent de la parole ne sont pas des armes, 
hilosophes, dit un bon observateur', veulent 

ez et Roux, XXVI, 93, séance des Jacobins, 21 awil 1793. 
lidt, Tableaux de la Révolulion française, II, 4. Rap- 
itard, 6 juin 1793. — L'état d'esprit des Jacobins fait 
et se marque très bien dans les discours suivants : 
muions despoliquement une Constitution populaire. > 
le la Société des Jacobins de Paris aux Sociétés des 
ints, 7 janvier 1793. — Bûchez et Roux, XXIII). — /6., 
urs de Legi^os aux Jacobins, 1* janvier : t Les patriotes 
comptent pas, ils se pèsent.... Un patriote, dans la 
de la justice, doit peser plus que 100 000 aristocrates, 
bin doit peser plus que 10 000 Feuillants. Un républi- 
t peser plus que 100000 monarchiens. Un patriote de 
le doit peser plus que 100000 brissotins. D*où je con- 
le le grand nombre de votants contre la mort de 
VI ne doit pas arrêter la Convention, (et cela) quand 
me (il n'y aurait que) U minorité de la nation pour 



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LA SECONDE ÉTAPE DE LA CON'QUÊTE 155 

« tout gagner par la persuasion ; c'est comme si " 
« disait que c'est par des arguments d'éloquence, pc 
(( brillants discours, par des plans de Constitution, q 
(( gagne dos batailles. Bientôt, suivant eux..., il su 
« de porter au combat, au lieu de canons, une éd 
(( complète de Machiavel, de Rousseau, de Montesqi 
a et ils ne font pas attention que ces hommes-là, coi 
« leurs ouvrages, n'ont été et ne sont encore que 
« sols à côté d'un coupe-tête muni d'un bon sabi 
— En effet, le terrain parlementaire s'est dérobé; oi 
à l'état de nature, c'est-à-dire de guerre, et il ne s 
pas de discuter, mais d'avoir la force. Avoir raison, 
vaincre la Convention, obtenir la majorité, faire re 
dos décrets, tout cela serait de mise en temps ordini 
sous un gouvernement pourvu d'une force armé 
d'une administration régulière, lorsque, du hau 
l'autorité publique, les docreb. de la majorité djs 
dent, à travers des fonctionnaires soumis, jusqu' 
population sympathique ou obéissante. Hais, en te 
d'anarchie, surtout dans l'antre de la Commune, i 
Paris tel que l'a fait le 10 août et tel que l'a fait le 2 
tombre, rien de tout cela ne sert. 



Et d'abord, dans ce grand Paris, ils sont isolés 
cas de danger, ils ne peuvent compter sur aucun gn 

« vouloir la mort de Capet. » — a Applaudi. » (J'ai été oblij 
redresser le dernier membre de phrase qui, mal rédigé, r 
obscur.) 



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LA REVOLUTION 
le partisans fidèles. Car, si la grande majorité est 
e leurs adversaires, elle n'est pas pour eux; dans 
;ret du cœur, elle est restée «constitutionnelle* ». 
le voudrais, dit un observateur de profession, me 
idre maître de Paris en huit jours et sans coup 
ir^ si j'avais six mille hommes et un valet d'écurie 
La Fayette pour les commander. » Effectivement, 
is que les royalistes sont partis ou se cachent, c'est 
ayette qui représente le mieux l'opinion intime, 
nne et fixe de la capitale. Paris subit les Girondins 
le les Montagnards, à titre d'usurpateurs; la grosse 
3 du public leur tient rancune, et ce n'est pas seu- 
it la bourgeoisie, c'est aussi la majorité du peuple 
Bpugne au régime établi. 

uvrage manque, toutes les denrées sont chères; 
de-vie a triplé de prix; il ne vient au marché de 
f que quatre cents bœufs, au Heu de sept ou huit 
; les bouchers disent que la semaine suivante il n'y 
plus de viande à Paris, sauf pour les malades*, 
obtenir une mince ration de pain, il faut faire 
;, pendant cinq ou six heures, à la porte des 



uzot, Mémoires^ 33 : a La majorité du peuple français sou- 
it après la royauté et la Constitution de 1791. C'est à Paris 
out que ce vœu était le plus général.... Ce peuple est répu- 
lin à coups de guillotine.... Tous les vœux, toutes les espé- 
es se portent vers la Constitution de 1791. » — Schmidt, 
[Dutard, 16 mai). Dutard, ancien avoué, ami de Garât, est 
ces hommes rares qui voient les choses à travers les 
perspicace, énergique, actif, il abonde en conseils prati- 
et mériterait d'avoir un autre chet que Garât, 
chmidt, i6., 1, 173, 179 (1" mai 1793) 



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LA SECONDE ÉTAPE DE LA CONQUÊTE 157 

boulangers*, et, selon leur coulume, les ouvriers ( 
ménagères imputent tout cela au gouvernement 
gouvernement, qui pourvoit si mal à leurs Les 
les froisse encore dans leurs sentiments les plus 
fonds, dans leurs habitudes les plus chères, dans 
foi et dans leur culte. A celte date, le petit pei 
même à Paris, est encore très religieux, bien 
religieux qu'aujourd'hui. Si un prêtre, portant le 
tique, passe dans la rue, on voit la multitude « ac 
« rir de toutes parts pour se jeter à genoux, 1 
« hommes, femmes, jeunes et vieux, se précipitai 
« adoration* ». Le jour où la châsse de saint Leu est 
tée en procession rue Saint-Martin, « tout le mond 
« prosterne : je n'ai pas vu, dit un spectateur atte 
« un seul homme qui n'ait ôté son chapeau. Au corp 
(( garde de la section Hauconseil, toute la force ai 
(( s'est mise sous les armes ». En même temps ( 
(( citoyennes des Halles se concertaient pour savoii 
« n'y aurait pas moyen de tapisser' ». Dans la sera 
qui suit, elles obligent le comité révolutionnaire de Si 



i. Dauban, la Démagogie à Paris en 1793, 152 [Diumt 
Ceaulieu, 17 ami). — Archives nationales, A¥, II, 45. (Rap 
de police, 20 mai) : a La cherté des denrées est la princ 
a cause des agitations et des murmures. — (/6., 24 mai) : 
a tranquillité qui paraît régner dans Paris sera bientôt trou 
a si les objets de première nécessité ne diminuent pas proi 
a ment. » — (/6., 25 mai) : a Les murmures contre la chert 
a denrées vont chaque jour en augmentant, et cette circons 
tt parait devoir devenir un des motifs des événements qi 
« préiiarent. » 

2. Schmidt, I, 198 (Dutard, 9 mai). 

3 Ib., I, 350, II, G (Dutard, 30 mai, 6 et 7 juin). 



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158 U RÉVOLUTION 

Suslache à autoriser une autre procession, et cette fois 
encore chacun s'agenouille : « tout le monde approu- 
« vait la cérémonie, et aucun, que j'aie entendu, ne la 
(( désapprouvait. C'est un tableau bien frappant que 
« celui-là.... J'y ai vu le repentir, j'y ai vu le parallèle 
« que chacun fait forcément de l'état actuel des choses 
« avec celui d'autrefois; j'y ai vu la privation qu'éprou- 
({ vait le peuple par la perte d'une cérémonie qui fut 
(( jadis la plus belle de l'Église. Le peuple de tous les 
« rangs, de tous les âges, est resté honteux, abattu, et 
({ quelques personnes avaient les larmes aux yeux. » Or, 
sur cet article, les Girondins, en leur qualité de philo- 
sophes, sont plus iconoclastes, plus intolérants que 
personne*, et il n'y a pas de raison pour les préférer à 
leurs adversaires. Au fond, pour le très grand nombre 

1. Durand de Maillane, 100 : a Le parti girondin était encore 
« plus impie que Robespierre. » — Un député ayant demandé 
que dans le préambule de Ja Constitution on fit menlion de 
l'Être suprême, Vergniaud lui répond : « Nous n'avons que faire 
a de la nymphe de Numa, non plus que du pigeon de Mahomet ; 
a la raison seule nous suffit pour donner à la France la plus 
a sage Constitution. » — Bûchez et Roux, XIII, 44'*. Robespierre 
ayant parlé de la mort de l'empereur Léopold comme d'un coup 
de la Providence, Guadet répond qu'il ne voit a aucun sens à 
« cette idée », et blâme Robespierre a de concourir à remettre le 
a peuple sous l'esclavage de la superstition ». — /6., XXVI, 63 
(séance du 19 aviil 1793). Discours de Vergniaud contre l'article 
9 de la Déclaration des Droits qui pose que « tout homme est 
a libre dans l'exercice de son culte ». — a Cet article, dit Vcr- 
« gniaud, est un résultat du despotisme et de la superstition 
« sous lesquels nous avons si longtemps gémi. » — Salle : 
a J'engage la Convention à rédiger un article par lequel tout 
a citoyen s'engagera, quel que soit son culte, à se soumettre à la 
« loi. » — Laiijuinais, que l'on range souvent parmi les Giron- 
dins, est catholique et gallican convaincu. 



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U SECONDE ÉTAPE DE U CONQUÊTE 159 

des Parisiens, quelle que soit leur condition, le gouver- 
nement installé par la dernière comédie électorale n*a 
qu'une autorité de fait ; on s'y résigne, faute d'un autre, 
et tout en reconnaissant qu'il ne vaut rien ^ ; c'est un 
gouvernement d'étrangers, intrus, tracassiers, mala- 
droits, faibles et violents. Ni dans le peuple, ni dans la 
bourgeoisie, la Convention n'a de racines, et, à mesure 
qu'elle glisse plus bas sur la pente révolutionnaire, elle 
rompt un à un les fils par lesquels elle se rattachait 
encore les indifférents. 

Après huit mois de règne, elle s'est aliéné toute 
l'opinion publique. « Presque tous ceux qui ont quelque 
« chose sont modérés* », et tous les modérés sont contre 
elle, a Les gendarmes qui sont ici parlent ouvertement 
« contre la révolution, jusqu'à la porte du Tribunal rô- 
« volutionnaire dont ils improuvent hautement les juge- 
« ments. Tous les vieux soldats détestent le régime 
« actuel'. » — Les volontaires a qui reviennent de l'ar- 
({ mée paraissent fâchés de ce qu'on ait fait mourir le 
a roi, et, à cause décela seul, ils écorclicraicnttous les 
(( Jacobins * » . — Aucun parti de la Convention n'échappe 
à cette désaffection universelle et à cette aversion crois- 
sante, a Si l'on décidait par appel nominal la question 
« de guillotiner tous les membres de la Convention, il y 

i. Schmidt, I, 3 47 (Dulard, 30 mai) : t Que vois-je en ce mo- 
c mcnl? Un peuple mécontent qui hait la Convention, tous les 
a administi*ateurs et, généralement, l'ordre de choses actuel. » 

2. Ib , I, 278 (Dutard, 23 mai). 

3. 76., I, 216 (DuUrd, 13 mai). 

4. 76., I, 240 (Dutard, 17 mai). 



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LA RÉVOLUTION 

rait contre eux au moins Jes dix-neuf vingtièmes » 
roixS et, de fait, telle est à peu près la proportion 
ïiccteurs qui, par effroi ou dégoût, n'ont pas voté 
3 votent plus. — Que la gauche ou la droite de la 
ention soit victorieuse ou vaincue, c'est l'affaire 
i droite ou de la gauche; le grand public n'entre 
, dans les débats de ses conquérants et ne se déran- 
pas plus pour la Gironde que pour la Montagne, 
nciens griefs lui reviennent toujours « contre les 
rgniaud, les Guadet » et consorts'; il ne les aime 
, il n'a pas conflance en eux, il les laissera écra- 
ans leur porter aide. Libre aux enragés d'expulser 
rente-deux, puis de les mettre sous les verrous, 
iristocratie (entendez par là les propriétaires, les 
liants, les banquiers, la bourgeoisie riche ou aisée) 
souhaite rien tant que de les voir guillotinés'. » 
L'aristocratie même subalterne (entendez par là 
etits boutiquiers et les ouvriers maîtres) ne s'in- 
esse pas plus à leur sort que s'ils étaient des bêtes 
ives échappées... et qu'on réencage*. » — « Gua- 
t, Pétion, Brissot ne trouveraient pas à Paris trente 

ichmidt, I, 217 (Dutard, 13 mai). 
&., I, 163 (Dutard, 30 avril). 

6., II, 37 (Dutard, 13 juin). — Cf. i6., II. 80 (Dutard, 
n) : a Si l'on mettait à l'appel nominal si les trente-deux 
ent être guillotinés, et que ce fût à scrutin fermé, je vous 
are que les gens comme il faut accourraient de toutes les 
pagnes voisines pour donner leur vœu, et qu'aucun de ceux 
sont à Paris ne manquerait de se rendre à sa section. » 
6., II, 35 (Dutard, 13 juin). — Pour le sens de ce mot 
cratie subalterne, voyez tous les rapports ôt Dutard et des 
observateui's employés par Garât. 



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LA SECONDE ETAPE DE U CONQUÊTE ICI 

« personnes qui prissent leur parti, qui fissent même la 
« moindre démarche pour les empêcher de périra 
Au reste, peu importe que la majorité ait des pi 
rences; ses sympathies, si elle en a, ne seront jamais 
platoniques. Elle ne compte plus dans aucun des ( 
camps, elle s'est retirée du champ de bataille, elle i 
plus que Tenjeu du combat, la proie et le butin du f 
vainqueur. Car, n'ayant pu ni voulu se plier à la fc 
politique qu'on lui imposait, elle s'est condamnée 
même à l'impuissance parfaite. Cette forme, c'est le 
vernement direct du peuple par le peuple, avec toi 
qui s'ensuit, permanence des assemblées de seci 
délibérations publiques des clubs, tapage des tribu 
motions en plein air, rassemblements et manifestai 
dans la rue : rien de moins attrayant et de plus im 
ticable pour des gens civilisés et occupés. Dans nos s( 
tés modernes, le travail, la famille et le monde absor 
presque toutes les heures ; c'est pourquoi un tel ré{ 
ne convient qu'aux déclassés oisifs et grossiers ; n'a 
ni intérieur ni métier, ils passent leur journée au 
comme au cabaret ou au café, et ils sont les seuls 
s'y trouvent à leur place; les autres refusent d'er 
dans un cadre qui semble taillé uniquement et 
exprès pour des célibataires, enfants trouvés, sans 
fession, logés en garni, mal embouchés, sans ode 
forts en gueule, aux bras robustes, à la peau dure, 
reins solides, experts en bousculades, et pour qui 

1. Sclimidt, II, 37 (Dutard, 15 juin). 

LA BÉVpLOTION, IV. T, VI. — il 



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102 LA RÉVOLUTION 

horions sont des arguments*. — D'abord, après les mas- 
sacres de septembre et dès l'ouverture des barrières, 
nombre de propriétaires et de rentiers, non seulement 
les suspects, mais ceux qui croyaient pouvoir Têtre, se 
sont sauvés de Paris, et, pendant les mois qui suivent, 
rémigration recommence avec le danger. Vers le mois 
de décembre, des listes ayant couru contre les anciens 
Feuillants, « on assure que, depuis huit joars, plus de 
« quatorze mille personnes ont quitté la capitale* ». Au 
rapport du ministre lui-même*, « beaucoup de personnes 
(( indépendantes par leur état et leur fortune abandonnent 
« une ville où Ton ne parle chaque jour que de renou- 
« vêler les proscriptions ». — « L*herbe croît dans les 
(( plus belles rues, écrit un député, et le silence des tom- 
(( beaux règne dans les Thébaîdes du faubourg Saint- 
<( Germain. » — Quant aux modérés qui restent, ils se 

1. Sclimidt, I, 328 (Perrière, 28 mai) : « Les hommes d'esprit 
a et les propriétaires ont cédé aux autres les assemblées de sec- 
c tion, comme des lieux où la poigne de l'ouvrier triomphe de la 
« langue de l'orateur. » — Moniteur^ XY, 114, séance du 11 jan- 
vier. Discours de Buzot : « Il n'y a pas un seul homme ayant 
« quelque chose, en cette ville, qui ne craigne d'être insulté, 
t d'être frappé dans sa section, s'il ose élever la voix contre les 
c dominateurs.... Les assemblées permanentes de Paris sont 
« composées d'un petit nombre d'hommes qui sont parvenus à 
a en éloigner le reste des citoyens. i> — Schmidt, I, 325 {Dulai*d, 
28 mai) : « Une seconde mesure serait de faire exercer les jeunes 
a gens au jeu de bâton. Il faut être sans-culotte, vivre avec les 
« sans-culottes, pour déterrer des expédients de ce genre. Il 
« n'est rien que les sans-culottes craignent tant que le bâton. 
« Dernièrement, il y avait des jeunes gens qui en portaient dans 
c leurs pantalons ; tout le monde tremblait en les regardant. Je 
c voudrais que la mode en devint générale, i 

2. Moniteur, XY, 95. Lettre de Charles de Yillette, député. 
5. i6., XY, 179. Lettre de Roland, 11 janvier 1795. 



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U SECOÎÎDE ÉTAPE DE LA CONQUÊTE 463 

confinent dans la vie privée; d'où il suit que, dans la ba- 
lance politique, les présents ne pèsent pas plus que les 
absents. Aux élections municipales d'octobre, novembre 
et décembre, sur 160 000 inscrits, il y en a 144000, puis 
150000, puis 153000 qui s'abstiennent; certainement, 
et à plus forte raison, on ne voit point ceux-là le soir 
à rassemblée de leur section. Le plus souvent, sur trois 
ou quatre mille citoyens, il ne s*y trouve que cinquante 
ou soixante assistants ; telle assemblée, dite générale et 
qui, en cette qualité, signifie à la Convention les vo- 
lontés du peuple, se composait de vingt-cinq votants*. 
Aussi bien, qu'est-ce qu'un homme de sens, ami de 
l'ordre, irait faire dans ces bouges d'énergumènes? Il 
reste chez lui, comme aux jours d'orage; il laisse couler 
l'averse des paroles, et ne va pas chercher des éclabous- 
sures dans le ruisseau de bavardage où s'entasse et 
bouillonne toute la fange de son quartier. 

S'il sort, c'est pour se promener comme autrefois, pour 
suivre les goûts qu'il avait sous l'ancien régime, ses 
goûts de Parisien, d'administré, de badaud, de causeur 
et flâneur aimable. « Hier soir, écrit un homme qui 
(( sent approcher la Terreur, je vais me placer au milieu 
« de l'aile droite des Champs-Elysées' ; je la vois tapissée, 

i. Moniteur t XV, 66, séance du 5 janvier. Discours du maire de 
Paris (Cliambon). — /6., XV, 114, séance du 14 janvier. Discours 
de Buzot. — Ib., XV, 136, séance du 13 janvier. Discours d'une 
députation de fédérés. — Bûchez et Roux, XXVIII, 91. Lettre de 
Gadolle à Roland, octobre 1792. — /6., XXI, 417 (20 décembre, 
article de Marat) : « L'ennui et le dégoût ont rendu les assem- 
« blécs désertes. » — Schmidt, II, 69 (Dutard, 18 juin). 

2. Schmidt, I, 203 (Dutai^d, 10 mai). Au moyen des estampes 



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i04 LA REVOLUTION 

de qui? Le croi riez-vous? De modérés, d'aristocrales, 
de propriétaires, de fort jolies petites femmes bien 
ajustées s'y faisant caresser par le zéphyr printanier. 
Ce coup d'oeil était charmant; tout le monde riait; il 
n'y avait que moi qui ne riais pas.... Je me retire pré- 
cipitamment, et, en passant par le jardin des Tuileries, 
j'y trouve le duplicata de ce que j'avais vu, quarante 
mille propriétaires dispersés çà et là, presque autant 
que Paris en contient. » — Manifestement, ce sont des 
loutons prêts pour la boucherie. Ils ont renoncé à se 
^fendre, ils ont abandonné toutes les places aux sans- 
ilottes, « ils refusent toutes les fonctions civiles et mili- 
taires*, » ils se dérobent au service de la garde natio- 
ïle, ils payent des remplaçants. Bref ils se retirent d'un 
lu qu'en 1789 ils ont voulu jouer sans le connaître et 
hy depuis la fm de 1791, ils se sont toujours brûlé les 
aigts. A d'autres les cartes, surtout depuis que les 
irtes sont sales, et que les joueurs se les jettent au 
Isage; pour eux, ils sont la galerie, et ne veulent pas 
lYC autre chose. — « Qu'on leur laisse leurs anciens 
plaisirs*; qu'on ne les prive pas de l'agrément d'aller, 
devenir, dans l'intérieur du royaume; qu'on ne les 
force pas d'aller à la guerre. Dût-on les assujettir aux 
contributions les plus fortes, ils ne feront pas le moindre 

ibliées dans les premières années de la Révolution et sous le 
irectoire, on peut revoir la scène complète [Cabinet des Estam- 

!S). 

i. Moniteur j XV, 67, séance du 5 janvier 1793. Discours do 
laire de Paris. 
2 Sclunidt, I, 578 (Blanc, 12 juin). 



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U SECONDE ÉTAPE DE LA CONQUÊTE 165 

« mouvement, on ne saura mêoie pas qu'ils existent, et 
(( la plus grande question qu'ils pourront agiter da 
« jours où ils raisonneront sera celle-ci : S'amus 
« autant sous le gouvernement républicain que 
« l'ancien régime? » — Peut-être ils espèrent, à foi 
neutralité inoflensive, se mettre à l'abri : commen 
poser que le vainqueur, quel qu'il soit, veuille trai 
ennemis des gens résignés d'avance à son règne' 
(( petit-maître* disait hier matin à côté de moi : 
a moi, on ne me désarmera pas, car je n'ai jami 
a d'armes. — Hélas! lui dis-je, ne vous en vante 
« car vous trouveriez à Paris quarante mille j... 
a qui vous en diraient autant, et, vraiment, ce n'e 
« propre à faire honneur à la ville de Paris. » - 
est l'aveuglement ou l'égoîsme du citadin qui, 
toujours vécu sous une bonne police, ne veut pas 
ger ses habitudes et ne comprend pas que, pour 
temps est venu d'être gendarme à son tour. 

Au-dessous du rentier, l'industriel, le négocia 
boutiquier est encore moins disposé à quitter ses a 
privées pour les affaires publiques; car les aflain 
vées n'attendent pas, et il a son bureau, son ma 
son comptoir, qui le retiennent. Par exemple, « le! 
« chands de vin' sont presque tous aristocrates d 

1. Sclimidt, II, 5 (Diitard, 5 juin). 

2. Ib,, II, 19 (Dutard^Ujuin).— /[>., II. 70 (Dutard, U 
c Je voudrais, s'il était possible, pouvoir visiter avec v 
c 3000 ou 4000 marchands de viji et autant de limonadi 
a sont à peu près à Paris ; vous y trouveriez fort occu 
« 15000 commis qu'ils ont cliez eux. — Que si nous ail 



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166 LA RÉVOLUTION 

« sens qu'on entend en ce moment » ; mais « ils ne ven- 
. « dent jamais tant que les jours de révolution ou d'in- 
« surrection du peuple ». Partant, ces jours-là, impos- 
sible d'avoir leur aide. « On les voit chez eux, avec trois 
« ou quatre garçons », fort actifs, et, à tous les appels, 
ils font la sourde oreille. « Comment quitter, lorsqu'on a 
« tant de pratiques? Il faut bien servir le monde. Qui le 
« servira, si moi et mes garçons nous nous en allons? » 
— Autres causes de faiblesse. Ayant abandonné aux 
Jacobins extrêmes tous les grades de la garde natio- 
nale et toutes les places de la municipalité, ils n'ont 
point de chefs: la Gironde ne sait pas les rallier; le 
ministre Garât ne veut pas les employer. D'ailleurs, ils 
sont divisés entre eux, ils ne peuvent pas compter les 
uns sur les autres, a il faudrait les enchaîner tous 
« l'un contre l'autre pour en tirer quelque chose* ». 
Enfin le souvenir de septembre pèse sur leur esprit 
comme un cauchemar. — Tout cela fait d'eux un trou- 

<x lù chez les 114 notaires, nous y trouverions encore les deux 
a tiers de ces messieurs en bonnet et en pantoufles rouges, avec 
a leurs scribes fort occupés aussi. — Nous pourrions encore aller 
a cliez les 200 ou 300 imprimeurs ; nous trouverions les 4000 ou 
« 5000 journalistes, imprimeurs, commis, facteurs, etc., tous mo- 
a déraniiséSf parce qu'ils ne gagnent plus ce qu'ils gagnaient 
a autrefois, et quelques-uns, parce qu'ils ont fait fortune. • — 
L'incompatibilité de la vie moderne et de la démocratie directe 
éclate à chaque pas ; c'est que la vie moderne s'accomplit dans 
d'autres conditions que la vie antique. Ces conditions, pour la 
vie moderne, sont la grandeur des Élats, la division du travail, 
la suppression de l'esclavage et le besoin du bien-être. Ni les 
Girondins ni les Montagnards, restaurateurs d'Athènes et de 
Sparte, ne comprenaient les conditions exactement contraires 
dans lesquelles Athènes et Sparte avaient vécu. 
1. Schmidt, I, 207 (Dutard. 10 mai). 



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U SECO:îDE étape de la conquête 1G7 

peau qui prend peur et se disperse à la moindre alarme. 
a Dans la section du Contrat-Social, dit un offîcier de 
(( la garde nationale, un tiers de ceux qui sont en état 
a de défendre la section sont à la campagne; un tiers 
« se cachent chez eux; et Fautre tiers n'ose rien faire*. » 

— « Si, sur cinquante mille modérantisés, vous pouvez 
« en réunir trois mille, je serai bien étonné. Et si, sur 
« ces trois mille, il s'en trouve seulement cinq cents qui 
(( soient d'accord et assez courageux pour énoncer leur 
« opinion, je serai plus étonné encore. Ceux-là^ par 
« exemple, doivent s'attendre à être septembrisés*. » Ils 
le savent, et voilà pourquoi ils se taisent, plient le dos. 

— a Que ferait la majorité même des sections, lorsqu'il 
« est prouvé que douze fous bien en fureur, à la tête de 
« la section sans-culottière, feraient fuir les quarante- 
« sept autres sections de Paris'? » — Par cet abandon 
de la chose publique et d'eux-mêmes, ils se livrent 
d'avance, et, dans la grande cité, comme jadis à Sparte 
ou dans l'ancienne Rome, on voit, à côté et au-dessus 
d'une immense population de sujets sans droits, une 
petite oligarchie despotique qui compose à elle seule le 
peuple souverain. 

1. Schmidt, II, 79 (Dutard, 19 juin). 

2. /6., II, 70 (Dutard, 10 juin). 

3. /6., II, 81 (Dutard, 19 juin). — Cf. I, 533 (Dutard, 29 mai) : 
c II est de fait que vingt modérés entourent quelquefois deux ou 
€ trois aboyeurs et que les premiers sont comme forcés d'applau- 
« dir aux motions les plus incendiaires. » — /6., I, 163 (Dutard, 
50 avril) : « Une douzaine de jacobins fait peur à deux cents ou 
c trois cents aristocrates. » 



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LV RÉVOLUTION 



VI 



Non que celle minorité se soil accrue depuis le 10 août; 
contraire. — Le 19 novembre 1792, son candidat à la 
îirie, Lhuillier, n'a obtenu que 4896 voix*. Le 18 juin 
93, son candidat au commandement de la garde natio- 
le, Henriot, n'aura que 4573 suffrages; pour le faire 
re, il faudra, à deux reprises, annuler Tùlection, impo- 
p le vote à haute voix, dispenser les votants de montrer 
ir carte de section, ce qui permettra aux affidés de se 
ésenter successivement dans les divers quartiers et de 
ubler leur nombre apparent en donnant chacun deux ou 
)is fois leur vote*. En tout, il n'y a pas à Paris six mille 
cobins, bons sans-culottes et partisans de la Montagne', 
dinairement, dans une assemblée de section, ils sont 
dix ou quinze », au plus « trente ou quarante », « con- 

1. Morlimer-Temaux, V, iOl. 

2, Meillan, 54. — Raffet, concurrent d'Hcnriot et dénoncé 
urne aristocrate, eut d*ai)ord plus de voix que lui, 4953 con- 
\ 4578. Au dernier scrutin, sur 15000, il a encore 5000 contre 
87 à Ilenriot. — Mortiracr-Ternaux, VIII, 51 : < Les électeurs 
lurent voter à haute voix; tous ceux qui se hasardèrent à 
loimer leurs sulTrages à Ralfct étaient marqués d'uue croix 
»ouj;e sur le registre d'appel, et l'on faisait suivre leurs noms 
le répithète de contre-révoluliounaires. • 

5. Schmidt, II, 37 (Dutard, 13 juin) : « Marat et autres ont un 
parti de quatre mille à six mille hommes qui feraient tous les 
elTorls pour les sauver. » — Meillan, 188 (Dépositions rccucil- 
s par la commission des Douze) : « Laforùt a dit qu'ils élaieiit 
au nombre de six mille sans-culoltes prêts à massacrer au 
premier signal les mauvais députés. • — SchmicH, II, 87 (Du- 
rd, 24 juin) : c Je sais qu'il ne i^cstc pas dans tout Paris trois 
mille révolutionnaires décides. » 



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U SECONDE ÉTAPE DE U CONQUÊTE 1C9 

« stîtués en tyrannie permanente. ...» — « Le reste écoute, 
« et lève la main machinalement.... » — « Trois ou quatre 
(ï cents illuminés dont la dévotion est aussi franche que 
({ stupide, et deux ou trois cents auxquels le résultat de la 
(î dernière révolution n*a pas procuré les emplois et les 
a honneurs sur lesquels ils avaient trop évidemment 
« compté, » font tout le personnel actif du parti; voilà 
« les vociférants des sections et des groupes, les seuls 
({ qui soient distinctement prononcés contre Tordre,... 
a apôtres d'une nouvelle sédition, gens flétris ou ruinés 
« qui ont besoin de troubles pour vivre », au-dessous 
d'eux la queue de Marat, les femmes du ruisseau, les 
voyous et « les clabaudeurs à 3 livres par jour* ». 

En effet, la qualité des factieux a baissé encore plus 
que leur nombre. Quantité de braves gens, petits détail- 
lants, marchands de vin, rôtisseurs, commis de bou- 
tique, qui, le 10 août, étaient contre la cour, sont main- 
tenant contre la Commune*; probablement septembre les 
a rebutés, ils ne veulent pas que les massacres recommen- 
cent : par exemple, Touvrier Gonchon, orateur ordinaire 
du faubourg Saint-Antoine, homme probe, désintéressé et 
de bonne foi, appuie Roland, et tout à Theure, à Lyon, 
voyant les choses de ses propres yeux, il approuvera 



1. Moniteur^ XV, 114, séance du 11 janvier. Discours de Buzot. 
— 76., 136, séance du 13 janvier. Discours des fédérés. — /6., 
XIV, 852, séance du 23 décembre 1792. Discours des fédérés du 
Fiuislcre. — Bûchez et Roux, XXVIII, 80, 81, 87, 91, 93. Lettres 
de Gadolle à Roland, octobre 1792. — Schmidt, I, 207 (Dutard, 
10 mai 1793). 

2. Sclunidt, II, 37 (Dutard, 13 juin). 



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470 U REVOLUTION 

loyolcment la révolte des modérés contre les Maratîstcs*. 

— « Insensiblement, disent les observateurs, la classe 
« respectable des arts décline de la faction pour s'atta- 
« cher à la saine partie*. » — « Depuis que les porteurs 
« d'eau, les portefaix et autres font grand fracas dans les 
« sections, on voit à pleins yeux que la gangrène du dé- 
(( goût gagne les fruitiers, les limonadiers, les tailleurs, 
« cordonniers', » et autres semblables. — Vers la fin, 
« les bouchers de Tune et l'autre classe, haute et basse, 
« sont aristocratisés ». — Pareillement, « les femmes de 
(( la Halle, sauf quelques-unes qui sont soldées ou dont 
(( les maris sont jacobins, jurent, pestent, sacrent, mau- 
(( gréent ». — « Ce matin, dit un marchand, j'en avais 
« quatre ou cinq ici ; elles ne veulent plus qu'on les 
« appelle du nom de citoyennes; elles disent qu'e/tes ara-' 
(( chent sur la république^ ». — Il ne reste de femmes 
patriotes que les dernières de la dernière classe, les 
mégères qui pillent les boutiques, autant par envie 
que par besoin, « les femmes de bateau', aigries par la 

4. Mortimer-Ternaux, IV, 269 (Pétition présentée par Gonchon). 

— Bûchez et Roux, XXVIII, 82, 83, 93. Lettres de Gadolle, té- 
moignages sur Gonchon, — Archives nationales^ AF, II, 43. Let- 
tres de Gonchon au ministre Garât, 34 mai, 4*^ juin, 3 juin 4793. 
Ces lettres sont très curieuses et naïves. II écrit : a citoyen 
Garra ». 

2. Schmidt, I, 254 (Dutard, 49 mai). — Moniteur, XIV, 522. 
(Lettre adressée à Roland), n» du 24 novembre 4792 : a Les sec- 
c tiens (sont) composées ou du moins fréquentées, pour les dix- 
€ neuf vingtièmes, par la classe la plus inférieure en mœurs et 
< en connaissances. » 

3. 76., II, 39 (Dutard, 43 juin). 

4. i6., II, 87 (Dutard, 44 juin). Le mot des poissardes estp^us cm. 

5. Rétif de la Bretonne, Bibliographie de ses œuvres, par 



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LA SECONDE ÉTAPE DE LA CONQUÊTE 171 

« peine,... jalouses de répicière mieux habillée, comme 
« celle-ci Tétait de Favocate et de la conseillère, comme 
« celles-ci Tétaient de la financière et de la noble. La 
« femme du peuple ne croit pouvoir trop faire pour 
« ravaler Tépicière à son niveau ». 

Ainsi réduite à sa lie par la retraite de ses recrues à 
peu près honnêtes, la faction ne comprend plus que la 
populace de la populace, d'abord « les ouvriers subal- 
« ternes qui voient tous avec un certain plaisir la défaite 
(( de leurs patrons », ensuite les plus bas détaillants, 
les fripiers, les regrattiers, a les revendeurs d'habits au 
« carreau de la Halle, les gargotiersqui, au cimetière des 
« Innocents, débitent sous des parasols de la viande et 
« des haricots* », puis les domestiques, charmés d'être 
à présent les maîtres de leurs maîtres*, marmitons, pale- 
freniers, laquais, concierges, valets de toute espèce, qui, 
au mépris de la loi, ont voté dans les élections, et qui, aux 
Jacobins, forment « le peuple bête », persuadés « qu'ils 
« possèdent la géographie universelle, parce qu'ils ont 
« couru une ou deux fois la poste », et qu'ils savent ù 

Jacob, 287. (Sur le pillage des boutiques, le 25 et le 23 fé- 
vrier 1793.) 

1. Schmidt, II, 61; I, 265 (Dutard, 17 juin et 21 mai). 

2. Schmidt, I, 96. (Lettre du citoyen Lauchou au président de 
la Convention, 11 octobre 1792.) — : II, 37 (Dutard, 13 juin). 
Récit de la femme d'un perruquier : « Ce sont de vilains ani- 
f maux que les domestiques. Il en vient tous les jours ici : ils 
f jasent, ils parlent contre leurs maîtres, il n'y a pas d'horreurs 
< qu'ils n'en disent. Ils sont tous comme ça, il n'y en a pas de plus 
a enragés qu'eux. J'en ai vu qui avaient reçu des bienfaits de 
c leurs maîti^cs; d'autres qui en recevaient encore : rien ne les 
c arrête. » 



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72 LA RÉVOLUTION 

bnd la politique, « parce qu'ils ont lu les Quatre fils 
( Aymon^ ». — Mais, dans cette boue qui déborde et 
j'étale en plein soleil, c'est la fange et l'écume ordi- 
laires des grandes villes qui forment le plus gros afflux, 
nauvais sujets de toute profession ou métier, ouvriers 
i^iveurs, irréguliers et maraudeurs de l'armée sociale, 
jens « qui sortent de la Pitié et, après avoir parcouru 
( une carrière désordonnée, finissent par retomber à 
( Bicêtre* ». — a De la Pitié à Bicêtre est un adage 
:( reçu parmi le peuple. Cette espèce d'hommes n'a au- 
( cune sorte de conduite : elle mange 50 livres quand 
( elle a 50 livres, ne mange que 5 livres quand elle n'a 
K que 5 livres; de manière que, mangeant à peu près 
( toujours tout, elle n'a à peu près jamais rien, elle ne 
ï ramasse rien. C'est cette classe qui a pris la Bastille', 
:( qui a fait le 10 août, etc. C'est elle aussi qui a garni les 
:( tribunes des Assemblées de toute espèce, qui a rem- 

1. 76., I, 246 (Dutard, 18 mai). — Grégoire, Mémoires, I, 387. 
L'abaissement moral et mental du parti se manifeste très bien 
lans la composition nouvelle de la Société des Jacobins, à partir 
le septembre 1792 : a J'y reparus un moment, dit Grégoire, en 
i septembre 1792 » (après un an d'absence). « Elle était mécon- 
t naissable ; il n'était plus permis d'y opiner autrement que la 
i faction parisienne... Je n'y remis plus les pieds. (C'était) un 
t tripot factieux. » fiuchez et Roux, XXYI, 214 (séance du 
iO a\Til 1793, discours de Buzot) : « Voyez cette Société jadis cé- 
i lèbre, il n'y reste pas 30 de ses vrais fondateurs ; on n'y trouve 
i que des hommes perdus de crimes et de dettes. i> 

2. Schmidt, 1, 189 (Dutard, 6 mai). 

3. Cf. Rétif de la Bretonne, Nuits de Paris, t. XVI (12 juil- 
ct 1789). Ce jour-là. Rétif est au Palais-Royal « où, depuis le 
t 13 juin, se tenaient de nombreuses assemblées, et se faisaient 
i des motions.... Je n'y trouvai que des hommes grossiers, l'œil 
t ardent, qui se préparaient plutôt au butin qu'à la liberté ». 



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LA SECONDE ETAPE DE LA CONQUÊTE 175 

« pli les groupes », et qui pendant tout ce temps-là n*a 
plus fait œuvre de ses dix doigts. Par suite, « la femme, 
(( qui avait une montre, des pendants d'oreilles, des 
« bagues, des bijoux, les a d'abord portés au mont-de- 
(( piété, et puis ils ont été vendus. Dans ce moment, 
(( beaucoup de ces personnages doivent au boucher, au 
« boulanger, au marchand de vin, etc. ; personne ne veut 
« leur prêter davantage. Ils ont une femme dont ils sont 
« dégoûtés, des enfants qui crient la faim lorsque le père 
d est aux Jacobins ou aux Tuileries. Beaucoup d'entre eux 
a ont quitté leur état, leur métier », et, soit « paresse », 
soit conscience « de leur incapacité,... » « ils verraient 
a avet une espèce de peine ce métier reprendre vigueur » . 
Celui de comparse politique, de claqueur soldé est bien 
plus agréable, et telle est aussi l'opinion des flâneurs 
qu'on a recrutés à son de trompe pour travailler au camp 
sous Paris. — Là*, huit mille hommes touchent chacun 
42 sous par jour a à ne rien faire » ; « on voit les ou- 
a vriers arriver à huit, neuf, dix heures. L'appel fait, 
(( s'ils restent,... c'est pour transporter à grand'peine 
(( quelques brouettées de terre. Les autres jouent aux 
« cartes toute la journée, et la plupart quittent à trois, 
« quatre heures de l'après-dîner. Si on interroge les 
« inspecteurs, ils vous disent aussitôt qu'ils ne sont pas 
« en force pour se faire obéir et qu'ils ne veulent pas se 

4. Mortimer-Ternaux, Y, 225 etsuivanles (adresse de la section 
des Sans-Culottes, 25 septembre). — Archives nationales, F', 146 
(Adresse de la section du Houle, 23 septembre). A propos du ton 
menaçant des ouvriers du camp* les pétitionnaires ajoutent : c Tel 
c était le langage des ateliers de 1789 et 1790. » 



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174 LA RÉVOLUTION 

« faire égorger ». Là-dessus, la Convention ayant décrété 
le travail à la tâche, les prétendus travailleurs réclament 
au nom de l'égalité, rappellent qu'ils se sont levés le 
10 août, et veulent massacrer les commissaires. On ne 
vient à bout de les dissoudre que le 2 novembre, en al- 
louant à ceux des départements 3 sous par lieue ; mais 
il en reste assez à Paris pour grossir outre mesure la 
troupe des frelons qui, ayant pris l'habitude de consom- 
mer le miel des abeilles, se croient en droit d'être payés 
par le public pour bourdonner à vide sur les affaires de 
l'État. 

Comme arriére-garde, ils ont « toute la canaille des 
(( environs de Paris, qui accourt au moindre bruit de 
(( tambour, parce qu'elle espère faire un coup lucratif* ». 
— Comme avant-garde, ils ont « les brigands », en pre- 
mière ligne « tous les voleurs que Paris recèle et que 
(( la faction a enrôlés dans son parti pour s'en servir 
« au besoin », en seconde ligne « beaucoup d'anciens 
(( domestiques, les suppôts de jeu et des maisons de 
(( tolérance, toute la classe avilie* ». — Naturellement, 
les femmes perdues en sont. « Citoyennes, dira Henriot 
aux filles du Palais-Royal qu'il a fait descendre en masse 
dans le jardin, citoyennes, êtes-vous bonnes républicai- 
(( nés? — Oui, oui, notre général. — N'auriez-vous pas, 

1. Schmidt, II, 12 (Dutard, 7 juin) : a J'ai vu, ces jours passés, 
a des gens de Neuilly, de Versailles, de Saint-Germain, etc., qui 
« étaient ici à demeure, par l'odeur alléchés. » 

2. Ib.t I, 254 (Dutard), 19 mai). — A cette date, les voleurs 
foisonnent à Paris, et le maire, Chambon, dans son rapport à la 
Convention, l'avoue lui-même [Moniteur ^ XV, 67, séance du 5 jan- 
vier 1793). 



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LA SECONDE ÉTAPE DE LA CONQfUÈTE 1 

« par hasard, caché dans vos cabinets quelque prêt] 
(( réfractaire, quelque Autrichien, quelque Prussien? - 
<i Fi, fi, nous ne recevons que des sans-culottes*. » - 
Avec elles, les voleuses et les prostituées que les se 
tembriseurs, au Châtelet et â la Conciergerie, ont éla 
gies, puis enrôlées en septembre, font, sous le cor 
mandement d*une « vieille barboteuse », nommée Roi 
LacombeS le public ordinaire de la Convention; ai 
grands jours, on en compte sept ou huit cents, parfo 
deux mille, dès neuf heures du matin, à la porte et dai 
les galeries'. — Mâle et femelle, « la vermine antis^ 
d ciale^ » grouille ainsi aux séances de l'Assemblée, de 
Commune, des Jacobins, du Tribunal révolutionnaire, d( 
sections, et on imagine les physionomies. — « Il semblai 
« dit un député**, qu'on eût cherché dans tous les dégo 
« geoirs de Paris et des grandes villes ce qu'il y ava 
(( partout de plus sale, de plus hideux, déplus infect.. 
(( De vilaines figures terreuses, noires ou couleur de eu 

1. E. et J. de Concourt, la Société française pendant la Rév 
lulion (d'après le Courrier de l'égalité, juillet 1793) 

2. Buzot, 72. 

5. Moore, 10 novembre 1792 (d'après un article de la Chrontqx 
de Paris), — Le jour où Robespierre présenta son apologie, « 1( 
a tribunes contenaient sept à huit cents femmes et deux cen 
<L hommes au plus. Robespierre est un prêtre qui a ses dévotes. 
— Mortimer^Ternaux, YII, 552 (lettre du député Blichc 
20 mai 1795) : t Deux ou trois mille femmes, organisées et enr 
« gimentées par la Société fraternelle séante aux Jacobins, oi 
« commencé leur tintamarre, qui a duré jusqu'à six heures, qu' 
a a fallu lever la séance. La plupart de ces créatures sont d( 
« filles publiques, v 

4. Expression de CadoUe dans ses lettres à Roland. 

5. Buzot, 57. 



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176 LA UÉYOLUTION 

« vre, surmontées d'une grosse touffe de cheveux gras, 
(( avec des yeux enfoncés à mi-tète.... Us jetaient, avec 
« leurs haleines nauséabondes, les plus grossières inju- 
« res, au milieu des cris aigus de bêtes carnassières. » 
— Parmi eux, on distingue « ces sabreurs du 2 septem- 
« bre, que je compare, dit un observateur* bien place 
« pour les connaître, à des tigres oisifs qui lèchent en 
« murmurant leurs griffes, pour y découvrir encore quel- 
« ques gouttes du sang qu'ils viennent de verser, en 
(( attendant le nouveau » . Bien loin de se cacher, ils tien- 
nent le haut du pavé. L'un d'eux, Petit-Mamain, fils d'un 
aubergiste de Bordeaux et ancien soldat, a figure blême 
« et tirée, les yeux étincelants, l'air audacieux, avec un 
« cimeterre au côté et une paire de pistolets à la cein- 
« ture* », se promène au Palais-Royal, « accompagné 
« ou suivi de loin par d'autres individus de son espèce », 
et « se mêle à toutes les conversations ». — « C'est moi, 
({ dit-il, qui ai éventré la Lamballe et qui lui ai arraché 
(( le cœur.... Tout mon regret est que le massacre ait été 
(( si courte mais il recommencera ; laissez seulement passer 
« quinze jours. » Et, là-dessus, il se nomme tout haut, 
par défi. — Un autre, qui n'a pas besoin de dire son nom 
trop connu. Maillard, le président des massacres à l'Ab- 
baye, tient son quartier général rue Favart, au café Chré- 
tien'; de là, tout en lampant des petits verres, « il lance 

1. Bûchez et Roux, XXVIII, 80. Lettre de Gadolle à Roland. 

% Beaulieu, Essais^ 1, 108 (témoin oculaire). — Schmidt, II, 15. 
Rapport de Perrière, 8 juin. 

3. Beaulieu, t6., I, 100 : « Maillard est mort les entrailles brd- 
c lées d'eau-de-vie (le 15 avril 1704). — Alexandre Sorel, Sla- 



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LA SECONDE ÉTAPE DE LA CONQUÊTE 177 

« ses hommes à moustaches, soixante-huit coupe-jarrets 
« qui sont la terreur des quartiers environnants » ; dans 
les cafés ou aux foyers des théâtres, on les voit tout à 
coup « tirer leurs grands sabres » et dire à des gens 
inoffensifs : « Je suis un tel, et, si tu me regardes avec 
a mépris, je te hache. » — Encore quelques mois, et, sous 
le commandement d'un aide de camp de Henriot, une es- 
couade de cette bande volera et chauffera les paysans aux 
envirops de Corbeil et de Meaux*. En attendant, à Paris 
même, on chauffe, on vole et on viole dans les grandes 
occasions. Le 25 et le 26 février 1793*, chez les épiciers 
grands ou petits, « sauf chez quelques-uns jacobins », 

nislas Maillard, 52 à 42. (Rapport de Fabre d'Églantine sur 
Maillard, 17 décembre 1793.) Décrété d'accusation avec Honsin et 
Vincent, Maillard publie son apolog^ie, et Ton y voit qu'il exerçait 
déjà avant le 31 mai, au club de la rue Favart : « Je suis un des 
c sociétaires de cette réunion de vrais patriotes, et je m'en fais 
c honneur; car c'est de là qu'est partie l'étincelle de la sainte 
€ insurrection du 31 mai. » 

1. Alexandre Sorel, ib. (Dénonciation du fait par Lecointre, 
14 décembre 1793, avec procès-verbaux des juges de paix). — Ar- 
chives nationales^ F^. 3268. Lettre du directoire de Corbeil au 
ministre, avec procès-verbal, 28 novembre 1792. Le 26 novembre, 
huit ou dix hommes armés, fantassins, et plusieurs autres, cava- 
liers, sont entrés chez Ruelle, fermier à la ferme des Folies, 
commune de Lisse. Ils ont sabré Ruelle,'puis lui ont mis la Ute dans 
un sac, lui ont donné un coup de pied dans le visage, l'ont sup- 
plicié, ont presque étouffé sa femme et ses deux servantes, pour 
lui faire livrer son argent. Un charretier a reçu un coup de pis- 
tolet dans l'épaule et deux coups de sabre ; les autres valets et 
batteurs en grange ont été liés et attachés comme des veaux. 
Enfin les bandits sont partis, emportant l'argenterie, une monti*e, 
des bagues, des dentelles, deux fusils, etc. 

2. Moniteur, XV, 565. — Buchéz et Roux, XXIV, 335 et sui- 
vantes. — Rétif de la Bretonne, Nuits de Paris, VIII, 360 (témoin 
oculaire). Les derniers détails sont de lui. 

LA RÉVOmiIOÎI, IV, T. VI. — 12 



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U RÉVOLUTION 

des Lombards, rue des Cinq-Diamants, rue Beaurc- 
pe, rue Montmartre, dans Fîle Saint-Louis, sur le port 
Blé, devant Tllôtel de Ville, rue Saint-Jacques, bref 
is douze cents boutiques, on pille non seulement les 
rôes de première nécessité, savon et chandelle, mais 
ore le sucre, Teau-de-vie, la cannelle, la vanille, 
digo et le thé. a Rue de la Bourdonnaie, plusieurs 
ersonnes sortaient avec des pains de sucre qu'elles 
'avaient pas payés et qu'elles revendaient. » C'est un 
p monté : comme au 5 octobre 1789, on voit, parmi 
femmes, « beaucoup d'hommes déguisés qui n'ont 
as môme pris la précaution de faire leur barbe », et, 
quelques endroits, grâce au désordre, ils s'en donnent 
fiur joie. Les pieds dans le feu ou le front sous un 
iolet, le maître de la maison est contraint de leur 
er (( or, argent, assignats et bijoux », trop heureux 
nd sa femme et ses filles ne sont pas outragées devant 

comme dans une ville prise d'assaut. 



Vil 

el est le peuple politique qui, à partir des derniers 
s do 1792, règne sur Paris et, à travers Paris, sur la 
nce, cinq mille brutes ou vauriens* avec deux mille 

Cf. Éd. Ficury, Babeuf, 139 et 150. — Par une coïnci- 
:e frappante, le personnel du parti se trouve encore le môme 
1706. I^abeuf estime qu'il a pour adhérents dans Paris 
100 révolutionnaires, 1 500 membres des anciennes autorités. 
100 canonniers bourgeois, » outre des militaires, des détenus 
es gens de la police. 11 a recruté aussi beaucoup de lilles; 



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LA SECONDE ÉTAPE DE LA CONQUÊTE 170 

drôlesses, à peu près ce qu'une bonne police expulserait, 
s'il s'agissait de nettoyer la capitale*, eux aussi convain- 
cus de leur droit, d'autant plus ardents dans leur foi 
révolutionnaire que leur dogme érige en vertus leurs 

les hommes qiii viennent à lui sont des ouvriers c qui prétendent 
€ avoir arsouillé dans la révolution et qui sont tous prêts à se 
« remettre à la besogne^ pourvu que ce soit pour tuer les coquins 
« de HrheSt (T accapareurs, de marchands^ de mouchards et de 
« panachés du Luxembourg, » (Lettre de Tagent de la section 
Bonne-Nouvelle, 13 avril 1796.) 

1. La proportion, la composition et Fesprit du parti sont les 
mêmes partout, notamment à Lyon (Guillon de Montléon, Mé- 
moires ^ et Balleydier, Histoire du peuple de Lyon^ passim), à 
Toulon (Lauvergne, Histoire du département du Kcr), à Marseille, 
Bordeaux, Toulouse, Strasbourg, Besançon, etc. — A Bordeaux 
(Rioulîe, Mémoires, 23), « c'étaient tous des gens sans aveu, des 
a Savoyards, des Biscayens, des Allemands même..., commission- 
« naires et porteurs d'eau..., devenus si puissants, qu'ils arrê- 
a talent les gens riches, et si heureux, qu'ils couraient la poste ». 
Riouffe ajoute : « Lorsque je lus ce morceau à la Conciergerie, 
a des hommes de tous les points de la république s'écrièrent 
<x unanimement : C'est le tableau de ce qui s'est passé dans 
a toutes nos communes. » — Cf. Durand de Maillane, Mémoires, 
67 : « Ce peuple, ainsi qualifié, n'était, depuis la suppression 
a du marc d'argent, que la partie la plus vicieuse et la plus dé- 
« pravée de la société. » — Dumouriez, II, 61 : c Les Jacobins, étant 
a pour la plupart tirés de la partie la plus abjecte et la plus gros- 
a sière de la nation, ne pouvant fournir de sujets assez élevés 
a pour les places, ont baissé les places pour se mettre de niveau.... 
a Ce sont des Ilotes i\Tes et barbares qui ont usurpé la place des 
a Spartiates. » — Leur avènement a pour signe Fexpulsion des 
libéraux et gens cultivés de 1789. [Archives nationales, F^, 4434, 
n<* 6. lettre de Richard au Comité de Salut public, 3 ventôse an II.) 
Pendant le proconsulat de Baudot à Toulouse, a on a exclu 
<L presque tous les patriotes de 1789 de la Société populaire 
a qu'ils avaient fondée; on y a introduit un nombre infini de ces 
a hommes dont le patriotisme remonte tout au plus au 
« 10 août 1792, si toutefois il ne date pas du 31 mai dernier. On 
« met en fait que, sur plus de mille individus qui composent 
€ aujourd'hui la Société, il n'y en a pas cinquante dont le patrio- 
c tisme date de la naissance de la révolution. » 



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480 U RÉYOLUnON 

vices et transforme leurs méfaits en services publics. Ils 
sont bien véritablement le peuple souverain, et c'est leur 
pensée intime qu'il importe de démêler. Si Ton veut 
comprendre les événements, il faut apercevoir l'émo- 
tion spontanée que soulève en eux le procès du roi, la 
défaite de Neerwinden, la défection de Dumouriez, 
rinsurrection de la Vendée, l'accusation de Marat, l'ar- 
restation d'Hébert, et chacun des dangers qui tour à tour 
viennent fondre sur leurs têtes. Car cette émotion, ils 
ne l'empruntent point à autrui, ils ne la reçoivent pas 
d'en haut, ils ne sont pas une armée confiante de soldats 
disciplinés, mais un amas méfiant d'adhérents provi- 
soires. Pour leur commander, il faut leur obéir, et leurs 
conducteurs seront toujours leurs instruments. Si 
applaudi et si affermi que semble un chef, il ne subsiste 
que pour un temps, sous bénéfice d'inventaire, comme 
porte-voix de leurs passions et comme pourvoyeur de 
leurs appétits. Tel était Pétion en juillet 1792, et tel 
est Marat depuis les journées de septembre. « Un 
« Marat de plus ou de moins (et il y paraîtra tout à 
« l'heure) ne changerait rien au cours des événe- 
({ ments*. » — « Il n'en resterait qu'un seul*, Chau- 
« mette par exemple, que c'en serait assez pour 
« conduire la horde, » parce que c'est la horde qui 
conduit, fl Elle s'attachera toujours, sans aucun res- 
« pect pour ses anciens patrons, à celui qui paraîtra 
« la suivre davantage dans ses débordements.... Ils 

1. Rœderer, Chronique des cinquante jourê. 

2. Schmidti I, 246 [Dutard, 18 mai). 



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U SECONDE ÉTAPE DE U CONQUÊTE iSi 

<( n'aiment Marat, Robespierre, qu'autant que ceux-ci 
a leur diront : Tuons, dépouillons, » et, sitôt qu( 
meneur du jour ne sera plus dans le courant du j( 
ils le briseront comme un obstacle ou le rejettei 
comme une épave. — Jugez s'ils consentiront à s' 
pétrer dans les toiles d'araignée que leur oppos< 
Gironde. En face de la Constitution métaphysique qi 
leur prépare, ils ont dans la tête une constitution t( 
faite, simple par excellence, adaptée à leur capacit 
à leurs instincts. Rappelez-vous un de leurs corypî 
que nous avons déjà rencontré, M. Saule, « gros p 
(( vieux tout rabougri, toute sa vie ivrogne, jadis ta 
(( sier, puis colporteur charlatan, aux boîtes de 4 s 
(( garnies de graisse de pendu pour guérir les maui 
« reins* », ensuite chef de claque dans les galeries d 
Constituante et chassé de là pour friponnerie, réinté 
sous la Législative, et, par la protection d'un palefrei 
de la cour, gratifié d'un emplacement à la porte de V 
semblée pour y établir un café patriotique, par si 
honoré d'une récompense de 600 livres, pourvu d 
logement national, nommé inspecteur des tribui 
devenu régulateur de l'esprit public, et mainter 
« l'un des enragés de la Halle au Rlé ». Un pa 
homme est un type, le spécimen moyen du parti, i 
seulement par son éducation, son caractère et sa c 
duite, mais encore par ses ambitions, ses principes 
logique, et ses succès. « Il a juré de faire sa fortune 
a il l'a faite. Il a constamment crié qu'il fallait abal 
1. Schmidt, 1, 215 (Dutard, 23 mai). 



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182 LA RÉVOLUTION 

« les nobles et les prêtres, et les uns et les autres ne 
« sont plus. 11 a constamment crié qu'il fallait abattre 
01 la liste civile, et la liste civile a été supprimée. Enfin, 
(( logé dans la maison de Louis XVI, il lui a dit, à son 
(( nez et à sa barbe, qu'il fallait lui couper la tête, et la 
« tête de Louis XVI est tombée. » — Voilà, en abrégé, 
rhistoire et le portrait de tous les autres ; rien d'éton- 
nant si les vrais Jacobins entendent la révolution à la 
façon de M. Saule S si, pour eux, la seule Constitution 



1. Bûchez et Roux, XXV, 156 (extrait du Patriote français y 
oO mars 1793). Discours de Ghasies aux Jacobins, 27 mars : 
a Nous avons annoncé aux citoyens des campagnes que, par le 
a moyen de la taxe de guerre, les pauvi^es seraient nourris par 
a les riches, et qu'ils trouveraient dans les portefeuilles des 
a égoïstes de quoi subvenir à leurs besoins. » — /&., 269. Dis- 
cours de Rose Lacombe aux Jacobins : c II faut s'assurer des aris- 
a tocrates, les faire marclier au-devant des ennemis que Dumou- 
« riez amène sur Paris ; nous leur signifierons que, s'ils traliis- 
a sent, leurs femmes et leurs enfants seront égorgés, et leurs 
a propriétés incendiées.... Je ne veux pas que les patriotes sor- 
« tent, je veux qu'ils gardent Paris ; et, si nous succombons, le 
€ premier qui hésitera à mettre le feu sera poignardé à l'instant, 
e Je veux que les propriétaires, qui ont tout accaparé pour exas- 
a pérer le peuple, tuent les tyrans ou qu'ils périssent, v (Âpplau- 
dissemenls. — 3 avril.) — Ib, 302 (Convention, 8 avril) : a Marat 
<c demande que 100000 parents et amis des émigrés soient pris 
« en otages pour la sûreté des commissaires livrés à l'ennemi. » — 
Cf. Balleydier, 117, 122. A Lyon, le 26 janvier 1703, Châlier disait 
au club central ; « Sans-culottes, réjouissez-vous, le sang du tigre 
a royal a coulé en vue de sa tanière ; mais le peuple n'a pas fait 
« justice entière, il y a parmi vous encore 500 têtes qui méritent 
a le sort du tyran. » — 11 propose (5 février) un tribunal révolu- 
tionnaire pour juger révolutionnairement les gens arrêtés : « C'est 
<L le seul moyen d'en imposer à tous les factieux royalistes et aris- 
« tocrates, le seul moyen raisonnable de venger la souveraineté 
a des braves sans-culottes ^ qui n'appartient qu'à nous, » Ilydens, 
commissaire national, ajoute : « Périssent cent mille fois les 



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LA SECONDE ÉTAPE DE LA CONQUÊTE 183 

légitime est rétablissement définitif de leur omninotenee, 
s'ils appellent ordre et justice Tarbitraire illiii] 
exercent sur les biens et sur les vies, si leur 
court et violent comme celui d'un bey, ne ( 
que les mesures extrêmes et destructives, arr 
déportations, confiscations, exécutions, tout ce 
pli le front haut, avec joie, comme un office pa 
en vertu d'un sacerdoce moral, au nom du pe 
directement et tumultuairement par leurs 
mains, soit indirectement et régulièrement 
mains de leurs élus dociles. Leur politique s( 
cela ; rien ne les en décrochera ; car ils y sont i 
tout le poids et de toutes les attaches de leur im 
de leur ignorance et de leur bêtise. A travei 
crisie des parades obligatoires, leur idée fixe 
au parleur pour qu'il la mette en tirade, au le 
pour qu'il la mette en décret, à Tadmir 
pour qu'il la mette en œuvre, et, dep 
entrée en campagne jusqu'à leur victoire, 
souffriront qu'une variante, une variante U 
mois de septembre 1792, ils disaient pj 
actes : « Ceux qui ne pensent pas comme noi 
« assassinés, et nous aurons leur or, leurs bijo 
(( portefeuilles ». Au mois de novembre 1793, i 
par l'institution officielle du gouvernement ré 
naire : a Ceux qui ne pensent pas comme nou 



« 25 millions de Français plutôt qu'une seule fois la i 
c une et indivisible 1 » 



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LA RÉVOLUTION 
llolinés, et nous serons leurs héritiers*. » — 

ce programme soutenu par la plèbe jacobine et le 
amme des Girondins soutenu par la majorité de la 
ntion, entre la Constitution de Condorcet et 
;le abréviatif de M. Saule, il est aisé de voir lequel 
iidra. « Ces polissons de Parisiens, dit un Giron- 
lous prenaient pour leurs valets', » et un valet 
ir d'être renvoyé s*il contredit son maître. Dès le 
er jour, quand la Convention en corps traversait 
aes pour se rendre en séance, elle a pu com- 
re, à certaines phrases significatives, en quelles 
j imbéciles et terribles elle était tombée. « Pour- 
)i, disait-on sur son passage, pourquoi faire venir 
t de gens pour gouverner la France? N'y en a-t-il 

assez à Paris'? » 

î dernier mot est de Mallet du Pan. 
azot, 64. 

ichelet. IV, 6 (d'après le récit oral de Daunou). — Bûchez 
X, XXVIII, 401. Lettre de Louvet à Roland : « Au moment 
îs prétendus commissaires des 48 sections de Paris venaient 
enter leur pétition contre la force armée (départementale), 
entendu Santerre, qui sortait aussi, dire à haute voix aux 
onues qui l'environnaient à peu près ceci : « Vous voyez 
les députés ne sont pas à la hauteur de la révolution.... Ça 
le de 50 lieues; de 100 lieues, de 200 lîpues ; ça ne corn- 
d rien à ce que vous dilcs. » 



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CHAPITRE IV 

Situation précaire d'un gouvernement central enfermé dans une 
juridiction locale. — I. Avantage des Jacobins. — Leur prédo- 
minance dans les assemblées de section. — Maintien, réélection 
et achèvement de la Commune. — Ses nouveaux chefs, Chau- 
mette, Hébert et Pache. — Refonte de la garde nationale. — 
Les Jacobins élus officiers et sous-officiers. — La bande soldée 
des tape-dur. — Fonds publics et secrets du parti. — II. Ses 
recrues parlementaires. — Leur caractère et lem* esprit. — Saint- 
Just. — Violences de la minorité dans la Convention. — 
Pression des galeries. — Menaces de la rue. — III. Défections 
dans la majorité. — Effet de la peur physique. — Effet de la 
timidité morale. — Effet de la nécessité politique. — Défaillance 
interne des Girondins. — Parleurs principes, ils sont complices 
des Montagnards. — IV. Principaux décrets de la majorité gi- 
rondine. — Armes et moyens d'attaque qu'elle livre à ses 
adversaires. — V. Les comités de surveillance à partir du 
28 mars 4793. — Restauration du régime d'août et septem- 
bre 4792. — Le désarmement. — Les certificats de civisme. — 
L'enrôlement forcé. — L'emprunt forcé. — Emploi des sommes 
perçues. — Vaine résistance de la Convention. — Marat, décrété 
d'accusation, est acquitté. — Vaine résistance de la population. 
— La manifestation des jeunes gens est réprimée. — Violences 
et victoire des Jacobins dans les assemblées de section. — 
VI. Tactique des Jacobins pour contraindre la Convention. — 
Pétition du 45 aviûl contre les Girondins. — Moyens employés 
pour obtenir des signatures. — La Convention déclare la péti- 
tion calomnieuse. — La commission des Douze et l'arrestation 
d'Hébert. — Projets de massacre. — Intervention des chefs de 
la Montagne. — VII. Le 27 mai. — Le Comité central révolu- 
tionnaire. — I^ municipalité destituée, puis réinstallée. — 



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U RÉVOLUTION 

nriot commandant général. — Le 31 mai. — Mesures de la 
mmune. — Le 2 juin. — Arrestation des Douze et des Vingt- 
ux. — VIII. Qualité des nouveaux gouvernants. — Pourquoi 
France les a suivis. 



Citoyen Danton, écrivait le député Thomas Payne*, 
danger d*une rupture entre Paris et les départe- 
lents croît tous les jours : les départements n'ont 
)int envoyé leurs députés ù Paris pour être insultés, 
chaque insulte qu'on fait aux députés est une 
suite pour les départements qui les ont choisis et 
ivoyés. Je ne vois qu'un plan efficace pour empêcher 
îtle rupture d'éclater : c'est de fixer la résidence de 
Convention et des futures Assemblées à une 
s tance de Paris.... Pendant la révolution améri- 
line, j'ai constaté les énormes inconvénients atta- 
lés à la résidence du gouvernement du Congrès dans 
înceinte d'une juridiction municipale quelconque. 
» Congrès se tint d'abord à Philadelphie et, après 
le résidence de quatre ans, trouva nécessaire do 
litter cette ville. Il s'ajourna dans l'État de Jersey, 
isuite il se transporta à New- York. Enfin, quittant 
3w-York, il revint à Philadelphie, et, après avoir 
trouvé dans chacun de ces endroits le grand 
nbarras qui naît du séjour d'un gouvernement dans 
1 gouvernement, il forma le projet de bâtir, pour la 
ture résidence du Congrès, une ville qui ne serait 
mprise dans les limites d'aucune juridiction muni- 

irchiveênaixonalcê^ AF, II, 45, 6 mai 1703 [en anglais}. 



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LA SECONDE ÉTAPE DE LA COr^QUÊTE 187 

« cipale. Dans chacun des lieux où avait résidé le 
« Congrès, Tautorité municipale s'opposait, par voie 
(( publique ou privée, à Tautorité du Congrès, et le 
({ peuple de chacun de ces lieux s'attendait à êlre 
(( compté et considéré par le Congrès pour une part plus 
(( grande que celle qui lui revenait dans une confédé- 
« ration d'États égaux. Les mômes inconvénients se 
a produisent maintenant en France, mais avec de plus 
« grands excès. » — Danton sait cela et il est assez 
clairvoyant pour comprendre le danger ; mais le pli est 
pris, et il l'a donné lui-même. Depuis le 10 août, Paris 
tient la France asservie, et une poignée de révolution- 
naires tyrannise Paris*. 

I 

Grâce à la composition et à la tenue des assemblées 
de section, la source première du pouvoir est restée 
jacobine et se teint d'une couleur de plus en plus 
foncée; par suite, les procédés électoraux qui, sous la 
Législative, avaient formé la Commune usurpatrice du 

4. Moore, I, 485 (20 octobre) ; « Il est évident que, quoique tous 

< les départements de la France aient en théorie une part égale 
« dans le gouvernement, pourtant, en fait, le département de 
« Paris s'est approprié à lui seul tout le pouvoir du gouver- 
a nement. — Par la pression de l'émeute, Paris fait la loi à la 
« Convention et à toute la France. i> Moore, II, 53 1 (pendant le 
procès du roi) : « Tous les départements, y compris celui de 
« Paris, sont en réalité obligés de se soumetti*e souvent à la tyrannie 
« criarde d'une bande de coquins soldés qui, dans les tribunes, 

< usurpent le nom et les fonctions du peuple souverain, et qui. 
c dirigés secrètement par un petit nombre de démagogues, gou- 
c vernent cette malheureuse nation, i — Cf. t6., II (13 novembre.) 



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! LA RÉVOLUTION 

août, se sont perpétués et s'aggravent sous la Con- 
ition*. « Dans presque toutes les sections', ce sont les 
sans-culottes qui occupent le fauteuil, qui ordonnent 
rintérieur de la salle, qui disposent les sentinelles, 
qui établissent les censeurs et reviseui^. Cinq ou six 
espions habitués de la section, soldés à 40 sous, y 
sont depuis le commencement jusqu'à la fin de la 
séance; ce sont des gens à tout entreprendre. Ces 
mêmes hommes sont encore destinés à porter les 
ordres d'un comité de surveillance à l'autre,... de 
sorte que, si les sans-culottes d'une section ne sont 
pas assez forts, ils appellent ceux de la section 
voisine. » — En de pareilles assemblées, les élections 
it faites d'avance, et Ton voit comment toutes les 
ices électives demeurent par force ou arrivent force- 
nt aux mains de la faction. A travers les velléités 
stiles de la Législative et de la Convention, le conseil 

la Commune est parvenu d'abord à se maintenir 



. Sckmidt, I, 06. Lettre de Lauchou au président de la Conven- 
1, 11 octobre 1792 : a De sa pleine autorîté, la section de 1792 
arrêté, le 5 de ce mois, que les personnes en état de domes- 
icité pourraient voter dans nos assemblées primaires... U serait 
on que la Convention nationale trouvât moyen de persuader 
ux habitants de Paris qu'eux seuls ne composent pas la répu- 
ilique entière. Cette idée, quoique absurde, ne laisse pas de se 
éaliser tous les jours. » — /&., 99. Lettre deDamour, vice-pré- 
ent de la section du Panthéon, 29 octobre : « Le citoyen Paris... 
dit que lorsque la loi blesse l'opinion générale, il ne faut plus 
avoir égard... Ces perturbateurs, qui veulent à toute force 
ttraper des places, soit à la municipalité, soit ailleurs, causent 
gs plus grands vacarmes. i> 
l Ib., I, 223. Rapport de Dutard. 14. mai. 



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U SECONDE ÉTAPE DE U CONQUÊTE 189 

pendant quatre mois; puis, en décembre*, quand il est 
enfin obligé de se dissoudre, il reparaît, autorisé de 
nouveau par le suffrage populaire, renforcé et complété 
par ses pareils, avec trois chefs, procureur-syndic, 
substitut et maire, tous les trois auteurs ou fauteurs de 
septembre, avec Chaumette, soi-disant Anaxagoras, 
ancien mousse, puis clerc, puis commis, toujours 
endetté, bavard et buveur; avec Hébert, dit le Père 
DuchemCj et c'est tout dire; avec Pache, subalterne 
empressé, intrigant doucereux, qui a exploité son air 
simple et sa figure de brave homme pour se pousser 
jusqu'au ministère de la guerre, qui a mis là tous les 
services au pillage, et qui, né dans une loge de concierge, 
y revient dîner par calcul ou par goût. — Par delà Tau- 
torité civile, les Jacobins ont accaparé aussi le pouvoir 
militaire. Aussitôt après le 10 août', la garde nationale 
refondue a été distribuée en autant de bataillons qu'il y 
a de sections, et chaque bataillon est ainsi devenu a la 
a section armée p ; là-dessus, on devine de quoi mainte- 
nant il se compose, et quels démagogues il se choisit 



1 Mortîmer-Temaux, VI, 117 ; VII, 59 (scrutins des 2 et 4 dé- 
cembre). — Dans la pinpart de ces scrutins et de ceux qui sui- 
vent, le nombre des votants n'est que le vingtième de celui des 
inscrits. Chaumette est élu dans sa section par 55 voix, Hébert par 
56, Gency, maître tonnelier, par 34, Lechenard, tailleur, par 39, 
Douce, ouvrier en bâtiment, par 24. — Pache, élu maire le 15 fé- 
vrier 1793, obtient 11881 voix sur 160000 inscrits. 

2. Bûchez et Roux, XVII, 101. (Décret du 19 août 1792.) —Mor- 
timer-Temaux, IV, 223. — Beaulieu, Essais, III, 454. « Depuis le 
10 août, la garde nationale a cessé d'exister. » — Buzot, 454. — 
Schmidt, I, 533. (Dutard, 29 mai) : < Il est de fait que la force 
armée de Paris est nulle, i 



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LA RÉVOLUTION 

r officiers et sous-officiers. « On ne peut plus, écrit 
n député, donner le nom de garde nationale au 
imassis de gens à piques et de remplaçants, mêlés 
B quelques bourgeois, qui, depuis le 10 août, conti- 
nent à Paris le service militaire. » A la vérité, 
000 noms sont sur le papier ; aux grands appels, tous 
inscrits, s'ils n'ont pas été désarmés, peuvent venir; 
s, à l'ordinaire, presque tous restent chez eux et 
3nt un sans-culotte pour monter leur garde. En fait, 
r fournir au service quotidien, il n'y a, dans chaque 
ion, qu'une réserve soldée, environ cent honunes, 
ours les mêmes. Cela fait dans Paris une bande de 
Lre à cinq mille tape-dur, dans laquelle on peut 
lôler des pelotons qui ont déjà figuré en septembre, 
lard et ses 68 hommes à l'Abbaye, Gauthier et ses 
hommes à Chantilly, Audouin, dil le Sapeur des 
mes, et ses 550 hommes dans la banlieue de Paris, 
rnier, Lazowski et leurs 1500 hommes à Orléans et à 
jailles*. — Quant à leur solde et à la solde de leurs 
liaires civils, la faction n'est pas en peine; car, avec 
ouvoir, elle a pris l'argent. Sans compter ses rapines 
septembre', sans parler des innombrables places 

Beaulicu, Essaisy IV, 6. — Archives nationales^ F', 3249 (Oise), 
es des administrateurs de l'Oise, 24 août, 12 septembre, 
eptembre 1702. Lettres des administrateurs du district de 
nont, 14 septembre, etc. 

Cf. plus haut, livre III, cliap. !•', — Archives nationales^ F', 
. Lettre des administrateurs du district de Senlis, 31 octo- 
1702. Deux administrateurs de l'hôpital de Senlis ont été arrè- 
par des commissaires parisiens et conduits < au prétendu 
mité de Salut public de Paris, avec tout ce qu'ils pouvaient 



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LA SECONDE ÉTAPE DE LA CONQUÊTE 191 

lucratives dont elle dispose, quatre cents distribuées 
par le seul Pache, quatre cents autres distribuées par 
le seul Cliaumette*, la Commune a 850 000 francs par 
mois pour sa police militaire. D'autres saignées prati- 
quées au Trésor font encore couler l'argent public dans 
les poches de sa clientèle. Un million par mois entre- 
tient les ouvriers fainéants qu'elle a racolés à son de 
trompe pour établir un camp sous Paris. 5 millions de 
francs couvrent les petits détaillants de la capitale 
contre la dépréciation des billets de confiance. 
12 000 francs par jour maintiennent le prix du pain à 
la portée des indigents de Paris*. A ces fonds régulière- 
ment alloués, joignez les fonds qu'elle détourne ou 
qu'elle extorque. D'une part, au ministère de la guerre, 
Pache, son complice avant d'être son maire, a institué 
le gaspillage et le grappillage en permanence : en trois 
mois d'administration, il parviendra à laisser un décou- 
vert de 130 millions, « sans quittances' ». D'autre part, 

< avoir d'argent, bijoux, assignats. » Les mêmes commissaires 
emmènent deux sœurs de Thôpital avec toute Targenterie de la 
maison ; les sœurs ont été relâchées, mais l'argenterie n'a pas été 
rendue. — Bûchez et Roux, XXYI, 209 [Patriote français), séance 
du 30 avril 4793, compte rendu final de la commission chargée 
d'examiner les comptes de l'ancien comité de surveillance : « Panis 
« et Sergent (sont) convaincus de bris des scellés... i> a 67 580 
c livres trouvées chez Scpteuil ont disparu, ainsi que beaucoup 
c d'effets précieux. » 
i. Schmidt, I, 270. 

2. Mortimer-Temaux, lY, 221 à 229, 242 à 260; M, 43 à 52. 

3. Sybel, Histoire de l'Europe pendant la Révolution française, 
11, 76. —Mme Roland, II, 152: « La comptabilité fut impossible, 
a non seulement à établir, mais à figurer, pour 130 millions... 
€ Dans les 2i heures qui suivirent sa démission, il nomma à 



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2 LA RÉVOLUTION 

duc d*Orléans, devenu Philippe-Égalité, traîné en 
ant par ses anciens stipendiés, la corde au cou, 
esque étranglé, doit financer plus que jamais et de 
ute la profondeur de sa bourse; puisque, pour sauver 

vie, il consent à voter la mort du roi, c'est qu'il est 
signé à d'autres sacrifices*; probablement, des 
[ millions de dettes qu'on trouvera à son inventaire, 
le grosse part provient de là. — Ayant ainsi les places, 
s grades, les armes et l'argent, la faction, maîtresse 
5 Paris, n'a plus qu'à maîtriser la Convention isolée' 
l'elle investit de toutes parts. 



II 

Par les élections, elle y a déjà porté son avant-garde, 
nquante députés, et, grâce à l'attrait qu'elle exerce 

soixante places... depuis son gendre, devenu vicaire ordonna- 
teur à 19 000 livres d'appointements, jusqu'à son perruquier, 
polisson de 10 ans, fait commissaire des guerres, i — c II fut 
prouvé qu'on payait au complet des régiments réduits à un 
petit nombre d'hommes. » — Meillan, 20 : < La faction devint 
maîtresse à Paris par les brigands qu'elle soudoyait à l'aide des 
millions qu'elle faisait mettre à la disposition de la municipa- 
lité, sous prétexte d'assurer les subsistances. » 

1. Voyez, dans les Mémoires de Mme Elliot, les circonstances de 
vote. — Beaulieu, I, 445 : < J'ai vu, affiché au coin des rues, 

un placard signé Murât, par lequel il demandait 15 000 livres 
à M. le duc d'Orléans, en récompense de ce qu'il faisait pour 
lui. V — Gouverneur Morris, I, ICO, lettre du 21 décembre 1702. 
s tribunes forcent la Convention à révoquer son décret contre 
xpulsion des Bourbons. — Le 22 décembre, les sections pré- 
ntent une pétition dans le môme sens, et il y a dans les fan- 
urgs une sorte d'émeute en faveur de Philippe-Égalité. 

2. Schmidt, I, 246 (Dutard,15 mai) : a La Convention ne peut pas 
compter à Paris trente personnes qui soient de son parti. • 



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LA SECONDE ÉTAPE DE U CONQUÊTE 103 

sur les naturels emportés et despotiques, sur les tem- 
pcramenls brutaux, sur les esprits courts et détraqués, 
sur les imaginations affolées, sur les probités véreuses, 
sur les vieilles rancunes religieuses ou sociales, elle 
arrive, au bout de six mois, à doubler ce nombre*. Sur 
les bancs de l'extrémité gauche, autour de Robespierre, 
Danton et Marat, le noyau primitif des septembriseurs 
atlire à lui les hommes de son acabit : d*abord les 
pourris comme Chabot, Tallien et Barras, les scélérats 
comme Fouché, Guffroy et Javogues, les enfiévrés et 
possédés comme David, les fous féroces comme Carrier, 
les demi-fous méchants comme Joseph Lebon, les 
simples fanatiques comme Levasseur, Baudot, Jean- 
bon-Saint-André, Romme et Le Bas, ensuite et surtout 
les futurs représentants à poigne, gens rudes, autori- 
taires et bornés, excellents troupiers dans une milice 
politique, Bourbotte, Duquesnoy, Rewbell, Bentabole, 
« un tas deb.... d'ignorants, disait Danton*, n'ayant pas 
« le sens commun, et patriotes seulement quand ils 
« sont soûls. Marat n'est qu'un aboyeur; Lcgcndre n'est 
« bon qu'à dépecer sa viande ; les autres ne savent que 
« voter par assis et levé; mais ils ont des reins et du 
« nerf ». Parmi ces nullités énergiques, on voit s'élever 
un jeune monstre, au visage calme et beau, Saint-Just, 

i. Bûchez et Roux, XXV, 463. Appel nominal du 13 avril 1793; 
quatre-vingt-douze députés votent pour Marat. 

2. Prudhomme, Criines de la Révolution^ V, 153. Conversation 
avec Danton, en déceml)re 1792. — Barante, III, 123. Même conver- 
sation, mais probablement d'après une autre tradition orale. — 
J'ai été obligé de sul)stituer un équivalent aux derniers mots trop 
crus de la citation. 

Là révolution, it. t. VI. — 13 



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494 



LA RÉVOLUTION 



sorte de Sylla précoce, qui, à vingt-cinq ans, nouveau 
venu, sort tout de suite des rangs et à force d'atrocité 
se fait sa place*. Six ans auparavant, il a débuté dans 
la vie par le vol domestique : en visite chez sa mère, il 
est parti de nuit, emportant Targenterie et des bijoux 
qu'il est venu manger dans un hôtel garni, rue Fromen- 
teau, au centre de la prostitution parisienne*; là-dessus, 
à la demande des siens, on Ta enfermé six mois dans 
une sorte de maison d'arrêt. De retour au logis, il a 
occupé ses loisirs à composer un poème ordurier 
d'après la Pucelle; puis, par une contraction furieuse 
qui ressemble à un spasme, il s'est lancé, la tête en 
avant, dans la révolution, a Un sang calciné par 
« l'élude », un orgueil colossal, une conscience hors des 
gonds, une imagination emphatique, sombre, hantée 
par les souvenirs sanglants de Rome et de Sparte, une 
intelligence faussée et tordue jusqu'à se trouver à l'aise 
dans, l'habitude du paradoxe énorme, du sophisme 



i. II porte le premier la paix)1e, au nom delà Montagne, dans le 
procès du roi, et devient tout de suite président des Jacobins. Son 
discours contre Louis XVI est significatif, a Louis est un autre 
a Catilina; b il faut le tuer, d'abord comme traître, saisi en fla- 
grant délit, ensuite comme roi, c^est-à-dire à titre d'ennemi natu- 
rel et de bête féroce prise dans un rets. 

2. Vatel, Charlolte Corday et les Girondins^ I, préface, cxli (avec 
toutes les pièces de Taflaire, les lettres de JÂme de Saint-Just, 
rinteiTogatoire du 6 octobre 1786, etc.). Les objets volés étaient 
six pièces d'argenterie, une bague fine, des pistolets garnis en or, 
des paquets de galon d'argent, etc. — Le jeune homme déclare 
<L qu'il est au moment d'être placé dans les gardes de M. le comte 
a d'Artois, en attendant qu'il soit assez grand pour entrer dans 
< les gardes du corps. » Il a songé aussi à cnti*er à l'Oratoire. 



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LA SECONDE ÉTAPE DE U CONQUÊTE 105 

elTronté et du mensonge meurtrier*, tous ces ingré- 
dients dangereux, amalgamés dans la fournaise de 
l'ambition refoulée et concentrée, ont bouillonné en lui 
longtemps et silencieusement, pour aboutir à Toutrance 
continue, à Finsensibilité voulue, à la raideur automa- 
tique, ù la politique sommaire de Tutopiste dictateur et 
exterminateur. — Manifestement, une minorité pareille 
n'acceptera pas la règle des débats parlementaires, et, 
plutôt que de céder à la majorité, elle importera dans 
la discussion les vociférations, les injures, les menaces, 
lesl)ousculades d'une rixe, avec les poignards, les pisto- 
lets, les sabres et jusqu'aux « espingoles » d'un vrai 
combat. 

(( Vils intrigants, calomniateurs, scélérats, monstres, 
« assassins, gredins, imbéciles, cochons' », voilà leurs 
apostrophes ordinaires, et ce ne sont là que leurs 
moindres violences. 11 y a telle séance où le président 
est obligé de se couvrir trois fois et finit par briser sa 
sonnette. Ils l'injurient, ils le forcent à descendre du 

i. Cf. son discours contre le roi, ses rapports sur Danton, sur 
les Girondins, etc. Pour comprendre le caractère de Saint-Just, 
lire sa lettre à d'Aubi^y, 20 juillet 1702 : a Depuis que je suis ici, 
c je suis dévoré par une fièvre républicaine qui me dévore et me 
c consume... Il est malheureux que je ne puisse rester à Paris. 
« Je me sens de quoi surnager dans ce siècle... Vous êtes tous des 

< lâches qui ne m'avez pas apprécié. Ua palme s*élévera pourtant 
c et vous obscurcira peut-être. Infâmes que tous êtes, je suis un 

< fourbe, un scélérat, parce que je n*ai point d'argent à vous don- 
« ner? An*achez-moi le cœur, et mangez-le; vous deviendrez co 
« que vous n'êtes point : grands. t> 

2. Bûchez et Roux, XXIV, 200, 3G3; XXV, 523; XXVII, 144, 145. 
— Moniteur f XIV, 80 (paroles de Danton, David, Lcgcudro, 
Uai^al). 



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496 LA RÉVOLUTION 

fauteuil, ils demandent « qu'il soit cassé ». Basire veut 
« lui arracher des mains » une déclaration qu'il pré- 
sente; Bourdon, de TOise, lui crie que, « s*il est assez 
« osé pour la lire*, il Tassassine ». La salle « est 
« devenue une arène de gladiateurs' ». Parfois, la Mon- 
tagne se précipite tout entière hors de ses bancs, et, 
contre cette vague humaine qui descend de gauche, 
une vague pareille descend de droite : les deux s'entre- 
choquent au centre de la salle, parmi des cris et des 
gestes furieux, et, dans une de ces bagarres, un monta- 
gnard ayant présenté son pistolet, le girondin Lauze- 
Deperret tire Tépée'. A partir du milieu de décembre, 
des membres marquants du côté droit, « continuelle- 
« ment poursuivis, menacés, outragés », réduits « à 
« découcher toutes les nuits, sont forcés d'avoir des 
(( armes pour leur défense* », et, après le supplice du 
roi, ils en apportent <( presque tous » aux séances de la 
Convention. En effet, chaque jour, ils peuvent s'at- 
tendre à l'assaut final, et ils ne veulent pas mourir 
sans vengeance : dans la nuit du 9 au 10 mars, ne se 
trouvant plus que quarante-trois, ils se font passer le 

i Moniteur, XV, 74. — Bûchez et Roux, XXVII, 254, 257, séan- 
ces du 6 janvier et du 27 mai. 

2. Ib., XIV, 851, séance du 26 décembre 1792. Discours de 
JuUicn de la Drômc. 

5. /^., XIV, 708, séance du 16 décembre. Le président : a J'ai 
a rappelé trois fois Galon à l'ordre ; trois fois il a résisté, d — 
Vergniaud : « La majorité de l'Assemblée (est) sous le joug dune 
a minorité séditieuse. » — Ib.j XIV, 851, 853, 805, séances du 26 
et du 27 décembre. — Bûchez et Roux, XXV, 300, séance du 11 
avril. 

4. Louvet, 72. 



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LA SECONDE ÉTAPE DE U CONQUÊTE 197 

mot pour s*élancer ensemble, « au premier mouvement 
« hostile, contre leurs adversaires et pour en tuer le 
(( plus possible » avant de périr*. 

L'expédient est désespéré, mais c'est Tunique; car, 
outre les forcenés de la salle, ils ont contre eux les for- 
cenés des tribunes, et là aussi il y a des septembriseurs. 
La pire canaille jacobine les enveloppe à demeure et de 
parti pris, d'abord dans la vieille salle du Manège, puis 
dans la nouvelle salle des Tuileries. En cercle autour 
d'eux et au-dessus d'eux, ils voient tous les jours des 
adversaires enrégimentés, « huit ou neuf cents têtes 
« encaquées dans la grande galerie du fond sous une 
« voûte profonde et sourde », et de plus, sur les côtés, 
mille ou quinze cents autres, deux immenses tribunes 
toutes pleines'. Comparées à celles-ci, les galeries de 
la Constituante et de la Législative étaient calmes. 
(( Rien ne déshonore plus la Convention, écrit un spec- 
tateur étranger', que l'insolence de ses auditeurs » ; 
à la vérité, un décret interdit toutes les marques d'ap- 
probation ou de désapprobation; mais « il est violé 
« tous les jours, et personne n'a jamais été puni pour 

1. Meillan, 24 : « Depuis quelque temps, nous étions tous armés 
<L de sabres, de pistolets, d'espingoles. » — Moore, II, 235 (octo- 
bre 4792). Déjà à celte date un grand nombre de députés ne sor- 
taient qu'armés de cannes à dard et de pistolets de poche. 

2. Dauban, la Démagogie en 1703, 181. Description de la 
salle par Prudhomme, avec estampes. — 76., 190. Lettre de Bris- 
sot à ses commettants: a Les brigands et les bacchantes ont 
(L trouvé moyen de s'emparer de la nouvelle salle. » — Selon Prud- 
homme, les tribunes peuvent contenir en tout quatorze cents 
personnes, et, selon Dulaure, deux à trois mille. 

3. Moore, I, 44 (10 oclobre) et 11, 534. 



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108 LA RÉVOLUTION 

a ce délit ». Vainement la majorité s'indigne contre 
la troupe de grcdins soldés » qui l'obsèdent et qui 
l'oppriment; tout en réclamant et en protestant, elle 
subit cette obsession et cette oppression. « Effroyable 
« lutte, dit un député*, cris, murmures, trépigne- 
« ments, huées.... Les injures les plus ordurièrcs ont 
({ été vomies par les tribunes. » — « Depuis long- 
a temps, dit un autre, on ne peut parler ici si l'on 
« n'a obtenu leur permission*. » Le jour où Buzot 
obtient la parole contre Marat, « elles entrent en fureur, 
« hurlent, trépignent et menacent' » ; chaque fois que 
Buzot veut commencer, les clameurs couvrent sa voix, 
et il reste une demi-heure à la tribune sans pouvoir 
achever une phrase. Aux appels nominaux surtout, les 
cris ressemblent à ceux de la foule en délire qui, 
dans un cirque espagnol, suit des yeux et du cœur le 
combat des picadors et du taureau : a vociférations 
« de cannibales » chaque fois qu'un député ne vote 
pas la mort du roi, ou vote l'appel au peuple; 
« huées interminables » chaque fois qu'un député 
vote l'accusation de Marat. « Je déclare, disent dos 
« députés à la tribune, que je ne suis pas libre ici ; je 
(( déclare qu'on me fait délibérer sous le couteau*. » 

1. Moniteur, XIV, 795, 49 décembre 1792. Discours de Lanjui- 
rais. 

2. Bûchez et Roux, XX, 5, 396, séance du 11 avril 1793. Discour» 
de Lauze-Deperret. 

3. Dauban, 143. Lettre de Valazé, 14 avril. — Cf. Moniteur , XIV, 
746, séance du 14 décembre. — Ib., 800, séance du 20 déccmbi-e, 
tout entière. — 76., 853, séance du 26 décembre. 

4. Discours de Salle. — Lanjuinais dit aussi : a On parait déli- 



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U SECONDE ETAPE DE LA CONQUÊTE iOO 

A la porte de la salle, on annonce à Charles Villette que 
« s*il ne vote pas la mort du roi, il sera massacré o. 
— Et ce ne sont pas là des menaces en Tair. Le 
10 mars, en attendant Témeute promise, « les tribunes 
(( averties... armaient déjà leurs pistolets* ». Au mois 
de mai, les femmes déguenillées et payées qui, sous le 
nom « de Dames de la Fraternité », se sont formées en 
club, viennent tous les jours, dès le matin, monter la 
garde en armes dans les couloirs de la Convention; 
elles déchirent les billets donnés à ceux ou à celles qui 
ne sont pas de leur bande; elles accaparent toutes les 
places; elles montrent des pistolets et des poignards, et 
disent « qu'il faut faire sauter dix-huit cents tôles, 
« pour que tout aille bien* ». 

Derrière ces deux premières lignes d'assaillants, il en 
est une troisième, bien plus épaisse, d'autant plus 
effrayante qu'elle est obscure et indéfinie, je veux dire 
la multitude vague de la séquelle anarchiste, éparse 
dans tout Paris et toujours prête à renouveler contre la 
majorité récalcitrante le 10 août et le 2 septembre. De 
la Commune, des Jacobins, des Cordeliers, de l'Évêché, 
des assemblées de section, des groupes qui stationnent 



« bérer ici dans une Convention libre ; mais c'est sous les poî- 
« gnards et les canons des factieux. » — Moniteur, XV, 180 
séance du 16 janvier. Discours de N., député, prononcé à la de- 
mande de Charles de Villette. 

1. Meillan, 24. 

2. Archives nationales, AF, 11,45. Rapports de police des 16, 18 
et 19 mai. « On craint au premier jour quelque scène sanglante. » 
— Bûchez et Roux, XXVII, 123. Rapport de Gamon, inspecteur de 
la salle de la Convention. 



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U RÉVOLUTION 

lileries et dans les rues, partent incessamment 
otions incendiaires et des appels à Témeute. 
, écrit le président de la section des Tuileries*, 
lôme moment et dans différents points de Paris, 
du Bac, au Marais, à Téglise Saint-Eustache, au 
is de la Révolution, sur la terrasse des Feuillants, 
scélérats prêchaient le pillage et Tassassinat. » 
lendemain, encore sur la terrasse des Feuillants, 
■dire sous les fenêtres mômes de la Convention, 
provoque l'assassinat de Louvet, pour avoir 
)ncé Robespierre ». — « Je n'entends parler, 
le ministre Roland, que de conspirations, de 
ets de meurtre. » — Trois semaines plus tard, 
it plusieurs jours « on annonce un soulèvement 
1 Paris* » ; le ministre est averti « qu'on a voulu 
le canon d'alarme », et les têtes sur lesquelles 
cette insurrection toujours grondante sont 
ïes d'avance. Dans le mois qui suit, au mépris de 
îxpresse et récente, « l'assemblée électorale fait 
ûmer et distribuer gratuitement la liste des indi- 
s associés aux clubs de la Sainte-Chapelle et des 
liants ; elle ordonne aussi l'impression et la dis- 
ition de la liste des huit mille et des vingt mille, 
que celle des clubs de 1789 et de Montaigu* ». 
is de janvier, « les colporteurs crient dans la rue 

liteur, XIV, 362 (1« novembre 1792). — Ib., 387, séance 

membre. Discours deRoyer et de Gorsas. — 7&., 382. Lettre 

id, 5 novembre. 

, XIV, 699. Lettre de Roland, 28 novembre. 

, XIV, 697, n- du 41 décembre. 



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U SECONDE ÉTAPE DE lA CONQUÊTE 201 

« la liste des aristocrates et royalistes qui ont volé 
« rappel au peuple* ». Quelques-uns des appelants sont 
signalés nominativement par des placards, et Thibault, 
évoque du Cantal, occupé à lire sur un mur rafflche 
qui le concerne, entend dire à ses côtés : « Je voudrais 
« bien connaître cet évêque du Cantal, je lui ferais 
« passer le goût du pain. » Des tape-dur montrent du 
doigt des députés qui sortent de séance, et crient : a II 
« faut écharper ces gueux-là! » — De semaine en 
semaine les signes avant-coureurs d'une insurrection se 
suivent et se multiplient, comme les éclairs dans un 
ciel chargé d'orages. Le !«*' janvier, « le bruit court que 
« les barrières doivent être fermées la nuit même et 
« que les visites domiciliaires vont recommencer' ». Le 
7 janvier, sur la motion des Gravilliers, la Commune 
demande au ministre de la guerre 152 canons qui sont 
aux magasins de Saint-Denis, afin de les répartir entre 
les sections. Le 15 janvier, les Gravilliers proposent aux 
quarante-sept autres sections de nonuner, comme au 
10 août, des commissaires spéciaux qui s'assembleront 

1. Moniteur f XY, 180, séance du 16 janvier. Discoui^ de Lehardi , 
Hugues et Thibault. — Meillan, 14 : a Alors fut tracée une ligne de 
« séparation entre les deux côtés de rAssembléc. Plusieurs députés 
« que la faction voulait perdre avaient voté la mort. On préféra 
c prendre pour base la liste des suffrages pour l'appel au peuple 
c dans laquelle ils étaient presque tous inscrits. Nous fûmes donc 
c désignés sous le nom d'appelants. » 

2. Ib., XV, 8. Discours de Rabaut-Saint-Étienne. — Bûchez et 
Roux, XXIII, 24. — MorLimcr-Ternaux, V, 418. — Moniteur, XV, 
180, séance du 10 janvier. — Bûchez et Roux, XXIV, 292. — il/o«i- 
teur^ XV, 182. Lettre du maire de Paris, 16 janvier. — 76., 179. 
Lettre de Roland, 16 janvier. — Bûchez et Roux, XXIV, 448. Rap- 
port de Santerre. 



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202 LA nÉYOLUTION 

à rÉvêché et veilleront à la sûreté publique. Le même 
ur, pour que la Convention ne se méprenne pas sur 
)bjet de ces nienées, on dit tout haut dans ses tribunes 
le les canons ramenés sont à Paris « pour faire un 
10 août contre elle ». Le môme jour, il faut un 
jploiement de force militaire pour empêcher les ban- 
ts de se porter aux prisons et d*y « renouveler les 
massacres ». Le 28 janvier, le Palais-Royal, centre 
;s gens de plaisir, est cerné par Santerre à huit heures 
1 soir, et « six mille hommes environ, trouvés sans 
carte de civisme », sont arrêtés pour subir un à un 
jugement de leur section. — Non seulement l'éclair 
*ille, mais déjà, par coups isolés, la foudre frappe*, 
î 51 décembre, un nommé Louvain, dénoncé jadis par 
arat comme agent de La Fayette, est égorgé au fau- 
)urg Saint-Antoine, et son cadavre est traîné dans les 
les jusqu'à la Morgue. Le 25 février, c'est le pillage 
;s épiciers, sur les provocations de Marat, avec la 
innivence ou la tolérance de la Commune. Le 9 mars, 
est l'imprimerie de Corsas saccagée par deux cents 
)mmes armés de sabres et de pistolets. Le môme soir 
le lendemain, c'est l'émeute préparée et lancée contre 
Convention elle-même ; c'est « le comité des Jacobins 
appelant toutes les sections de Paris à se lever en 
armes » , pour « se débarrasser » des députés appe- 

1. Bûchez et Roux, XV, 23 à 26. — Mortimer-Ternaux, VI, 184. 
anifeste du comité central, 9 mars, 2 heures du matin.) — /6., 
3. Récit de Fournier à la barre de la Convention, 12 mars. — 
ipport du maire de Paris, 10 mars. — Rapport du ministre de 
justice, 13 mars. — Meillaa, 24. — Louvet, 72, 74. 



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U SECONDE ÉTAPE DE LA CONQUÊTE 203 

lants et des ministres; c'est la société des Cordeliers 
invitant les autorités parisiennes « à s'emparer de 
« l'exercice de la souveraineté et à mettre en arresta- 
« tion les députés traîtres » ; c'est Fournier, Varlet et 
Champion requérant la Commune « de se déclarer en 
(( insurrection et de fermer les barrières »; ce sont 
toutes les avenues de la Convention occupées par « des 
« dictateurs de massacre »j Pétion* et Beurnon ville 
reconnus au passage, poursuivis et en danger de mort, 
des attroupements furibonds sur la terrasse des Feuil- 
lants pour « juger populairement », pour « couper des 
« têtes » et pour « les envoyer aux départements ». — 
Par bonheur, il pleut, ce qui refroidit toujours l'eflcr- 
vescence populaire, et un député du Finistère, Kerve- 
legan, qui s'échappe, trouve moyen d'aller chercher 
au fond du faubourg Saint-Marceau un bataillon de 
volontaires brestois, arrivés depuis quelques jours et 
encore fidèles; ils accourent à temps pour dégager la 
Convention. — Ainsi vit la majorité, sous la triple pres- 
sion de la Montagne, des tribunes, de la plèbe exté- 
rieure, et, de mois en mois, surtout à partir du 
10 mars, la pression va s'aggravant. 



III 

De mois en mois, sous cette pression, la majorité 
fléchit. — Quelques-uns sont domptés par le pur effroi 

4. Pétion, Mémoires, 106 (édit. Daiiban) : « Combien de fois 
c me suis-je entendu dire : «t Scélérat, nous aurons ta tête I » — 



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204 U RÉVOLUTION 

physique : dans le procès du roi, au troisième appel 
nominal, lorsque les votes de mort tombaient du haut 
de la tribune, un député, voisin de Daunou, « témoi- 
(( gnait par ses gestes sa désapprobation énergique. Son 
a tour arrive; les tribunes, qui sans doute avaien 
(( remarqué son attitude », éclatent en menaces si 
violentes, que pendant quelques minutes il est impuis- 
sant à se faire entendre; « enfin le silence se rétablit, 
et il vote... la mort* ». — D'autres, comme Durand 
de Maillane, avertis par Robespierre que « le parti le 
a plus fort est aussi le plus sûr », se répètent « qu'il 
a est prudent, nécessaire de ne pas contrarier le peuple 
c en émotion », et prennent la résolution a de se tenir 
a constamment à Técart sous Tégide de leur silence et 
« de leur nullité* ». Parmi les cinq cents députés de la 
Plaine, il y en a beaucoup de cette sorte; on commence 
à les appeler (( crapauds du Marais » ; dans six mois, ils 
se réduiront eux-mêmes à Tétat de figurants muets ou 
plutôt de mannequins homicides, et, sous un regard de 

a Et je ne puis pas douter que plusieurs fois on n'ait eu le projet 
c (le m assassiner. » 

1. Taillandier, Documents biographiques sur Daunou (Récit 
de Daunou), 38. — Doulcct de Pontécoulant, Mémoires, I, 139 : 
a C'est alors qu'on vit la Montagne user de tous les moyens din- 
« timidation qu'elle savait si bien mettre en œuvre, remplir les 
a tribunes de ses satellites qui se désignaient à haute voix chaque 
a député, à mesure qu'il montait au bureau du président pour 
« motiver son vote, et qui poursuivaient de hurlements féroces 
« chacun de ceux qui ne votaient pas pour la mort immédiate et 
« sans restriction. » — Camot, Mémoires, T, 293. — Garnot a voté 
la mort du roi et cependant avoue que « Louis XVI eût été sauvé 
« si la Convention n'eût pas délibéré sous les poignards t. 

2. Durand de Maillane, 35, 38, 57. 



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LA SECONDE ETAPE DE LA CONQUÊTE 205 

Robespierre, « leur cœur, maigri d'épouvante* », leur 
remontera jusque dans la gorge. Bien avant la chute des 
Girondins, a atterrés du présent, ne trouvant plus dans 
(( leur âme aucun ressort », ils laissent déjà voir sur 
leur visage « la pâleur de la crainte ou Tabandon du 
« désespoir' ». Carabacérès louvoie, puis se réfugie 
dans son comité de législation'. Barère, né valet et 
valet à tout faire, met sa faconde méridionale au service 
de la majorité probable, jusqu'au moment où il mettra 
sa rhétorique atroce au service de la minorité maîtresse. 
Siéyès, après avoir voté la mort, entre dans un silence 
obstiné, autant par dégoût que par prudence : « Qu'im- 
« porte, dit-il, le tribut de mon verre de vin dans ce 
(( torrent de rogomme*? » — Plusieurs, même dans la 
Gironde, colorent à leurs propres yeux leurs concessions 
par des sophismcs. Il y en a qui, « se croyant quelque 
« popularité, craignent de la compromettre*. Parfois 
« on prétexte la nécessité de conserver son influence 
« pour des circonstances importantes. Quelquefois on 
(( afl'ecte de dire ou même on dit de bonne foi : Laissez 

4. Mot de Dusaulx dans les Fragments pour servir à V histoire 

de la Convention, 
2. Mme Roland, Mémoires, édition Barrière et Berville, II, 52. 

(Note de Roland.) 
^ 3. Moniteur, XV, 487. Vote de Cambacérès : « Louis a encouru 
. a les peines établies contre les conspirateurs par le Code pénal... 

« Il faut suspendre l'exécution jusqu'à la cessation des hostilités ; 
r a en cas d'invasion du territoire français par les ennemis de la 

a république, le décret sera mis à exécution. » — Sur Barère, 

voyez le terrible article de Macaulay (Diographical Essaya), 

4. Sainte-Beuve, Causeries du lundi, V, 209. (Siéyès, d'après ses 
papiers inédits.) 

5. Mme Roland, II, 56. (Note de Roland.) 



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206 LA RÉVOLUTION 

« faire (les extravagants), ils se font connaître, ils 
« s'usent ». — Souvent les motifs allégués sont scanda- 
leux ou grotesques. Selon Barbaroux, il faut voter 
l'exécution immédiate, parce que c'est le meilleur 
moyen de disculper la Gironde et de fermer la bouche à 
ses calomniateurs jacobins*. Selon Berlier, il faut voter 
la mort; car à quoi bon voter l'exil? Louis XVI serait 
déchiré avant d'arriver à la frontière*. — La veille de 
l'arrêt, Vergniaud disait à M. de Ségur : « Moi, voter la 
« mort! c'est m'insulter que de me croire capable 
(( d'une action aussi indigne. » Et il en détaillait 
l'affreuse iniquité, l'inutilité, le danger même. — « Je 
« resterais, disait-il, seul de mon opinion que je ne 
« voterais pas la mort' » ; et le lendemain, ayant voté 
comme on sait, il s'excuse en disant « qu'il n'a pas cru 
« devoir mettre en balance la chose publique avec la 
« vie d'un seul homme* ». Quinze à vingt députés, 
entraînes par son exemple, ont voté comme lui, et cet 
appoint a suffi pour déplacer la majorité*. — Même 
faiblesse aux autres moments décisifs. Chargé de 
dénoncer la conjuration du 10 mars, Vergniaud l'attribue 
aux aristocrates et avoue à Louvet « qu'il n'a pas voulu 
« nommer les vrais conspirateurs, de peur de trop 
« aigrir des hommes violents et déjà portés à tous les 

4. Morlimcr-Ternaux, V, 476. 
2. Ib., V, 513. 

5. Comte de Ségur, Mémoires^ I, i3. 

4. Ilarmand de la Meuse (membre de la Convention), Anecdotes 
relatives à la Révolution^ 83, 85. 

5. Meissner, 148, Voyage à Paris (dernier mois de 4795). Témoi- 
gnage du régicide Audreia. 



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LA SECONDE ÉTAPE DE LA CONQUÊTE 207 

« excès* ». Le fait est que les Girondins, comme jadis 
les constitutionnels, sont trop civilisés pour leurs adver- 
saires et subissent la force, faute de se résoudre à 
remployer. 

a Subjuguer la faction, dit l'un d'eux*, cela ne se 
« pouvait faire qu'en l'égorgeant, ce qui peut-être 
(( n'était pas bien difficile. Tout Paris était aussi las que 
(( nous de son joug, et, si nous avions eu le goût et la 
(( science des insurrections, elle eût été bientôt détruite. 
« Mais comment faire adopter des mesures aussi atroces 
« à des hommes qui en reprochaient l'usage à leurs 
(( adversaires? Et cependant elles auraient sauvé la 
« patrie. » Par suite, incapables d'agir, ne sachant que 
parler, réduits à protester, à barrer la voie aux décrets 
révolutionnaires, à faire appel aux déparlements contre 
Paris, ils apparaissent comme un obstacle aux gens 
pratiques et engagés de tout leur cœur dans le fort de 
l'action. — Sans doute, Carnot est aussi honnête 
qu'eux, aussi honnête « que peut l'être un fanatique 
« badaud' ». Sans doute, Cambon, non moins intégre 
que Roland, s'est prononcé aussi haut que Roland 
contre le 2 septembre, la Commune et l'anarchie*. — 
Mais, à Carnot et à Cambon qui passent leurs nuits, 
l'un à établir ses budgets, l'autre à étudier ses cartes, 

4. Louvet, 75. 
2. Mcillan, 16. 

5. Mot de M. Guizot (Mémoires, IT, 73). 

4. Moniteur, XIV, 452, séance du 10 novembre 1792. Discours de 
Cambon : a Voilà ce qui me fera toujours haïr le 2 septembre ; car 
« je n'approuverai jamais les assassinats. » Dans le même discours, 
il justifie les Girondins du reproche de fédéralisme. 



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208 LA RÉVOLUTION 

il faut avant tout un gouvernement qui leui* fournisse 
des millions et des armées, partant une Convention 
unanime et sans scrupules, o'est-à-dire, puisqu'il n'y a 
pas d'autre expédient, une Convention contrainte, c'est- 
à dire enfin une Convention purgée de ses orateurs 
incommodes et dissidents*, en d'autres termes la dicta- 
ture de la populace parisienne. Dès le 15 décembre 
1792, Cambon s'y est résigné, et môme il a érigé le 
terrorisme populacier en système européen; à partir de 
celle date*, il prêche la sans-culotterie universelle, un 
régime qui, pour administrateurs, aura les pauvres et, 
pour contribuables, les riches, bref le rétablissement 
des privilèges en sens inverse ; c'est que le futur mot de 
Siéyès est déjà vrai : il ne s'agit plus d'appliquer les 

1. Le Maréchal Davouty par Mme de Blocqueville. Lettre de Da- 
vout, chef de bataillon, 2 juin 1793 : a L'âme de Le Peletier est 
a passée dans les nôtres; c'est assez vous dire quelles sont nos 
« opinions et quelle sera notre conduite dans la crise où va peut- 
a être nous plonger de nouveau une faction qui cherche à mettre 
« la guerre civile entre les départements et Paris.., Perfide élo- 
« quence... Tartufes modérés. » 

2. Moniteur, XIV, 758. Rapport de Cambon, 45 décembre, « sur 
« la conduite à tenir par les généraux français dans les pays 
« occupés par les années de la république. » Cette pièce essentielle 
est le vrai manifeste de la Révolution. — Bûchez et Roux, XXVII, 
140, séance du 20 mai, et XXVI, 177, séance du 27 avril, discours 
de Cambon : a Le département de THérauIt a dit à tel individu : 
« Tu es riche, tu as une opinion qui nous occasionne des dépen- 
« SCS... Je veux t'cnchaîner malgré toi à la révolution ; je veux que 
G lu prêtes ta fortune à la république, et, quand la liberté sci*a 
« établie, la république te rendra tes capitaux. » — a Je voudrais 
« donc qu'imitant le déparlement de l'Hérault, la Convention ouvrît 

< un emprunt civique d'un milliard qui serait rempli par les 
« égoïstes et les indifférents. » — Décret du 20 mai, « rendu à la 
c presque unanimité » : « Il y aura un empinint forcé d'un mil- 

< liard sur les citoyens riches, t 



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^^f^mr 



LA SECONDE ETAPE DE LA CON^QUÊTE 209 

principes de la révolulion, mais d*en sauver les hommes. 
Devant cette nécessité de plus en plus poignante, 
nombre de députés indécis suivent le courant, laissent 
faire les Montagnards et se détachent des Girondins. 

Et, ce qui est plus grave, par delà toutes ces défec- 
tions, la Gironde se manque à elle-même. Non seule- 
ment elle ne sait pas faire une ligue, être un corps ; non 
seulement « la seule pensée d'une démarche collective 
« la révolte, chacun de ses membres voulant être indé- 
« pendant, se conduire à sa manière* », présenter sa 
motion sans prévenir les autres et voter à Toccasion 
contre son parti; mais de plus, par son principe 
abstrait, elle est d'accord avec ses adversaires, et, sur 
la pente fatale où ses instincts d'honneur et d'humanité 
la retiennent encore, ce dogme commun, comme un 
poids intérieur, la fait glisser de plus en plus bas, 
jusque dans l'abîme sans fond où l'État, selon la for- 
mule de Jean-Jacques, omnipotent, philosophe, anti- 
catholique, anlichrétien, autoritaire, égalitaire, intolé- 
rant et propagandiste, confisque l'éducation, nivelle les 
fortunes, persécute TÉglise, opprime la conscience, 
écrase l'individu et, par la force militaire, impose sa 
forme à l'étranger*. Au fond, sauf un excès de brutalité 

1. Mcillan, 100. 

2. Discours de Ducos, 20 mars : a II faut opter entre l'ëduca- 
a tion domestique et la liberté. Tant que, par une éducation com- 
« mune, vous n'aurez pas rapproché le pauvre du riciie, c'est en 
a vain que vos lois proclameront la sainle Eqalilé. » — llabaut- 
Saint-Étienne : « Dans chaque canton, on érigera un temple na- 
a tional où, chaque dimanclie, les ofliciers municipaux aonneront 
a une leçon morale aux citoyens assemblés. Celte leçon sera tirée 

LJL RÉVOLUTION, IV. T. YI. 14 



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2iO U RÉVOLUTION 

et de précipitation, les Girondins, partis des mômes 
principes que la Montagne, marchent vers le môme but 
que la Montagne ; c'est pourquoi le préjugé sectaire amollit 
en eux les répugnances morales ; dans le secret de leur 
cœur, l'instinct révolutionnaire conspire avec leurs 
ennemis, et, en mainte occasion, ils se trahissent eux- 
mêmes. — Par ces défaillances diverses et multipliées, 
d'une part, la majorité diminue jusqu'à ne plus réunir 
que 279 voix contre 228*; d'autre part, à force de recu- 
lades, elle livre, un à un, aux assiégeants, tous les postes 
dominants de la citadelle publique, en sorte qu'au pre- 
mier assaut elle n'aura plus qu'à fuir ou à crier merci. 



lY 

Elle s'est voté en principe une garde départementale, 
et, devant les protestations de la Montagne, elle n'a pas 
osé convertir son principe en fait. — Elle a été proté- 
gée pendant six mois et sauvée le 10 mars par l'assis- 

« de livres approuvés par le corps législatif. Un catéchisme, aussi 
a simple que court, dressé par le corps législatif, sera enseigné, 
« et tout garçon devra le savoir par cœur. » — Sur les senti- 
ments des Girondins à l'égard du christianisme, voyez vol. V, 
livre II, ch. ni, et vol. VI, livre III, ch. m. — Sur les moyens d'éga- 
liser les fortunes, articles de Rabaut-Saint-Étienne (Bûchez et 
Houx, XXIII, 4G7). — Ib,, XXIV, 475 (7-11 mars), décret abolissant 
le droit de tester. — Condorcet, dans son Tableau des progrès de 
l'espril InunaiHy assigne aussi pour but à la société le nivellement 
des conditions. — Sur la propagande à l'étranger, lire le rapporr 
de Cambon (15 décembre). Ce rapport passe à la presque unani- 
mité, et Buzot l'aggrave par un amendement {Moniteur, XIV, 7ol). 
1. Bûchez et Roux, XX.YII, 287, séance du 28 mai, vote sur le 
maintien de la commission des Douze. 



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LA SECO.NDE ÉTAPE DE LA CONQUÊTE 211 

tance spontanée des fédérés provinciaux, et, loin d'or- 
ganiser ces auxiliaires de passage en un corps permanent 
de défenseurs fidèles, elle les laisse disperser ou cor- 
rompre par Pache et les Jacobins; — Elle a décrété à 
plusieurs reprises la punition des fauteurs de sep- 
tembre, et, sur leur pétition menaçante, elle ajourne 
indéfiniment les pom^suites*. — Elle a mandé à sa 
barre Fournier, Lazowski, Desfîeux et les autres me- 
neurs qui, le 10 mars, ont voulu la jeter par les 
fenêtres, et, sur leur apologie impudente, elle les 
renvoie absous, libres et prêts à recommencer'. — Au 
ministère de la guerre, elle élève tour à tour deux 
Jacobins sournois, Pache et Bouchotte, qui ne cesseront 
de travailler contre elle. Au ministère de l'intérieur, 
elle laisse tomber Roland, son plus ferme appui, et 
nomme à sa place Garât, un idéologue, dont l'esprit, 
composé de généralités creuses, et le caractère, pétri de 
velléités contradictoires, s'effondrent en réticences, en 
mensonges, en demi-trahisons sous le poids de son 
office trop lourd. — Elle vote le meurtre du roi, ce qui 
met une mare de sang infranchissable entre elle et les 
gens honnêtes. — Elle lance la nation dans une guerre 
de principes' et provoque contre la France une ligue 

1. Moniteur, XV, 395, séance du 8 février 4793. 

2. Décrets des 13 et 44 mars. 

r». Moore, II, 44 (octobre 1792). Danton déclare à la tribune que 
c la Convention doit être un comité d'insun*ection contre tous les 
« rois de l'uiiivcrs ». — Sur quoi Moore remarque que c'est déclarer 
la guci re à toute l'Europe, sauf la Suisse. — Mallet du Pan, Coiwi- 
déralious sur la Bévolulion de France, 37 : « Dans une lettre dont 
4 le hasard m'a procuré la connaissance, Brissot écrivait à l'un 



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U RÉVOLUTION 
îcnne, ce qui, en ramenant sur la frontière les 

de septembre, établit en permanence le régime 
►tembre à Tintérieur. — Elle forge d'avance les 
instruments de la Terreur prochaine, par le dé- 
ni institue le Tribunal révolutionnaire, avec Fou- 
Tinville comme accusateur public et Tobligation 
haque juré de prononcer à haute voix son verdict* ; 
décret qui condamne à la mort civile et à la con- 
}n des biens tout émigré « de Tun ou l'autre 
\ », même simple fugitif, môme rentré depuis six 
; par le décret qui met « hors la loi les aristo- 
es et les ennemis de la révolution' » ; par le décret 
lans chaque commune, étabUt une taxe sur les 

de la commune, afin de proportionner aux sa- 
le prix du pain*; par le décret qui soumet tout 
I grain à la déclaration et au maximum*; par le 

qui punit de six ans de fers la vente du numé- 
; par le décret qui ordonne « l'emprunt forcé 
1 milliard sur les riches'' » ; par le décret qui, dans 

s ministres-généraux, vers la fin de l'année passée : a II 
incendier les qualixî coins de l'Europe, notre salut est là. » 
ivcrgier, Collection des loin et décrets. Décret du 10-12 mai^, 
articles 4, 12, 13; titre II, articles 2, 3. Ajoutez-y le décret 
)1 mare, établissant la peine de mort contre quiconque 
oinposé ou imprimé des écrits provoquant au rétablisse- 
c la royauté. 

'. Décret du 28 mars-5 avril (article 6). — Cf. les décret» 
12 mars et du 23-2 1 avril. 
'crel du 27-50 mars. 
icrel du 3-7 avril. 
^crel du 4 mai. 
krel du 11-10 avril. 
foret du 20-25 mai. 



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LA SECONDE ÉTAPE DE U CONQUÊTE 213 

chaque grande ville, lève une armée de sans-culottes 
salariés « pour tenir les aristocrates sous leurs piques* »; 
enfin, par le décret qui, instituant le Comité de Salut 
public', fabrique un moteur central pour manœuvrer à 
toute vitesse toutes ces faux tranchantes à travers les 
fortunes et les vies. — A ces engins de destruction 
générale, elle en ajoute un, spécial, contre elle-même. 
Non seulement elle fournit à ses rivaux de la Commune 
les millions dont ils ont besoin pour solder leurs bandes ; 
non seulement elle avance, sous forme de prêt, aux di- 
verses sections' les centaines de mille francs dont elles 
ont besoin pour abreuver leurs aboyeurs; mais encore, 
dans les derniers jours de mars, juste au moment où 
elle vient d'échapper par hasard à la première invasion 
jacobine, elle fait élire dans chaque section un comité 
de surveillance, elle Taulorise à faire des visites domi- 
ciliaires et à désarmer les suspects*; elle tolère qu'il 
fasse des arrestations et qu'il impose des taxes nomina- 
tives; elle ordonne, pour lui faciliter ses opérations, que 
la liste de tous les hc*)itants de chaque maison, « avec 
(( leurs noms, prénoms, surnoms, âges et professions », 
soit affichée sur la porte et bien lisible^; elle lui en fait 
délivrer copie, elle la soumet à son contrôle. Pour 
achever, elle s'y soumet elle-même, et, « sans avoir 

1. Dt-'a-el du 5-7 avril. Paroles de Danton au cours de la dis- 
cussion. 

2. Décret du 6-11 avril. 

3. Décrété des 13, 16, 22, 23, 24, 25, 26, 29 mai et !•' juin. 

4. Décret du 21-23 mars, et du 26-30 mars. 

5. Déa-eli du 29-51 mars. 



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214 LA RÉVOLUTION 

« égard à l'inviolabilité d'un représentant de la nation 
« française* », elle décide qu'en cas de dénonciation 
politique ses propres membres pourront être mis en 
accusation. 



« Il me semble, écrit un observateur ironique', vous 
« entendre dire à la faction : Tenez, nous avons des 
(( moyens, mais nous ne voulons pas en faire usage 
« contre vous ; il n'y aurait pas de cœur à vous atta- 
« quer lorsque vous n'êtes pas en force. La force 
« publique émane de deux principes, de l'autorité légale 
« et de la force armée. Eh bien, nous allons d'abord 
« créer des comités de surveillance dont nous vous 
« établirons les chefs, parce que, avec cette verge, vous 
« pourrez donner le fouet à toutes les personnes 
« honnêtes de Paris et régler l'esprit public. Nous 
(( voulons faire plus, car le sacrifice ne serait pas com- 
« plot : nous voulons vous faire présent de notre force 
« armée, en vous autorisant à désarmer les gens qui 
« vous seront suspects. Quant à nous, nous sommes 
« prêts à vous rendre jusqu'à nos couteaux de poche'; • 

4. Décret du 4-5 avriL 

2. Schmidt, I, 232. Rapport de Dutard, 40 mai. 

5. Archives nationales, F^, 2401 à 2505. Registres des délibéra- 
tions des sections de Paris. — Beaucoup de ces registres com- 
mencent le 28 mars 4793 et contiennent les délibérations des co- 
mités révolutionnaires : par exemple, F', 2475, section des Piques 
ou de la place Vendôme. On voit par les procès-verbaux du 
28 mars et des jours suivants qu'on enlève aux suspects jusqu'aux 
moindres armes, cannes à épée, cannes à poignard, cannes à 
à dard, épées de toilette à poignée d'acier ou d'argent. 



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LA SECONDE ÉTAPE DE ïA CONQUÊTE 215 

« nous restons isolés avec nos vertus et nos talents. 
« Mais prenez-y garde. Si, manquant à la reconnais- 
« sance, vous osiez attenter à nos personnes sacrées, 
« nous trouverions des vengeurs dans les départements. 
« — Eh, que vous importe ce que pourront faire les 
« départements déchaînés l'un contre l'autre, lorsque 
« vous ne serez plus? » — Rien de plus exact que ce 
résumé ni de mieux fondé que cette prédiction. Désor- 
mais, et en vertu des décrets de la Convention elle- 
même, les Jacobins ont non seulement le pouvoir 
exécutif tout entier, tel qu'on le rencontre dans les 
pays civilisés, mais aussi le pouvoir discrétionnaire du 
tyran antique ou du pacha moderne, cette main-forte 
arbitraire qui, choisissant l'individu, s'abat sur lui pour 
lui prendre ses armes, sa liberté et son argent. A partir 
du 28 mars, on voit recommencer à Paris le régime 
qui, institué le 10 août, s'est achevé par le 2 septembre. 
Dès le matin, le rappel est battu; à midi, les barrières 
sont fermées, les ponts et les passages interceptés, un 
factionnaire est au coin de chaque rue, nul ne peut 
« sortir des limites de sa section » ; nul ne peut circu- 
ler dans sa section sans montrer sa carte de civisme; 
les maisons sont investies, nombre de personnes sont 
arrêtées*, et, pendant les deux mois qui suivent, l'opé- 
ration se poursuit sous l'arbitraire des comités de sur- 
veillance. Or, dans presque toutes les sections, a ce 
« sont des sans-culottes qui remplissent le comité », 

1. Bûchez et Roux, XXV, 157. — Archives nationales^ F^, 3294, 
section de la Réunion, procès-verbal du 28 mars. 



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LA RÉVOLUTION 

des pères de famille, des hommes de quarante 
gens domiciliés depuis longtemps dans le 
, mais ({ des étrangers ou des jeunes gens qui 
lent à devenir quelque chose* », ambitieux 
nés, casse-cou ignorants, intrus despotiques, 
lurs novices, acharnés et ombrageux, 
•d, désarmement des suspects. « Il suffit qu*un 
n soit dénoncé comme tel et que cette suspec- 
ât à la connaissance du comité' )>, ou que sa 
ique lui soit délivrée depuis un mois seulement', 
un délégué, avec dix hommes armés, vienne 
faire perquisition. Dans la seule section de la 
et dès le premier jour, on désarme ainsi 
)nnes dénoncées « pour fait d*incivisme ou 
3ropos contraires à la république », non seule- 
3 avoués, notaires, architectes et autres bour- 
tables, mais encore de petits commerçants ou 

lidt, I, 223 (Dutard, 14 mai). — Ib., 224 : « Si la Con- 
laisse substituer à son autorité celle des comités de sur- 
B, je ne lui en donne pas pour huit jours. » — Meillan, 
es agitateurs des sections étaient presque tous des 
rs. » — Archives nalionaleSy F', 3294 et 5297, registre 
irations des comités de surveillance de la section de la 
et de la section des Droits-dc-1'llomme. L'orthographe et 
liguent la qualité des esprits et des éducations. Parexem- 
dit jour et an que déçus. » — « Orloger. » — a Lecture 
[itrcs du comité de surté gênerai de la convention qui 
; comité à se transporter de suites chez le citoyen Louis 
'ue Baubourg, a leiFets de faire perquisition chez lui et 
it ces papiers, et que ceux qui paraîtrons suspect Ion y 
isselés. » 

ives nationales t V, 329 i, section de la Réunion, procôs- 
28 mars, 
ez et Roux, XXV, 168. Arrêté de la Commune, 27 mars. 



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U SECONDE ÉTAPE DE LA CONQUÊTE 217 

boutiquiers, chapeliers, teinturiers, serruriers, méca- 
niciens, doreurs et limonadiers. Telle section, au mépris 
de la loi, y ajoute en bloc les signataires de la pétition 
des Huit Mille et de la pétition des Vingt Mille : a par 
« ces manigances, dit un observateur*, tous les fusils 
(( qui sont à Paris, au nombre de plus de cent mille, 
« vont passer aux mains de la faction ». 11 n'y en a plus, 
même chez les armuriers, pour ses adversaires; car 
par un arrêté de la Commune, « nul ne peut en acheter 
« un, sans un certificat délivré par le comité de sur- 
« veillance de sa section* ». — D'autre part, grâce à la 
faculté d'accorder ou refuser les cartes de civisme, 
chaque comité barre à son gré, de sa seule autorité, et 
à tous les habitants de sa circonscription, non seule- 
ment la vie publique, mais encore la vie privée. A qui 
n'obtient pas sa carte =^, impossible d'avoir un passeport 
pour voyager, s'il est commerçant ; impossible de gar- 
der sa place, s'il est employé public, commis d'admi- 
nistration, avoué ou notaire; impossible de sortir de 
Paris ou de rentrer tard. Si l'on se promène, c'est au 
risque d'être arrêté et ramené entre deux fusiliers 
devant le comité de la section; si l'on rentre chez soi, 
c'est avec la chance d'être visité comme receleur de 
prêtres ou de nobles. Un Parisien qui ouvre le matin 

4. Schmidt, I, 223. Rapport de Dutard, 44 mai. 

2. Bûchez et Roux, XXV, 1G7. Arrêté du 27 mars. —XXVII, 457. 
Arrêté du 20 mai. 

3. Archives nationalesy F', 3294. Yoir notamment les procès- 
verbaux du mois d'avril. — Bûchez et Roux, XXY, 449, et XXYI, 
542 [arrêtés de la Commune, 27 mars et 2 mai). 



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LA RÉVOLUTION 

fenêtres s'expose à voir sa maison cernée par une 
ouade de carmagnoles, s'il n'a pas en poche le certi- 
it indispensable*. Or, aux yeux d'un comité jacobin, 
l'y a de civisme que dans le jacobinisme, et l'on ima- 
e s'il en délivre volontiers le brevet à des adversaires 
môme à des indifférents, par quels examens il les 
passer, à quels interrogatoires il les soumet, com- 
n d'allées, de venues, de sollicitations, de compa- 
ions et d'attentes il leur impose, avec quelle per- 
tance il atermoie, avec quel plaisir il refuse. Buzot 
3t présenté quatre fois au comité des Quatre-Nations 
ir obtenir une carte à son domestique, et n'a pu en 
ûr à bout*. — Autre expédient plus efficace encore 
ir tenir les malveillants en bride. Dans chaque sec- 
n, c'est le comité qui, avec l'aide d'un membre de la 
nmune^, désigne les réquisitionnaires pour l'expédi- 
n de Vendée, et il les désigne, nominativement, un à 

. Duchez et Roux, XXVI, 402 (article du Patriote françaisy 
lai) : a Les arrestations se sont multipliées ces jours derniers, 
un point effrayant. La mairie regorgeait de prisonniers, et on 
e peut se faire une idée de l'insolence et de la dureté avec 
îsquelles on traitait les citoyens. On n'y parlait que d'égorger, 
ue de faire une Saint-Barthélémy. » — Meillan, 53 : « Quel- 
u'un dans une assemblée ou seulement dans un cercle lais- 
ait-il percer une opinion qui ne fût pas conforme aux vues de 
\ municipalité, il était sûr d'être arrêté la nuit suivante. » — 
iverneur Morris, 29 mars 1793 : « Hier je fus arrêté dans lame 
t conduit à la section de la Butte-des-Moulins... Des hommes 
rmés sont venus dans ma maison hier, d — Réponse du mi- 
tre Lebrun, 3 avril : « Les visites domiciliaires étaient une 
lesure générale dont aucune maison à Paris n'était exempte. » 
!. Bûchez et Roux, XXVI, 284. Discours de Buzot, séance du 
[lai. 
\. Ib.t XXVI, 332. Arrêté de la Commune, l"mai. 



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LA SECO^'DE ÉTAPE DE LA CONQUÊTE 219 

un, à son choix : cela purgera Paris de douze mille anti- 
jacobins et pacifiera les assemblées de section où les 
opposants sont parfois incommodes. A cet effet, le 
comité choisira d*abord et de préférence parmi les 
clercs de notaire et d'avoué, les commis de banque, 
de négoce et d'administration, les garçons marchands, 
les garçons de bureau, bref parmi les célibataires de 
la bourgeoisie et de la demi-bourgeoisie ; il y en a plus 
de vingt-cinq mille à Paris*; d'après l'arrêté on en 
prendra un sur deux, sans doute le plus mal noté, ce 
qui clora la bouche à l'autre, et l'empêchera de mal 
parler dans sa section*. 

Tandis qu'une main tient ainsi l'homme au collet, 
l'autre main fouille dans ses poches. Dans chaque 
section, le comité de surveillance, toujours assisté par 
un membre de la Commune', désigne les gens aisés. 



4. Schmidt, I, 210. Rapport de Dutard, 13 mai. 

2. Ib.j I, 301 (Dutard, 25 mai) : a Dans nos sections, les mcil- 
« leure citoyens ont encore peur d'être emprisonnés ou désarmés; 
< on n'y parle qu'à contre-cœur. » — Môme calcul des révolution- 
naires à Lyon (Archives nationales, AF, II, 45). Lettre des admi- 
nistrateurs du département du Rhône aux représentants du peuple, 
4 juin 1793. Le comité révolutionnaire « désigna, pour aller en 
c Vendée, les citoyens les plus aisés ou ceux que la haine aVait 
c marqués, tandis qu'on admettait des inscriptions conditionnelles 
« pour rester dans le département uniquement en faveur de ceux 
« intéressés à la désorganisation ». — Cf. Guillon de Montléon, 
I, 235. 

3. Bûchez et Roux, XXVI, 390. Arrêté de la Commune, 3 mai, 
sur Temprunt forcé de 12 millions, article 6 : a Les comités r::- 
« volutionnaires recevront les rôles des contributions pour leur 
€ servir seulement de renseignements, sans qu'ils soient tenus de 
€ les prendre pour bases. » — Article 14 : « Les meubles et im- 
c meubles de ceux qui n'auront point satisfait à la réquisition 



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220 LA UÉYOLUTION 

évalue leur revenu à son gré ou d'après la commune 
renommée, et leur envoie Tordre de payer tant, à pro- 
portion de leur superflu, selon une taxe progressive. 
Le nécessaire admis est de 1500 francs par an pour un 
chef de famille, outre 1000 francs pour sa femme et 
iOOO francs pour chacun de ses enfants; si l'excédent 
est de 15000 à 20000 francs, on en requiert 5000; 
s'il est de 40000 à 50000 francs, on en requiert 20000; 
en aucun cas, le superflu conservé ne pourra être au- 
dessus de 30000; tout ce qui dépasse ce chiffre est 
acquis à l'État. De cette contribution subite, on exige le 
premier tiers dans les quarante-huit heures, le second 
tiers dans la quinzaine, le dernier tiers dans le mois, et 
sous des peines graves. Tant pis pour l'imposé si la 
taxe est exagérée, si son revenu est aléatoire ou imagi- 
naire, si ses rentrées sont futures, s'il ne peut se pro- 
curer d'argent comptant, si, comme Francœur, entre- 
preneur de l'Opéra, « il n'a que des dettes ». — « En cas 
(( de refus, lui écrit le comité de la section Bon-Conseil, 
« tes meubles et immeubles seront vendus par le 
« comité révolutionnaire, et ta personne sera déclarée 
(i suspecte*. » — Encore n'est-ce là qu'un acompte : 

a patriotique seront saisis et vendus sur la poursuite des comités 
a révolutionnaires, et leure personnes déclarées suspectes. » 

4. Bûchez et Uoux, XXVII, 17 {Patriote français, n» du 44 mai). 
Francœur est taxé à 5G00 livres. — Môme opération à Lyon (Bal- 
icydier, 474, et Guillon de Montléon, I, 238). La taxe autorisée 
par les commissaires de la Convention était de 6 millions; le 
comité révolutionnaire en perçoit 50 à 40, par mandats impéra- 
tifs, payables dans les vingt-quatre heures (13 et 44 mai). Plu- 
sieurs personnes sont taxées à 80000, à 400000 livres, et le texte 
de la réquisition porte les traces d'une hostilité ironique. 



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LA SECO^îDE ÉTAPE DE LA CONQUÊTE 221 

a Le comité veut bien en ce moment n'exiger qu'une 
(( portion de ton superflu » ; le demeurant sera saisi 
plus tard. Déjà, à la tribune des Jacobins, le banque- 
routier Desfieux* estime à 640 millions la fortune des 
dOO plus riches notaires et financiers de Paris; la liste 
de leurs noms a été envoyée par la municipalité aux 
sections, afin d'être complétée; à ne leur prendre qu'un 
dixième, cela ferait 64 millions, et ces grosses « épon- 
ges », vigoureusement pressées, pourront dégorger bien 
davantage. « Il ne faut pas, dit Robespierre, que le plus 
« riche des Français ait plus de 5000 livres de 
« rente*. » Avec les contributions des « messieurs », 
on armera les sans-culoltes, « on payera les artisans 
« pour assister aux assemblées de section, on nourrira 
« les ouvriers sans ouvrage^ ». Déjà, par la vertu sou- 
veraine des réquisitions sommaires, tout est en proie : 
on saisit à l'écurie les chevaux de luxe, et l'on va 
prendre sous la remise, chez de vieilles dames, la plu- 

1. Bûchez et Roux, XXVI, 463, séance des Jacobins, 11 mai. 

2. Mellian, 17. 

5. Buciicz et Roux, XXVI, 463, séance des Jacobins, 11 mai. 
Discours d'IIasscnfratz. — Ib., 455, séance des Jacobins, 10 mai. 
Discours de Robespierre : « Tous les riches font des vœux pour la 
« contre-révolution ; il n'y a que les hommes gueux, il n'y a que 
a le peuple qui puisse sauver la patrie. » — /6., 453, N.... : a 11 
« faut former dans chaque département des bataillons révolution- 
« naires cntretcinis aux dépens des riches qui n'ont pas de cou- 
a rage. » — Ib., XXVI I, 517. i'étilion du faubourg Saint-Antoine, 
11 mai. — Schmidt, I, 315. Rapport de Dutard, 25 mai : a Les 
« faubourgs ne se recrutent pas, parce qu'ils savent qu'ils sont 
a plus nécessaires ici que dans la Vendée. Ils laissent les autres 
« plus riches aller à la guerre. Ils veillent ici, et ne comptent sur 
« personne comme sur eux pour garder Paris. » 



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222 LA RÉVOLUTION 

part veuves, les dernières berlines ou voitures de maître 
qu*il y ait encore à Paris*. — Avec de tels pouvoirs 
ainsi maniés, la section exploite Tenvie enracinée et 
Tantique animosité du pauvre contre le riche'; elle 
s'attache à demeure les nécessiteux et les vagabonds, 
et, grâce aux bras vigoureux de sa clientèle active, elle 
achève de briser les résistances débiles, passagères, 
mal concertées que la Convention nationale et la popu- 
lation parisienne opposent encore à sa domination. 

Le 13 avril, Marat, accusé depuis trois mois et de 
jour en jour plus audacieusement incendiaire, a été 
enfin décrété d'accusation par la majorité indignée', et, 
le 24, il comparaît devant le tribunal révolutionnaire. 
Mais le tribunal révolutionnaire, comme tous les corps 
nouvellement institués, est composé de Jacobins purs, 
et d'ailleurs le parti a pris ses précautions. Pour cor- 
tège à l'audience, Marat a « les commissaires munici- 
({ paux, les envoyés de plusieurs sections, les délégués 
(( de toutes les sociétés patriotiques » ; en outre, « une 



i. Archives nationales, P, 2494, section de la Réunion, procès- 
verbaux des 15 et 40 mai. — Bûchez et Roux, XXX, 167, arrêté de 
la Commune, 27 mars. 

2. Sclimidt, I, 327. Rapport de Perrière, 28 mai : « Notre 
« groupe lui-môme paraissait n'obéir qu'à cette antique haine du 
« pauvre contre le riche. II faudrait être bien inepte observateur 
a pour lie pas s'apercevoir, à mille symptômes, que ces deux cn- 
« nemis naturels sont rangés en bataille et n'attendent plus que 
9. le signal ou l'occasion. » 

3. Bûchez et Roux, XXV, 460. Les écrits visés par l'accusatio»» 
sont les numéros du 5 janvier et du 25 février du journal de 
Marat. La pièce qui provoque le décret est son Adresse à la Con- 
vention nationale; i6., 446 et 450. 



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U SECONDE ÉTAPE DE LA CONQUÊTE 223 

« multitude de bons patriotes » ont d avance occupé la 
salle; « dès le matin, les autres salles du Palais, les 
« corridors, les cours, les rues adjacentes », regorgent 
de « sans-culottes prêts à venger les outrages qui pour- 
(( raient être faits à leur fidèle défenseur * » . Naturel- 
lement, avec son infatuation souveraine, il parle, non en 
accusé, mais « en apôtre et en martyr », il est couvert 
d'applaudissements, il est absous à l'unanimité, on le 
couronne de lauriers, on le porte en triomphe jusque 
dans la Convention; il y entonne un chant de victoire, 
et la majorité girondine est tenue de subir sa présence 
en attendant qu'elle subisse ses proscriptions. — Aussi 
impuissants que les modérés du corps législatif, les 
modérés de la rue ne se redressent que pour être 
rabattus par terre. Le 4 et le 5 mai, deux bandes de 
cinq ou six cents jeunes gens, bien vêtus et sans 
armes, se sont formées aux Champs-Elysées et au 
Luxembourg, afin de protester contre l'arrêté de la 
Commune qui les choisit pour l'expédition de Vendée*; 
ils crient : Vive la république! Vive la loi! A bas les 
anarchistes! Au diable Maraty Danton, Robespierre! 
Naturellement, la garde soldée de Santerre disperse 
ces muscadins; on en arrête un millier, et doréna- 
vant .les autres s'abstiendront de toute manifestation 



4. Bûchez et Roux, XXYI, 149. — Ib., récit de Marat, 114. Bulletin 
du tribunal révolutionnaire. — Ib,, 142, séance de la Convenliou 

2. Ib.y XXVI, 558, article de la Chronique de PariSj 350, article 
It» Marat. — Schmidt, I, 184. Rapport de Dutard, 5 mai. — Paris, 
a ^ .s luire de Joseph Lebon» I, 81. Lettre de Robespierre je.uuc, 
7 mai. 



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224 LA RÉVOLUTION 

bruyante sur la voie publique. Alors, faute de mieux, 
on les voit à plusieurs reprises, surtout dans les pre- 
miers jours de mai, revenir aux assemblées de section; 
ils s*y trouvent en majorité et prennent des délibéra- 
tions contre la tyrannie jacobine : à la section Bon- 
Conseil, aux sections de Marseille et de FUnité, Lhuillier 
est hué, Marat menacé, Cliaumette dénoncé*. — Mais 
ce n'est là qu'un feu de paille; pour dominer à de- 
meure dans ces assemblées permanentes, il faudrait 
que les modérés, comme les sans-culoUes, fussent assi- 
dus et prêts à faire le coup de poing tous les soirs. Par 
malheur, les jeunes gens de 1793 n'ont pas encore 
Texpérience douloureuse, la rancune profonde, la 
rudesse athlétique qui les soutiendra en 1795. « Après 
« une soirée où presque partout les chaises ont été 
« cassées* » sur le dos des contendants, ils faiblissent, 
ils ne reviennent plus, et, au bout de quinze jours, les 
tape-dur de profession triomphent sur toute la ligne. — 
Pour mieux terrasser les résistances, les assommeurs se 
sont ligués par un acte exprès, et vont, de section en 

4. Buclicz et Roux, XXV, 2i0 et 246. Protestations de la section 
du Mail, du corps électoral, des sections de l'Arsenal, du Marais, 
des Gravilliers et des Arcis. (Convention, séance du 2 avril ; Com- 
mune, séance du 2 avril.) — XXVI, 558. Protestations des seclions 
Bon-Conseil et de l'Unité (5 mai). — XXVII, 71. Défaite des anar- 
chistes dans la section delà Butte des-MoulIns. a Un grand nombre 
a de sections manifestent hautement l'intention do terrasser 
« l'anarchie. » (Palriole français^ 15 mai). — /6., 137. Protesta- 
tion des sections du Panthéon-Français, des Piques, du Mail et de 
plusieurs autres (Patriote français, 19 mai). — /6., 175. Protesta- 
tion de la section de la Fraternité (séance de la Conveuliou, 
25 mai). 

2. Schmidt, I, 189 (Dutard, 6 mai). 



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LA SECONDE ÉTAPE DE LA CONQUÊTE Î25 

section, au secours les uns des autres*. Sous le nom de 
députation ou sous prétexte d'empêcher les troubles, 
une troupe de gaillards solides, envoyée par la section 
voisine, arrive dans la salle et, subitement, y change la 
minorité en majorité, ou, à force de vociférations, 
maîtrise le vote. Parfois, à Theure tardive où la salle 
est presque vide, ils se déclarent assemblée générale, 
et, au nombre de quinze ou vingt, rétractent la délibé- 
ration du jour. D'autres fois, comme par la municipa- 
lité ils ont la police, ils appellent à leur aide la force 
armée et obligent les récalcitrants à déguerpir. Et, 
comme il faut des exemples pour imposer le silence 

4. Mortimer-Ternaux, VII, 218. Procès-verbal de la réunion des 
deux sections des Lombards et Bon-Conseil (12 avril), « par lequel 
a les deux dites sections se sont promis et juré union, aide, fra- 
« ternité et assistance dans le cas où l'aristocratie voudrait 
« anéantir la liberté. » — « En conséquence, dit la section Bon- 
€ Conseil, il s'est présenté une quantité de citoyens de la section 
a des Lombards, justement alarmés du trouble occasionné par des 
<L malveillants, pour nous porter aide et assistance. f> — Adhésion 
de la section des Amis-de-la-Patrie. — Bûchez et Roux, XXVIÏ, 
158 (article du Patriote français^ 19 mai) : « Ce brigandage s'ap- 
« pelle assemblée des sections réunies, f> — Ib., 256, 26 mai, 
séance de la Commune. « Des députations des sections de Mou- 
a treuil, des Quinze-Vingts, des Droits-de-l'ilomme sont venues au 
<k secours des patriotes do l'Ai^senal ; les aristocrates ont pris la 
« fuite, en abandonnant leurs chapeaux. » — Schmidt, I, 215, 315. 
(Dutard, 15 et 27 mai.) Violence contre les modérés dans les sec- 
tions bon-Conseil et de l'Arsenal : « coups de chaise donnés, piu- 
<L sieurs personnes blessées, un capitaine emporté dans un fau- 
« teuil ; les saute-ruisseau, les courtauds de boutique, avaient fui, 
« les sans-culotles étaient restés maîtres. » — Meillan, 111. — Bû- 
chez et Roux, XXVII, 257, séance des Jacobins, 20 mai : « Dans la 
« section de la Butto-dcs-Moulins, les patriotes, voyant qu'ils 
c n'étaient pas en force, ont pris des chaises et ont chassé les aris- 
« tocrates. d 

LA RÉVOLUTION, IT. T. VI. — 15 



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LA REVOLUTION 

les quinze ou vingt, qui se sont érigés eux- 
n assemblée plénière, les cinq ou six, qui 
5 comité de surveillance, décernent des man- 
rôt contre les plus notables des opposants, 
prisons municipales, le vice-président de la 
on-Conseil, le juge de paix de la section de 
pprennent qu'il est périlleux de présenter à la 
n une adresse contre les anarchistes ou de 
e délibération contre Chaumette*. — Vers la 
ai, dans les assemblées de section, personne 
; ouvrir la bouche contre une motion jacobine; 
nême, il n'y a pour assistants que des Jaco- 

exemple, aux GraviUiers, ils ont chassé tout 
était pas de leur bande, et désormais aucun 
nt* » n'a l'imprudence de s'y présenter. — 
e peuple délibérant et munis de pleins pou- 
r désarmer, mettre à l'index, destituer, taxer, 
à l'armée, tenir en prison quiconque leur porte 

ils peuvent maintenant, avec la municipalité 
plice et pour guide, tourner contre la Conven- 
'mes qu'ils ont reçues d'elle, attaquer les Giron- 
; leur dernier asile et s'emparer du seul fort 
leur ait pas encore rendu. 

z et Roux, XXVII, 78, sur le juge de paix Roux, enlevé 
emprisonné le 16 avril. — Morlimcr-Ternaux, III, 220, 
-président Sap^nier, 10 mai. — Bûchez et Roux, XXYII, 
i, sur cinq citoyens de la section de TUnité arrêtés par 
révolutionnaire de la section, « pour avoir parlé contie 
e et Marat ». 

z et Roux, XXVII, 154. Discours de Léonard Bourdon aux 
10 mai. 



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LA SECONDE ÉTAPE DE U CONQTIÊTE 227 



VI 

Pour cela, ils n'ont qu'à faire dans toutes les sections 
à la fois ce qu'ils ont coutume de faire dans chaque 
section prise à part : substitués ainsi par force et par 
fraude au peuple véritable, ils pourront dresser devant 
la Convention le fantôme de la réprobation populaire. — 
De la municipalité qui siège à l'Hôtel de Ville et du 
conciliabule central qui se tient à l'Évêché partent des 
émissaires qui, au même instant, présentent la même 
adresse dans toutes les sections de Paris* : « Voici une 
« pétition qu'il faut signer. — Lisez-la. — Inutile, elle 
« est déjà adoptée par la majorité des sections. » — 
(( Ce mensonge réussit auprès de quelques-unes, où 
(( plusieurs signent de bonne foi, sans lire. Dans plu- 
« sieurs, on lit et on refuse de signer; dans d'autres, 
« on lit et l'on se contente de passer à l'ordre du jour, 
d Qu'arrive-t-il? Les intrigants et les meneurs demeu- 
(( rent, jusqu'à ce que les bons citoyens se soient 
(L retirés; alors, maîtres de la délibération, ils dé- 
fi cident qu'il faut signer la pétition, et ils la signent. 
a Le lendemain, quand les citoyens arrivent à la sec- 
« tion^ on leur présente la pétition à signer, et on se 

1. Bûchez et Roux, XXVI, 3. Adresse rédigée par les commis- 
saires des 48 sections, approuvée par 35 sections et par la Com- 
mune, et présentée à la Convention, le 15 avril. — Elle a été pré- 
cédée de plusieurs autres, lancées comme ballons d'essai. — /6., 
XXV. 319. Pétition de la section Bon-Conseil, 8 avril. — XXV, 320. 
Pélition de la section de la llalle-au-BIé, 10 avril. 



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228 U RÉVOLUTION 

a prévaut contre eux de la délibération prise la veille. 
« S*ils veulent faire quelques observations, on leur 
(( répond par ces mots terribles : « Signez, ou point de 
« certificat de civisme ». — Et, comme sanction à cette 
« menace, plusieurs sections, où régnent en maîtres les 
« rédacteurs des listes de proscription, décident que 
« Ton changera les cartes de civisme et refusent d'en 
« accorder de nouvelles à ceux qui ne veulent pas signer 
« la pétition. On ne s'en tient pas à ces manœuvres : on 
(( aposte dans les rues des hommes armés de piques 
(( pour forcer les passants à signer*. » — Tout le poids 
de l'autorité municipale a été publiquement jeté dans la 
balance. « Des commissaires [de la Commune, accom- 
(( pagnes de secrétaires municipaux avec tables, encre, 
« papiers et registres, se promènent dans Paris, au son 

i. Bûchez et Roux, XXVI, 83. Discours de Vergniaud à la Conven- 
tion, séance du 20 a\Til : a Tous ces faits sont notoires, il n'y a 
« personne qui puisse les contredire; ils seraient attestés par plus 
» de 10000 témoins. » — Mêmes procédés à Lyon, le 13 jan- 
vier 1793, pour faire signer une pétition contre l'appel au peuple. 
(Guillon de Montléon, I, 145, 155.) Le procès-verbal des Jacobins 
prétend que la pétition a recueilli 40215 signatures : a La pétition 
a fut d'abord signée par deux cents clubistes environ qui se 
« disaient le peuple... Ils ont répandu dans \i peuple que tous 
a ceux qui ne signeraient pas celte adresse seraient notés sur une 
« liste noire ou de proscription. De là, ils sont allés placer des 
« banques dans toutes les places publiques, prenant par le bras 
a tous ceux qui se présentaient pour les forcer à signer. Cett^ 
a démarche n'ayant pas été finictueuse, ils ont fait signer des en- 
« fants de six à sept ans, des femmes, des gens de campagne 
a illettrés. i> On leur disait que cela ferait baisser le prix du pain... 
<L Je vous jure que cette adresse est le fruit de cent personnes au 
a plus; la très grande majorité des citoyens de Lyon désirent jouir 
<L de leur souveraineté pour juger Louis. » (Lettre de David, de 
Lyon, au président de la Convpntion, 16 janvier.) 



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LA SECONDE ÉTAPE DE LA CONQUÊTE 229 

« d'un tambour d'alarme, et précédés d'une milice 
De temps en temps, ils font a une haîte solennelle 
et déclament contre Brissot, Vergniaud, Guadet, p 
« ils demandent et recueillent des signatures* ». 
Ainsi extorquée et portée à la Convention par le mai 
au nom du conseil général de la Commune et de tren 
cinq sections, la pétition impérieuse dénonce vingt-d( 
Girondins comme traîtres et réclame insolemment h 
expulsion. — Un autre jour, il se trouve qu'une so 
mation pareille et présentée de même au nom des qi 
rante-huit sections n'est autorisée que par treize 
quatorze'. — Parfois la parade politique est plus i 
pudente encore. De prétendus députés du fauboi 
Saint-Antoine viennent signifier à la Convention le p 
gramme révolutionnaire. « Si vous ne l'adoptez p 
« disent-ils, nous déclarons que nous sonunes en e 
« d'insurrection; 40000 hommes sont à la porte'. » 
fait est (C qu'une cinquantaine de bandits, à pe 
« connus dans le faubourg », et conduits par un 
devant tapissier devenu commissaire de police, ( 
a ramassé sur leur route tout ce qu'ils ont trouvé di 
c les ateliers et dans les boutiques », et que la mu 
tude, entassée sur la place Vendôme, ne sait pas 
qu'ils viennent dire en son nom*. — Si factice que s 

1. Fragment, par Lanjuinais (dans les Mémoires de Durand 
Haillane, 207). 

2. Meillan, 113. 

3. Bûchez et Roux, XXVI, 519 (12 mai). — Meillan, 113. 

4. Bûchez et Roux, XXVI, 327. La foule avertie finit par envc 
de nouveaux députés qui disent des premiers : c Kous les d( 
t vouons »• 



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• U RÉVOLUTION 

tumulte, il est utile d*en faire; cela montre à la Con- 
ition son maître, et cela prépare les voies pour une 
rasion plus efficace. Le jour où Marat a été absous, 
ite sa a crapaudière », mâle et femelle, est venue 
îc lui; sous prétexte de défiler devant la Convention, 
lî a envahi la salle, elle s'est répandue sur les gra- 
is, et, soutenue par les galeries, au milieu d'une 
npéte d'applaudissements et de clameurs, elle a 
tallé de nouveau à la tribune le promoteur attitré de 
isurrection, du pillage et de l'assassinat*. — Pour- 
it, si énergique et si persistante que soit l'obsession. 
Convention, qui cède sur tant de points, ne consent 
3 à se mutiler elle-même. Elle déclare calomnieuse la 
Lition présentée contre les Vingt-Deux; elle institue 
c commission extraordinaire de douze membres pour 
chercher dans les papiers de la Commune et des soc- 
ns les preuves légales de la conspiration permanente 
e les Jacobins trament à ciel ouvert contre la repré- 
itation nationale; le maire Pache est mandé à la 
[Te ; des mandats d'arrêt sont lancés contre Hébert, 
bsent et Varlet. — Puisque les manifestations de la 
onté populaire n'ont pas suffi et que la Convention, 
lieu d'obéir, se rebelle, il ne reste plus à employer 
e la force. 

« Depuis le 10 mars, dit Vergniaud à la tribune', on ne 
cesse de provoquer publiquement au meurtre contre 
vous. » — « Ce moment est terrible, écrit le 12 mai 

. Bûchez et Roux, XXVI, 143. 
. /6., XXVII, 175, 23 mai. 



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LA SECONDE ETAPE DE LA CONQUÊTE 251 

tin observateur*, et ressemble beaucoup à ceux qui 
« ont préparé le 2 septembre ». — Le même soir, aux 
Jacobins, un membre propose « d'exterminer tous les 
« scélérats avant de partir ». — « J'ai étudié la Convcn- 
« lion, dit-il'; elle est composée en partie de scélérats 
« dont il faut faire justice. Il faut que tous les partisans 
« de Dumouriez et tous les conspirateurs périssent; il 
« faut tirer le canon d'alarme et fermer les barrières. » 
Le lendemain matin, a les murs de Paris sont tapissés 
« d'affiches » invitant les Parisiens « à se hâter d'égor- 
« ger les hommes d'État'». — « Il faut en finir », c'est 
le mot des sans-culottes. — La semaine suivante, aux 
Jacobins conmie partout, a l'insurrection instantanée 
« est à l'ordre du jour.... Ce que nous appelions autre- 
« fois le saint enthousiasme de la liberté, du patrio- 
(( tisme, est métamorphosé en une fureur qui fait écla- 
« ter un peuple enragé et qu'il n'est plus possible de 
« régler, de discipliner que par la force. Il n'y a aucun 
« de ces malheureux qui ne consentît à la contre-révo- 
(( lution, à condition qu'on lui laisserait écraser sous 
« ses doigts, sous ses pieds, ceux des noirs qui sont 
« le plus notés*.... Conclusion : le jour, l'heure, le 
« moment où l'insurrection aura lieu sera sans doute 
a celui où la faction croira pouvoir utilement et sans 

1. Schmidt, I, 212. Rapport de Dutard, 13 mai. — 76., I, 218: 
€ Ily a véritablement un projet, et plusieurs têtes sont marquées. > 
(Tcrrasson, 13 mai.) 

2. Bûchez et Roux, XXVII, 9. Récit de Guadet à la Convention, 
14 mai. 

3. Bûchez et Roux, XXVII, 2. [Patriote français^ 13 mai.) 

4. Schmidt, I. 242. Rapport de Dutard, 18 mai. — /6., 245 



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252 U RÉVOLUTION 

« risque mettre en jeu tous les brigands de Paris', » et 
à la mairie, à rÉvêclié, aux Jacobins, les énergumènes 
de bas étage arrangent déjà le? plan du massacre'. 

On choisira une maison isolée, avec trois pièces au 
rez-de-chaussée, en enfilade, et une petite cour par der- 
rière; on enlèvera de nuit les vingt-deux Girondins, et 
on les mènera dans cet abattoir préparé d'avance; on 
les poussera tour à tour dans la dernière pièce; là on 
les tuera, puis on jettera leurs corps dans une fosse 
creusée au milieu de la cour, on versera dessus de la 
chaux vive ; ensuite on les supposera émigrés et, pour 
prouver le fait, on imprimera des correspondances 
fausses'. Un membre du comité municipal de police dé- 
clare que l'opération est facile : « Nous les septembri- 
« serons, non pas nous-mêmes, mais nous avons des 
•fl hommes tout prêts que nous payerons bien. » — Nulle 
objection de la part des Montagnards présents, Léonard 
Bourdon etLegendre; celui-ci remarque seulement qu'on 
ne doit pas toucher aux Girondins dans la Convention; 
hors de la Convention, a ce ne sont que des scélérats 

i. Schroidt, I, 254. Rapport de Dutard, 19 mai. 

2. Bergoeing, Chatry, Duboscq, Pièces recueillies par la com- 
mission des Douze et publiées à Caen^ le 28 juin 1793. (Dans les 
Mémoires de Meillan (176 à 198) : Au reste, les tentatives de 
meurtre avaient déjà commencé, a Lanjuinais a failli être assas- 
« sine; plusieurs députés ont été insultés et menacés. La force 
a armée est d'accord avec les malveillants; ainsi nous sommes 
« sans aucun moyen de répression. » — (Mortimer-Ternaux, Vil, 
562, lettre du député Michel à ses commettants, 20 mai.) 

3. Bergoeing, Pièces, etc. — Meillan, 39 et 40. — Les déposi- 
tions sont toutes f^tes par des témoins oculaires. Les proposi- 
tions de massacre ont été faites à rassemblée de la mairie, les 19, 
20 et 21 mai, aux Cordeliers, les 22 et 23 mai 



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U SECONDE £TAPE DE U CONQUÊTE 233 

« dont la mort sauverait la république », et l'acte esl 
licite ; il verrait « périr a côté d'eux tous les coquins du 
a côté noir, sans s'opposer à leur destruction ». — Plu- 
sieurs, au lieu de vingt-deux députés, en demandent 
trente ou trente-deux, et quelques-uns trois cents ; on y 
adjoindra les suspects de chaque section, et dix ou douze 
listes de proscrits sont déjà faites. Par une rafle géné- 
rale, exécutée la même nuit, à la môme heure, on les 
conduira aux Carmes près du Luxembourg, et, « si le 
« local est insuffisant, » à Bicétre; là « on les fera dis- 
d uaraître de la surface du globe ^ ». Certains meneurs 

1. Mêmes projets d'extermination par les Jacobins à Lyon. (Guil- 
lon de Montléon, I, 248.) Châlier disait au Club : « Trois cents têtes 
c marquées ne nous manqueront pas. Allons nous emparer des 
c membres du département, des présidents et des secrétaires des 
c sections; faisons-en un faisceau que nous mettrons sous la 
c guillotine, et nous nous laverons les mains dans leur sang. » 
Là-dessus, dans la nuit du 28 au 29 mai, la municipalité révolu- 
tionnaire 8*empare de l'arsenal et garnit de canons l'Hôtel de ville. 
Mais les sections de Lyon, plus énergiques que celles de Paris, 
prennent les armes, et, après un combat terrible, s'emparent de 
l'Hôtel de ville. — La différence morale des deux partis est très 
bien marquée dans les lettres de Gonchon. (Archives nationales^ 
ÂF, II, 43. Lettres de Gonchon à Garât, 31 mai, l*' et 3 juin) : 
c Rassurez bien la Convention ; qu'elle n'ait aucune crainte. Les 
c citoyens de Lyon se sont couverts de gloire ; ils ont montré le 
c plus grand courage dans tous les combats qui ont eu lieu dans 
t les différents quartiers de la ville, et la plus grande générosité 
« envers leurs ennemis qui se sont conduits comme des scélé- 
« rats. > — La municipalité avait envoyé un trompette avec dra- 
peau comme pour parlementer, puis, tout d'un coup, en trahison, 
avait foudroyé de ses canons la colonne des sectionn aires et jeté 
les blessés dans la rivière : « Les citoyens de Lyon qu'on a tant 
c calomniés auront donné les premiers l'exemple du caractère 
c d'un vrai républicain ; parcourez l'histoire des révolutions et 
« trouvez-moi un exemple pareU : étant victorieux, ne pas faire 
c répandre une goutte de sang. » Ils ont soigné les blessés, sous- 



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234 LA RÉVOLUTION 

voudraient confier l'épuration de Paris à la sagacité de 
rinstinct populaire. « En phrases coupées et non déter- 
« minées, » ils disent au peuple : « Lève-toi et agis d'a- 
« près les mouvements de ton âme, puisque je ne puis 
« te donner des conseils qui feraient fuir ceux que tu 
« dois frapper. » Au contraire, Varlet propose un projet 
de salut public, très précis et complet, en quinze arti- 
cles : « enlever les députés de la Plaine et autres députés 
« de FAssemblée constituante et législative, tous les 
« nobles, prêtres, robins, etc. ; exterminer toute cette 
« race et les Bourbons, avec suppression entière des 
« ministres. » De son côté, Hébert, parlant des Giron- 
dins, écrit dans sa gazette que a la dernière heure de 
(( leur mort va sonner », et que, a lorsque leur sang 
« impur sera versé, les aboyeurs de l'aristocratie rentre- 
« ront dans leurs caves, comme au 10 août. » — Naturel- 
lement, les tueurs de profession sont avertis. Un certain 
Laforôt, fripier au quai du Louvre, qui, avec sa femme, 
s'est déjà distingué au 2 septembre, calcule « qu'ils sont 
« à Paris six mille sans-culottes prêts à massacrer, au 
« premier signal, les mauvais députés et huit mille pé- 
« titionnaires », sans doute les pétitionnaires qui, dans 
plusieurs sections, ont signé des adresses à la Conven- 
tion contre la Commune. — Un autre septembriseur*, 

dit pour les veuves et les enfants des morts sans acception de 
parti. — Cf. Lauvergne, Histoire du Var, 175. Même spectacle à 
Toulon (insurrection des modérés, 12 et 13 juillet 1793). — A 
Toulon comme à Lyon, il n'y a eu aucun meurtre après la victoire, 
mais seulement jugement régulier, puis exécution de deux ou troig 
assassins dont les crimes furent légalement prouvés. 
1. Schmidt, I, 335. Rapport de Perrière, 29 mai. 



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LA SECONDE ÉTAPE DE U CONQUÊli 235 

commandant du bataillon du Jardin-des-Pla ites, Henriot, 
rencontrant des ouvriers du port, leur fit de sa voix 
rauque : « Bonjour, camarades; nous aurons bientôt 
« besoin de vous, et pour un meilleur ouvrage; ce n'est 
« pas du bois, ce sont des cadavres que vous transpor- 
« terez dans votre tombereau. — Eh bien, eh bien, c'est 
« bon, répond un manœuvre, d'un ton demi-ivre; nous 
« ferons comme nous avons déjà fait le 2 septembre; 
« cela nous fera gagner des sous. /) — « On fabrique 
« des poignards chez Cheynard, maître serrurier, ma- 
(( chiniste de la Monnaie..., et les femmes des tribunes 
« en ont déjà reçu deux cents. » — Enfin, le 29 mai, aux 
Jacobins*, Hébert propose « de courir sus aux membres 
« de la commission des Douze », et un autre Jacobin dé- 
clare que « ceux qui ont usurpé le pouvoir dictatorial », 
entendez par là les Girondins, a sont hors de la loi ». 

Tout cela est excessif, maladroit, inutile, dangereux, 
ou du moins prématuré, et les chefs de la Montagne, 
Danton, Robespierre, Marat lui-même, mieux informés 
et moins bornés, comprennent qu'un massacre brut ré- 
volterait les départements déjà à demi soulevés'. 11 ne 
faut pas casser l'instrument législatif, mais l'employer : 
on se servira de lui pour pratiquer sur lui la mutilation 

i. Bergoeing, Pièces, etc., 195.— Bûchez et Roux,XXYII, 296. 

2. L'insurrection de Lyon est du 29 mai. Le 2 juin, on annonce 
à la Convention que l'armée des insurgés de la Lozère, forte de 
plus de 30000 hommes, s'est emparée de Marvejols et va prendre 
Mcnde (Bûchez et Roux, XXYII, 387). — Adresse menaçante de 
Bordeaux [14 mai) et des trente-deux sections de Marseille [25 mai) 
contre les Jacobins [Bûchez et Roux, XXVII, 3 et 214). — Cf. 
Robinet, le Procès des Danionisles, 303, 305. 



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236 LA RÉVOLUTION 

requise : de celte façon, Topération aura de loin une 
apparence légale, et, sous le décor des phrases ordinai- 
res, pourra être imposée aux provinciaux. Dès le 5 avril*, 
aux Jacobins, Robespierre, toujours circonspect et dé- 
cent, a d'avance défini et limité Témeute prochaine. 
« Que les bons citoyens, dit-il, se réunissent dans leurs 
(( sections et viennent nous forcer à mettre en état d'ar- 
(( restalion les députés infidèles. » Rien de plus mesuré, 
et, si Ton se reporte aux principes, rien de plus correct. 
Le peuple garde toujours le droit de collaborer avec ses 
mandataires, et déjà, dans les tribunes, c'est ce qu'il 
fait tous les jours. Par une précaution suprême et qui 
le peint bien*, Robespierre refuse d'intervenir davan- 
tage. (( Je suis incapable de prescrire au peuple les 
a moyens de se sauver; cela n'est pas donné à un seul 
« homme; cela n'est pas donné à moi qui suis épuisé 
a par quatre ans de révolution et par le spectacle dé- 
« chirant du triomphe de la tyrannie,... à moi qui suis 
« consumé par une fièvre lente et surtout par la fièvre 
(( du patriotisme. J'ai dit ; il ne me reste pas d'aulre 
a devoir à rempHr en ce moment. » D'ailleurs, il en- 
joint à la municipalité « de s'unir au peuple, de former 
« avec lui une étroite alliance ». — En autres termes, 
c'est à la Commune à faire le coup ; il ne faut pas que 
la Montagne paraisse. Mais « elle est tout entière dans 
« le secret' », ses chefs tiennent les ficelles des gros- 

1. Mortimer-Ternaux, VII, 38. 

2. Bûchez et Roux, XXVII, 297, séance des Jacobins, 29 mai. 

3. Barcre, Mémoires ^ II 91, 94. Si menteur que soit Barère, on 
peut admettre ici son témoignage ; je ne lui vois aucune raison 



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U SECONDE ÉTAPE DE U CONQUÊTE 237 

sioi's pantins qui s'agitent sur les tréteaiix publics à 
rUùtcl de Ville; « Danton et Lacroix ont écrit, sur le bu- 
« reau môme du Comité de Salut public », la somma- 
tion insultante que l'orateur de la Commune viendra, le 
31 mai, lire à la Convention, et pendant les sept jours 
de crise, Danton, Robespierre, Marat, conseillers, direc- 
teurs, modérateurs de toutes les menées, conduiront, 
pousseront, retiendront dans les limites de leur pro- 
gramme les comparses de l'insurrection. 



VU 

C'est un drame tragi-comique, en trois actes, dont 
chacun s'achève par un coup de théâtre toujours le 
même et toujours prévu : un des principaux machinis- 
tes, Legendrc, a pris soin de l'annoncer d'avance. « Si 

pour mentir, et il a pu être bien informé, puisqu'il était du 
Comité (le Salut public. Au reste, ses assertions sur la complicité 
de la îlontagne et sur le rôle de Danton sont confirmées par tout 
l'ensemble des faits. — Bûchez et Roux, XXVIII, 200. Discours de 
Danton à la Convention, 13 juin: a Sans les canons du 31 mai, 
« sans l'insurrection, les conspirateurs triomphaient, ils nous 
a donnaient la loi. Que le crime de cette insurrection retombe sur 
« nous ! Je Vai appelée^ moiy cette insurrection.,. Je demande que 
a la Convention déclare que, sans l'insurrection du 31 mai, il n'y 
« avait plus de liberté. » — /6., 220, Discours de Leclerc aux 
Cordelicrs, 27 juin : a N'est-ce pas Legcndre qui a fait échouer 
a les sages mesures que nous avions prises tant de fois pour 
« exterminer nos ennemis ? Cest lui avec Danton qui, par leur 
« coupable résistance, nous ont réduits au modérantisme dans 
c les journées du ^ï mai; c'est Legendre et Danton qui se sont 
€ opposés aux moyens révolutionnaires que nous avions pris 
€ dans ces grands jours pour écraser inuM /«* {aristocrates de 
t Paris. » 



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258 LA RÉVOLUTION 

« la chose dure plus longtemps, dit-il aux Cordeliers*, 
a si la Monla^me est plus longtemps impuissante, j'ap- 
« pelle le peuple et je dis aux tribunes : Descendez ici 
a délibérer avec nous. » — Pour commencer, le 27 mai, 
à propos de l'arrestation d*Hébert et consorts, la Monta- 
gne, appuyée par les galeries, fait rage'. Vainement la 
majorité s'est prononcée et se prononce à plusieurs re- 
prises. « S'il y a cent bons citoyens, dit Danton, nous 
a résisterons. — Président, cric Slarat à Isnard, vous 
a êtes un tyran, un infâme tyran. — Je demande, dit 
Coulhon, que le président soit cassé. — A l'Abbaye 
a le président! » — La Montagne a décidé qu'il ne pré- 
sidera pas; elle descend de ses bancs et court sur lui, 
elle parle de « l'assassiner », elle brise sa voix à force 
de vociférations, elle l'oblige à quitter son fauteuil, de 
lassitude et d'épuisement; elle chasse de même Boyer- 
Fonfrède, qui lui succède, et finit par mettre au fauteuil 
un de ses complices, Hérault de Séchelles. — Cependant, 
à l'entrée de la Convention, « les consignes ont été vio- 
« lées, » une multitude de gens armés « se sont répan- 
« dus dans les couloirs et obstruent toutes les avenues »; 
les députés Meillan, Chiappe etLidon, ayant voulu sortir, 
sont arrêtés, on met à Lidon « le sabre sur la poitrine* », 
et les meneurs du dedans excitent, protègent, justifient 
leurs affidés du dehors. — Avec son audace ordinaire, 

i. Schmidt, L 24 i. Rapport de Dutard, 18 mai. 

2. Bûchez et Roux, XXVII, 253 et suivantes, séance du 27 mai. 
^ Mortimer-Ternaux, VII, 294. —Bûchez et Roux, XXVIII, 9 [Pré- 
cis rapide, par Gorsas). 

3. Bûchez et Roux, XXVII, 258. — Meillan, 43. 



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LA SECONDE ÉTAPE DE U CONQUÊTE 23d 

Marat, apprenant que le commandant Raffet fait évacuer 
les couloirs, vient à lui a un pistolet à la main et le 
« met en état d'arrestation* » : car il faut respecter le 
peuple, le droit sacré de pétition et les pétitionnaires. 
Il y en a « cinq ou six cents, presque tous en armes* », 
qui depuis trois heures stationnent aux portes de la 
salle ; au dernier moment, deux autres troupes, envoyées 
par les Gravilliers et par la Croix-Rouge, viennent leur 
apporter Tafflux final. Ainsi accrus, ils débordent au 
delà des bancs qui leur sont assignés, se répandent dans 
la salle, se mêlent aux députés qui siègent encore. 11 est 
plus de minuit; nombre de représentants, excédés de 
fatigue et de dégoût, sont partis; Pétion, La Source et 
quelques autres, qui veulent rentrer, « ne peuvent per- 
« cer la foule menaçante », Par compensation et à la 
place des absents, les pétitionnaires, s'érigeant eux-mê- 
mes en représentants de la France, votent avec la Mon- 
tagne, et le président jacobin, loin de les renvoyer, les 
invite lui-même « à écarter tous les obstacles qui s'op- 
« posent au bien du peuple ». Dans cette foule gesticu- 
lante, sous le demi-jour des lampes fumeuses, au milieu 
du tintamarre des tribunes, on n'entend pas bien quelle 
motion est mise aux voix; on distingue mal qui reste 
assis ou qui se lève ; et deux décrets passent ou sem- 
blent passer, Tun qui élargit Hébert et ses complices, 
Tautre qui casse la commission des Douze'. Aussitôt des 

i. Bûchez et Roux, XXVII. 259 (Paroles de Ralfet). 
2. Mcillan, 44. — Bucliez et Roux, XXVII, 207, 280. 
5. Meillan, 44 : a Placé vis-à-vis du président, à dix pas de lui 
< les regards toujours lixés sur lui, parce que, à ti^avers le tumulte 



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840 U RÉVOLUTION 

messagers, qui attendaient Tissue, courent porter la 
bonne nouvelle à THôtel de Ville, et la Commune célèbre 
son triomphe par une explosion d'applaudissements. 

Jlais le lendemain, malgré les terreurs de Tappel no- 
minal et les fureurs de la Montagne, la majorité, par 
un retour défensif, révoque le décret qui la désarme, et 
un décret nouveau maintient la commission des Douze. 
L'opération est donc à refaire ; non pas toute l'opéra- 
tion, car Hébert et les autres détenus restent en liberté, 
et la majorité qui, par pudeur ou par instinct de conser- 
vation, a remis en place sa garde d'avant-poste, consent, 
par faiblesse ou par espoir de conciliation, à relâcher 
ses prisonniers. — Elle a donc eu le dessous dans le 
combat; partant, ses adversaires encouragés recommen- 
cent aussitôt l'attaque, et leur tactique, très simple, est 
celle qui déjà, le 10 août, leur a si bien réussi. 

11 s'agit d'invoquer contre les droits dérivés et provi- 
soires du gouvernement établi le droit supérieur et ina- 
liénable du peuple, et de substituer aux autorités légales, 
qui par nature sont bornées, le pouvoir révolutionnaire. 



« horrible qui dégradait l'Assemblée, nous ne pouvions avoir 
1 d'autre boussole, je puis attester que je n'ai ni vu ni entendu 
« mettre aux voix le décret. x> — Bûchez et Roux, XXVII, 278. Dis- 
cours d'Ossclin, séance du 28 mai : « J'ai présenté ce matin la 
« rédaction du décret à la signature des sccrétaii'es. L'un d'eux, 
« après l'avoir lu, m'a observé que le dernier article n'avait pas 
« été décrété, mais que les articles précédents l'avaient été. » — 
Morti ner-Ternaux, Vil, 5C2. Lettre du député Michel, 29 mai : « Les 
« gardes ont été forcées, et le sanctuaire des lois investi depuis 
« environ quatre heures jusqu'à dix heures passées, de manière 
t que personne ne pouvait sortir, même pour les besoins les plus 
t pressants. » 



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LA SECONDE ÉTAPE DE LA CONQUETE 241 

qui par essence est absolu. A cet effet, la section de la 
Cité, sous la vice-présidence de Maillard le septembri- 
seur, invite les quarante-sept autres à nommer chacune 
deux commissaires munis de a pouvoirs illimités ». Dans 
trente-trois sections, purgées, terrifiées ou désertées, 
les Jacobins, seuls ou presque seuls*, élisent les plus 
déterminés de leur bande, notamment des étrangers' et 
des drôles, en tout soixante-six commissaires qui, le 29 
au soir, s'assemblent à rÉvêché' et choisissent neuf 
d'entre eux, pour composer, sous la présidence de Dob- 
sent, un comité central et révolutionnaire d'exécution. 
Rien de plus inconnu que ces neuf, tous subalternes obs- 

1. Mortimer-Temaux, VII, 308. Extrait des procès-verbaux de la 
Société patriotique de la Butte-des-Moulins, 50 mai : c Attendu que 
a la majorité de la section, connue par son incivisme et son 
t esprit antirévolutionnairc,... se refuserait à cette nomination ou 
a nommerait des commissaires qui n'auraient pas la confiance des 
c patriotes,.» » la Société patriotique se charge elle-même de 
nommer les deux commissaires demandés. 

2. Dm*and de Maillane, 297. — Fragment, par Lanjuinais : <r Sept 
c étrangers, sept agents du dehors, Desfieux, Proly, Pereyi-a, Du- 
c buisson, Gusman, les deux frères Frcy, etc., furent, par la Com- 
« munc, ériges en comité d'insurrection. » — La plupart sont 
aussi des gredins ; c'est le cas notamment pour Varlet, Dobsent, 
llassenfratz, Rousselin, Desfieux, Gusman, etc. 

3. Bûchez et Roux, XXVllI, 156 : c Nous, les membres de la 
t commission révolutionnaire, les citoyens : Clémence, de la sec- 
c tion Bon-Conseil; Dunouy, section des Sans-Culottcs ; Bonin, de 
c la section des Marchés; Auvray, de la section du Mont-Blanc; 
« Séguy, de la section de la Bulle-des-Moulins; Moissard, de Gre- 
t nelle; Berot, canton d'Issy; Rousselin, section de l'Unité; Mar- 
c chand, section du Mont-Blanc; Grespin, section des Gravilliers. » 
Us donnent leur démission le 6 juin. — La commission, compo- 
sée d'abord de 9 membres, finit par en comprendre il (Bûchez et 
Roux, XXVII, 316. Procès-verbaux de la Commune^ 31 mai), puis 25 
(discours de Pache au Comité de Salut public, 1*' juin). 

là, REVOLUTIOK, IV. T. VI. — 10 



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242 LA RBTVOLUTION 

curs, simples mannequins et marionnettes; huit jours 
après, quand ils auront joué leur rôle et qu'on n*aura 
plus besoin d'eux, on les fera rentrer dans la coulisse. 
En attendant, ils sont censés les mandataires du peuple 
souverain, autorisés à tout, car il leur a délégué son 
omnipotence, seuls autorisés à tout, car leur investiture 
est toute neuve, et ils paradent en cette qualité, 5 peu 
près conraie les figurants chamarrés d'or et de pourpre 
qui, à rOpéra, représentent le conclave des cardinaux 
ou la diète du saint-empire : jamais la comédie politique 
n'a dégénéré en une farce si effrontée. — Le 31, à six 
heures et demie du matin, Dobsent et ses suppôts se pré- 
sentent au conseil général de la Commune, lui exhibent 
leurs pouvoirs et lui signifient qu'il est cassé. Avec une 
complaisance édifiante, le conseil se reconnaît déchu et 
sort de la salle. Avec une gratitude non moins empres- 
sée, Dobsent le rappelle aussitôt, le rétablit dans ses 
fonctions au nom du peuple, et déclare qu'il a bien mé- 
rité de la patrie*. En même temps, un autre démagogue, 
Varlet, fait la même opération sur le conseil du dépar- 
tement, et les deux corps, consacrés par un nouveau 
baptême, se réunissent aux soixante-six commissaires 
pour exercer en commun la dictature. — Rien de plus 
légitime, et la Convention aurait tort de s'y opposer : 
« elle n'a été nommée que pour juger le tyran et faire 
« la Constitution; le souverain ne lui a donné aucun 



1. Bûchez et Roux, XXVII, 306. Procès-verbaux de la Commune^ 
51 mai. — i6., 136. — Moi timer-Ternaux, VII, 319. 



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LA SECONDE ÉTAPE DE LA CONQUÊTE 243 

a autre pouvoir* » ; partant, ses autres actes, ses man 
dats d'arrêt, ne sont qu'usurpation et despotisme. D'ail 
leurs Paris, bien mieux qu'elle, représente la France 
car il est « l'extrait de tous les départements, le miroi 
« de l'opinion' », l'avant-garde du patriotisme. « Sou 
« venez-vous du 10 août'; avant cette époque, les opi 
« nions étaient partagées dans la république; mais, 
« peine avez-vous eu frappé le coup décisif, tout es 
« rentré dans le silence. Ne craignez rien des départe 
a ments; avec un peu de terreur et des instructions 
« nous tournerons les esprits à notre gré. » Des chica 
niers s'obstinent à demander la convocation des assera 
blées primaires, a Est-ce qu'il en a fallu le 10 août? E 
« les déparlements n'ont-ils pas alors approuvé Paris 
« Ils feront de môme cette fois; c'est Paris qui le 
a sauve*. » — En conséquence, le nouveau gouverne 
ment donne le conunandement général de la force armé 
à un homme sûr, Henriot, l'un des massacreurs de sep 
tembre; puis, par un attentat que la loi déclarait capital 
il prescrit de tirer le canon d'alarme; d'autre part, i 
fait battre la générale, sonner le tocsin, fermer les bar 
riëres ; les administrateurs des postes sont mis en éta 
d'arrestation, les lettres interceptées et ouvertes; ordr 

1. Bûchez et Roux, XXVII, 274. Discours dllasscnfratz aux Jacc 
bins, 27 mai. 

2. Ib., 546. Discours de LhuilHcrà la Convenlion, 31 mai. 

3. Ib.j 302, séance de la Convention, 30 mai. Paroles prononcée 
par Uassenfratz, Varlet, Chabot et dénoncées par Lanjuinais. 

4. Mme Roland, Appel à l'impartiale postérité. Conversation d 
Mme Roland, le soir du 31 mai, sur la place du Carrousel, ave 
an canonnier. 



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244 U RÉVOLUTION 

est donné de désarmer les suspects et de remettre leurs 
armes a aux patriotes; 40 sous par jour sont accordés 
a aux citoyens peu fortunés, tant qu'ils resteront sous 
a les armes* ». On n*a pas manqué d'avertir la veille 
les afiidés de quartier; par suite, dès le matin, dans les 
sections jacobines, le comité de surveillance a déjà choisi 
a les compagnies les plus nécessiteuses, afin d'armer les 
a bras qui sont vraiment dignes de combattre pour la 
a liberté », et il a distribué tous ses fusils « aux ou- 
« vriers bons républiquains^ ». — D'heure en heure, à 
mesure que la journée s'avance, on voit, dans les sec- 
tions réfractaires, l'autorité passer du côté de la force; 
au Finistère, à la Butte-des-Houlins, aux Lombards, à la 
Fraternité, au Marais', les sans-culottes encouragés 
prennent l'ascendant, cassent les délibérations des mo- 
dérés, et, dans l'après-midi, leurs délégués viennent 
prêter serment à l'Hôtel de Ville. 

Cependant la Commune, traînant derrière elle le simu- 
lacre de l'unanimité populaire, assiège la Convention de 
pétitions multipliées et menaçantes. Comme au 27 mai, 
les pétitionnaires envahissent la salle et a se confondent 
a fraternellement avec les membres du côté gauche » 



1. Bûchez et Roux, XXYII, 307 à 323. Procès-verbaux de la Corn- 
mune^ 31 mai. 

2. Archives nationales^ F', 2494, registre du comité révolution- 
naire de la section de la Réunion, procès-verbal du 31 mai, six 
heures du matin. 

3. Bûchez et Roux, XXVII, 335, séance de la Convention, 31 mai. 
Pétition présentée par les commissaires au nom des 48 sections ; 
il résulte de leurs pouvoirs qu'ils ne sont d'abord autorisés que par 
26 sections. 



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U SECONDE ÉTAPE DE LA CONQUÊTE 245 

Aussitôt, sur la motion de Lcvasseur, la Montagne, sa- 
chant que a sa place sera bien gardée », la quitte et 
passe au côté droit ^ Envahi à son tour, le côté droit 
refuse de délibérer; Vergniaud demande que « i'Asscm- 
« bli^e aille se joindre à la force armée qui est sur la 
« place et se mette sous sa protection » ; il sort avec ses 
amis, et la majorité décapitée retombe dans ses hésita- 
tions ordinaires. Autour d'elle tout est vacarme et ba- 
garre. Dans la salle, les clameurs de la Montagne, des 
pétitionnaires et des galeries, semblent le mugissement 
continu d'une tempête. Hors de la salle, vingt ou trente 
mille hommes vont peut-être s'entre-choquer dans les 
rues'; le bataillon de la Butte-des-Moulins, avec des dé- 
tachements envoyés parles sections voisines, s'est retran- 
ché dans le Palais-Royal, et Henriot, criant partout que 
les riches sections du centre ont arboré la cocarde blan- 
che, envoie contre elles les sans-culottes des faubourgs 
Saint-Antoine et Saint-Marceau; des deux côtés, les ca- 
nons sont braqués. — 11 ne faut pas mettre le feu à ces 
canons chargés, il ne faut pas donner le signal de la 
guerre civile, il faut « prévenir les suites d'un mouve- 

i. Bûchez et Roux, XXVII, 347, 348. — Mortimer-Ternaux, VU, 
550, troisième dépêche des délégués de l'Hôtel de Ville, présents à la 
séance : « L'Assemblée nationale n'a pu parvenir à prendre les 
c grandes mesures ci-dessus... qu'après que les perturbateurs de 
c l'Assemblée, connus sous la dénomination de côté droit, se sont 
« rendu assez de justice pour voir qu'ils n'étaient pas dignes d'y 
« participer^ et ont évacué l'Assemblée après de grands gestes et 
€ les imprécations dont vous les savez susceptibles. i> 

2. Dauban, la Démagogie en 1793. — Diurnal de Beaulicu, 
3i mai. — Déclaration de Henriot, 4 germinal, an 111. — Bûchez 
et Roux, XXVUl, 351. 



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246 U RÉVOLUTION 

« ment qui ne pourrait qu'être funeste à la liberté* », 
il est urgent de rétablir et d'assurer la paix publique. 
La majorité croit donc faire un acte de courage en refu- 
sant à la Commune l'arrestation des Vingt-Deux, des mi- 
nistres Lebrun et Clavière; en échange, elle consente 
supprimer sa commiission des Douze ; elle confirme l'ar- 
rêté par lequel la Commune alloue 40 sous par jour aux 
ouvriers qui sont sous les armes ; elle déclare libre l'en- 
trée de ses tribunes, et, remerciant toutes les sectionSi 
tant celles qui voulaient la défendre que celles qui vou- 
laient l'attaquer, elle maintient la garde nationale en 
réquisition permanente, elle annonce une fédération 
générale pour le 10 août suivant, elle va fraterniser au 
Palais-Royal avec les bataillons que les calomnies de la 
Commune avaient armés l'un contre l'autre et qui, dé- 
trompés à la dernière minute, s'embrassent maintenant 
au lieu de s'égorger. 

Encore cette fois, tout l'avantage est pour la Com- 
mune. Non seulement plusieurs de ses demandes ont 
été converties en décrets, mais encore son baptême 
révolutionnaire demeure valable, son comité d'exécu- 
tion est tacitement reconnu, le gouvernement nouveau 
reste en fonctions, ses usurpations sont consacrées, son 
général Henriot garde le commandement de toute la 
force armée, toutes ses mesures dictatoriales s'exécutent 
sans entraves. — Raison de plus pour les continuer et 
pom^ les aggraver. « Vous n'avez qu'une demi-victoire, 
écrit Hébert dans son Père Duchesne^ tous ces b.... 

1. Morlimcr-Tcrnaux, VU, 565. Letti^e du député Loiseau, 5 juin. 



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U SECONDE ÉTAPE DE LA CONQUÊTE 247 

a d'intrigants vivent encore. » — Dès le soir du 31 mai, 
la Commune a lancé des mandats d'arrêt contre les 
ministres Clavière et Lebrun, contre Roland et sa femme. 
Le même soir, et le lendemain pendant toute la journée 
et pendant toute la nuit, puis le surlendemain encore, 
dans les quarante-huit sections, les comités de surveil- 
lance, conformément aux instructions de THôtel de 
YilleS relisent leurs listes de quartier', y pointent de 
nouveaux noms, envoient des commissaires pour désar- 
mer et arrêter les suspects. Quiconque a mal parlé des 
comités révolutionnaires, ou s'est opposé aux attentats 
du 31 mai, ou ne s'est pas montré le 10 août, ou a mal 

i. Bûchez et Roux, XXYII, 352 à 360, 308 à 377. Procès-verbaux 
de la Commune^ \" et 2 juin. Proclamation du Comité révolution- 
naire, 1" juin : a Vos délégués ont ordonné l'arrestation de tous 
a les gens suspects qui se cachent dans les sections de Paris. Cette 
« arrestation s'effectue en ce moment de toutes parts. » 

2. Archives nalionales, F^, 2494, section de la Réunion, procès- 
verbal du 1" juin. — /6., 2 juin. Le 2 juin, le citoyen Robin est 
arrêté a comme ayant manifesté des opinions contraires à la sou- 
« veraineté du peuple dans l'Assemblée législative. t> Le même jour, 
sur le territoire de la section, proclamation, par une députation de 
la Commune escortée d'un membre du comité et de deux tambours, 
c tendantes à faire connaître au peuple que la patrie sera sauvée 
» en atendans avec courage le décret qui doit être rendu pour que 
c les traître ne siège plus dans le sénat. 9 — /6., 4 juin. Le 
comité arrête qu'il adjoindra de nouveaux membres, mais qu'il 
les choisira tous a bons sans-culote et ne recevra au qu'un notaire, 
c clerc de notaire, avoué et leurs clerc, banquier et gros rentier, v 
a moins qu'ils n'aient fait preuve d'un civisme irréprochable 
depuis d789. — Cf. F^ 2497 (section des Droits-de-l'Homme^, 
F^, 2484 (section de la Halle-au-Blé), analogie des arrêtés et de 
l'orthographe. Le registre de la section des Piques (F', 2475) est 
un des plus intéressants; on y trouvera les détails de la compa- 
rution des ministres; le comité qui les interroge ne sait pas 
même l'orthographe de leurs noms ; il écrit à plusieurs reprises 
c Clavier t pour Clavière, « Goyer > pour Gohier. 



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U REVOLUTIOrC 

dans Tancienne Assemblée législative, est bon & 
idre : c'est une razzia universelle et simultanée; 
5 toutes les rues on ne voit que des gens empoignés 
)nduits au comité de la section ou en prison, sous 
rte, en première ligne des journalistes a antipa- 
es » ; par surcroît, leurs feuilles tirées sont confis- 
;s et leurs journaux cessent de paraître; les ateliers 
jorsas sont saccagés, les scellés sont mis sur ses 
ses*, Prudhomme lui-même est écroué. Dans les 
ions du Contrat-Social, de la Fraternité, du Marais, 
larseille, les dernières résistances sont brisées, et la 
mune, tranquille du côté de la rue, peut recom- 
cer son attaque contre la Convention, 
le a fait dresser, dans chaque section, « la liste des 
ivriers sans-culottes, » et leur alloue 6 francs par 
payables par la Convention, pour les indemniser de 
chômage temporaire* : c'est une prime offerte à 
eute, et, comme il n'y a rien de plus efficace que 
cnt comptant, Pache fait les fonds en détournant 
DOO francs destinés aux colons de Saint-Domingue; 
lant la journée du 2 juin, on verra des affidés 
or dans les rangs et distribuer des assignats de 
vres*. Pour mieux retenir les hommes sous les 
es, des voitures de subsistances accompagnent 

Bûchez et Roux, XXVIIT, 19. 

Bûchez et Roux, XXVII, 557. Procès-verhaux de la Commune^ 

lin. 

Meillan, 507. — Fragment, par Lanjuinais. — Diumal de 

lieu, 2 juin. — Bûchez et Roux, XXYII, 299 (discours de 



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LA SECONDE ÉTAPE DE U CONQUÊTE 249 

chaque bataillon*; restomac a besoin d'être rempli, et 
une pointe de vin est un très bon réconfortant du 
patriotisme. Henriot a fait revenir de Courbevoie des 
bataillons de volontaires qui, peu de jours auparavant, 
se sont enrôlés pour la Vendée*, « aventuriers » crapu- 
leux et pillards qu'on appellera plus tard « les héros k 
(( 500 livres ». Il a encore sous la main les hussards de 
fiosenthal, soudards allemands qui, ne comprenant pas 
le français, resteront sourds à toutes les sommations 
légales. Enfin, autour de la Convention, il range en 
cercle ses sans-culottes de choix, notamment les canon- 
niers, jacobins par excellence^, qui traînent avec eux le 
plus formidable appareil d'artillerie, 163 canons, avec 
des grilles et du charbon pour faire rougir les boulets. 
Ainsi les Tuileries sont cernées par la bande des tape- 
dur et des énergumènes; la garde nationale, cinq ou six 



1. Bûchez et Roux, XXVII, 357. Procès-verbaux de la Commune^ 
l" juin. 

2. Meillan, 53, 58, 307. — Bûchez et Roux, XXVIII, 14 [Précis, 
par Gorsas). 

3. /6., XXVII, 359. Procès-verbaux de la Commune, l*' juin: 
€ Un membre du conseil, qui est allé à la section Beaurepaire, 
« annonce qu'il n'y a pas été bien accueilli, que le président de 
a cette section lui a dit des paroles assez dures et l'a pris pour un 
« municipal imaginaire, qu'on l'a menacé de le mettre au violon, 
c qu'il n'a dû sa liberté qu'aux braves citoyens de la section des 
« Sans-Culottes et aux canonniers de la section Beaurepaire qui 
« l'ont accompagné. » — liOS préparatifs d'investissement com- 
mencent dès le l""" juin. (Archives nationales, F', 2497, section des 
Droils-de-l'Homme, procès-verbal du l*' juin). Ordre d'Henriol au 
connnandant de la section pour qu'il envoie a 400 . homme et la 
t> compagnie de canonier avec les 2 pièces de canon au Cuiouzel 
c le long des Thuilerie plasso de la Révolution. » 



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250 U RÉVOLUTION 

fois plus nombreuse*, qu'on a convoquée a pour donner 
< à l'entreprise de quatre ou cinq mille bandits l'appa- 
a rence d'un mouvement populaire », ne peut venir au 
secours de la Convention; on l'a reléguée hors de la 
portée, au delà du pont Tournant, qui est levé, derrière 
la barrière en bois qui sépare le Carrousel du château. 
Enchaînée à ses postes par la consigne, réduite à l'état 
de décor immobile, employée à son insu* contre elle- 
même, elle ne peut que laisser faire les factieux qui lui 
servent d'avant-garde. — Dès le matin, les vestibules, 
les escaliers et les couloirs de la Convention ont été 
envahis par les habitués des tribunes et par les femmes 
soldées; des a hommes à moustaches », armés de sabres 
et de pistolets, ont consigné le commandant du poste 
avec ses officiers; la garde légale a été remplacée par 
une garde extraordinaire', et les députés sont prison- 
niers. Si quelqu'un d'entre eux est obligé de sortir pour 
un instant, c'est sous la surveillance de quatre fusiliers 
« qui le conduisent, l'attendent et le ramènent* ». 
D'autres, ayant voulu regarder par les fenêtres, sont 

d. Lanjuinais dit iOOOOO hommes. Meillan 80 000; les députés de 
la Somme disent 60 000, mais sans aucime preuve. D'après divers 
indices, je crois le chiffre beaucoup moindre, à cause du désarme- 
ment et des abstentions ; il est peut-être de 30 000 hommes, 
comme au 31 mai. 

2. Mortimer-Ternaux, VII, 566. Lettre du député Loiseau : « Je 
a parcourus tout un bataillon; tous les soldats me dirent qu'ils 
(L ignoraient la cause de ce mouvement, qu'elle n'était connue que 
« de leurs chefs. » (!•' juin). 

3. Bûchez et Roux, XXVI 1, 400, séance de la Convention, 2 juin. 
— XXVI II, 43. Compte rendu de Saladin. 

4. Mortimer-Ternaux, VII, 392. Procès-verbal de la Société des 
Jacobins, 2 juin : « Les députés étaient entourés au point qu'ils ne 



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LA SECONDE ÉTAPE DE LA CONQUÊTB 251 

couchés en joue; le vieux Dusaulx est frappé, Boîssy 
d'AngL'is, pris à la gorge, rentre avec sa cravate et sa 
chemise en lambeaux. Pendant sept heures d'horloge, la 
Convention reste aux arrêts, et, lorsqu'elle a décrété 
Féloignement de la force armée qui Tassiège, Henriot 
répond à l'huissier chargé de lui notifier le décret : 
« Dis à ton f... président que je me f... de lui et de son 
« Assemblée, et que si dans une heure elle ne me livre 
a pas les Vingt-Deux, je la fais foudroyer*. » 

Dans la salle, la majorité, abandonnée par ses guides 
reconnus et par ses orateurs préférés, faiblit d'heure en 
heure. Brissot, Pétion, Guadet, Gensonné, Buzot, Salle, 
Grangeneuve, d'autres encore, les deux tiers des Vingt- 
Deux, retenus par leurs amis, sont restés chez eux*. 
Vergniaud, qui est venu, se tait, puis s'en va; probable- 
ment, la Montagne, qui gagne à son absence, a levé 
pour lui la consigne. Quatre autres Girondins qui 
restent à l'Assemblée jusqu'à la fin, Isnard, Dusaulx, 
Lanthenas et Fauchet, consentent à se démettre ; quand 
les généraux rendent leur épée, les soldats ne tardent 
pas à rendre les armes. Seul Lanjuinais, qui n'est pas 
Girondin, mais catholique et Breton, parle en homme 

c pouvaient sortir môme pour faire leurs besoins, t — /6., 568. 
Letti^e du député Loiseau. 

1. Bûchez Roux, XXVIII, 44. Compte rendu de Saladin. — Meil- 
lan, 257. — Hortimer-Ternaux, Vil, 547. Déclaration des députés 
de la Somme. 

2. Meillan, 52. — Pétion, Blémoires, 403 (édition Dauban). — 
Lanjuinais, Fragment, 290 : « Presque tous ceux qu'on appelait 
c Girondins avaient jugé à propos de s'absenter. » — Lettre de 
Vergniaud, 3 juin (dans le Républicain français, du 5 juin 1793} : 
c Je sortis hier de TAssemblée entre une et deux heures, i 



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252 LA RÉVOLUTIO^^ 

contre Tattentat que subit la représentation nationale; 
on lui court sus, il est assailli à la tribune; le boucher 
Legendre, faisant de ses deux bras « le geste du mer- 
« lin », lui cric : « Descends ou je t'assomme »; un 
groupe de Montagnards s'élance pour aider Legendre, 
on porte à Lanjuinais un pistolet sur la gorge* ; il a 
beau persévérer, se cramponner à la tribune, autour de 
lui, dans son parti, les volontés défaillent. — A ce mo- 
ment, Barère, Tliomme aux expédients, propose à la 
Convention de lever la séance et d'aller délibérer « au 
« milieu de la force armée qui la protégera' ». Faute 
de mieux, la majorité s'accroche à ce dernier débris 
d'espérance. Elle se lève, malgré les cris des tribunes, 
descend le grand escalier et arrive jusqu'à l'entrée du 
Carrousel. Là, le président montagnard, Hérault de 
Séchelles, lit à Ilenriot le décret qui lui enjoint de se 
retirer et, corrcclcment, officiellement, lui fait les som- 
mations d'usage. Mais quantité de Montagnards ont 
suivi la majorité et sont là pour encourager l'insurrec- 
tion; Danton serre la main de Ilenriot et lui dit à voix 
basse : « Ya toujours ton train, n'aie pas peur, nous 
(( voulons constater que l'Assemblée est libre; tiens 
« bon'. » Sur ce mot, le grand escogriffe à panache 
retrouve son assurance, et, de sa voix avinée, dit au 
président : a Hérault, le peuple ne s'est pas levé pour 
« écouter des phrases. Tu es un bon patriote;... pro- 

i, Lanjuinais, Fragment, 299. 

2. Budiez et Roux, XXYIÎ, 400. 

3. Robinet, le Procès des Uantoniates, 169. Paro]e& de Danton 
(d'après les notes du juré Tqpino-Lebrun). 



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LA SECONDE ÉTAPE DE LA CONQUÊTE 253 

« mets-tu, sur ta tête, que les Vingt-Deux seront livrés 
« dans vingt-quatre heures? — Non. — En ce cas, je 
« ne réponds de rien. Aux armes, canonniers, à vos 
a pièces ! » Les canonniers prennent leurs mèches allu- 
mées, « la cavalerie tire le sabre, et l'infanterie couche 
« enjoué les députés* ». — Repoussée de ce côté, la 
malheureuse Convention tourne à gauche, traverse le 
passage voûté, suit la grande allée du jardin, avance 
jusqu'au pont Tournant pour trouver une issue. Point 
d'issue : le pont Tournant est levé; partout la barrière 
de piques et de baïonnettes reste impénétrable; on crie 
autour des députés : « Vive la Montagne! vive Maratî 
« A la guillotine Brissot, Vergniaud, Guadet, Gensonné! 
« Purgez le mauvais sang! » et la Convention, pareille à 
un troupeau de moutons, tourne en vain dans son 
enclos fermé. Alors, pour les faire rentrer au bercail, 
comme un chien de garde aboyant, de toute la vitesse 
de ses courtes jambes, Marat accourt, suivi de sa 
troupe de polissons déguenillés, et crie • a Que les 
« députés fidèles retournent à leur poste ! » Machinale- 
ment, la tête basse, ils reviennent; aussitôt leur salle 
est fermée et ils y sont consignés de nouveau. Pour 
collaborer à leurs délibérations, des étrangers de bonne 
volonté sont entrés pêle-mêle avec eux. Pour surveiller 
et hâter leur besogne, des sans-culottes, la baïonnette 
au bout du fusil, gesticulent et menacent du haut des 
galeries. Au dehors, au dedans, la nécessité, de sa mam 

1. Bûchez et Roux, XXVII, 44. Compte rendu par Saladin. — Meii- 
lan, 59. — Lai^uinais, 508, 310 



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254 U RÉVOLUTION 

de fer, les a saisis et les serre à la gorge. Silence 
morne. On voit le paralytique Couthon se soulever de 
son banc : ses amis le portent à bras jusqu'à la tribune; 
ami intime de Robespierre, c'est un personnage impor- 
tant et grave; il s'assoit, et, de sa voix douce : « Ci- 
« toyens, tous les membres de la Convention doivent 
« être maintenant rassurés sur leur liberté.... Maintc- 
« nant vous reconnaissez que, dans vos délibérations, 
« vous êtes libres*. » — Voilà le mol final de la comé- 
die; il n'y en a pas d'égal, môme dans Molière. — Aux 
applaudissements des galeries, le cul-de-jatte sentinien- 
tal conclut en demandant que l'on mette en arrestation 
les Vingt-Deux, les Douze, les ministres Clavièrc et 
Lebrun. Nul ne combat sa motion', « parce que les 
(( besoins physiques commencent à se faire sentir, et 
« qu'une impression de terreur est répandue sur l'As- 
« semblée ». Plusieurs se disent « qu'après tout les 
(( proscrits ne seront pas bien à plaindre d'être obligés 
(( de rester chez eux, qu'ils y seront en sûreté,... qu'il 
(( vaut mieux faire un petit mal que de s'exposer à de 
« grands périls ». Un autre s'écrie : « Mieux vaut se 
(( dispenser de voter que de trahir son devoir! » — 
Voilà le biais trouvé et les consciences à l'aise. Les deux 
tiers de l'Assemblée déclarent qu'ils ne prennent plus 
part à la délibération, s'abstiennent, restent assis à 
l'épreuve et à la contre-épreuve. Sauf une cinquantaine 



i. Bûchez et Roux, XXVII, 401. 

2. Mortimer-Ternaux, VII, 569. Lettre du député Loiseau. — Meil- 
lan, 62. 



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U SECONDE ÉTAPE DE U CONQUÊTE 255. 

de membres de la droite qui se lèvent pour les Giron- 
dins, la Montagne, accrue des insurgés ou amateurs qui 
fraternellement siègent avec elle, vote seule et rend 
enfin le décret. — A présent que la Convention s'est 
mutilée elle-même, elle est matée pour toujours, et va 
devenir une machine de gouvernement au service d'une 
clique; la conquête jacobine est achevée, et, sous la 
main des conquérants, le grand jeu de la guillotine peut 
commencer. 

VIII 

Regardons-les à ce moment décisif : je ne crois pas 
qu'en aucun pays ni en aucun siècle on ait vu un tel 
contraste entre une nation et ses gouvernants. — Par 
une série d'épurations pratiquées à contre-sens, la fac- 
tion s'est réduite à sa lie; du vaste flot soulevé en 1789, 
il ne lui est demeuré que l'écume et la bourbe ; tout le 
reste a été rejeté ou s'est écarté, d'abord la haute classe, 
clergé, noblesse et parlementaires, ensuite la classe 
moyenne, industriels, négociants et bourgeois, enfin 
l'élite de la classe inférieure, petits propriétaires, fer- 
miers* et artisans-maîtres, bref tous les notables de 
toute profession, condition, état ou métier, tout ce qui 
avait un capital, un revenu, un établissement, de l'ho- 
norabilité, de la considération, de l'éducation, une cul- 
ture mentale et morale. Pour composer le parti, il n'y 
a plus guère, en juin 1793, que les ouvriers instables, 

1. Bûchez et Roux, XX Yl, 341. Discours de Cliasles à la Conven- 
tion, 2 mai : c Les cultivateurs... sont presque tous aristocrates, t 



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256 LA RÉVOLUTION 

vagabonds de la ville et de la campagne, les habitués 
ôpital, les souillons de mauvais lieu, la populace dé- 
dée et dangereuse*, les déclassés, les pervertis, les 
ergondés, les détraqués de toute espèce et, à Paris, 
ù ils commandent au reste de la France, leur troupe, 
\ minorité infime, se recrute justement dans ce rebut 
nain qui infeste les capitales, dans la canaille épilep- 
le et scrofuleuse qui, héritière d'un sang vicié et 
riée encore par sa propre inconduite, importe dans 
civilisation les dégénérescences, rimbécillité, les affo- 
lents de son tempérament délabré, de ses instincts 
rogrades et de son cerveau mal construit*. Ce qu'elle 
lit des pouvoirs publics, trois ou quatre témoignages 
temporains vont le dire ; on la voit face à face, en 
i-méme et dans ses chefs; on contemple en plein 
ige les hommes d'action et d'initiative qui ont conduit 
dernier coup demain et qui la représentent le mieux. 
à la Convention, depuis le 2 juin, a la moitié des 
léputés à peu près s*abstiennent de prendre part aux 

Siéyès (cité par Barante, Histoire de la Convention^ III, 169) 
lëcrit ainsi : € Ce faux peuple, le plus mortel ennemi qu'ait 
mais eu le peuple français, obstruait sans cesse les avenues 
! la Convention... A l'entrée et à la sortie de la Convention, le 
»ectateur interdit était tenté de croire à Tirruption soudaine de 
mvelles hordes barbares, à Tirruption soudaine d'une nuée de 
irpies voraces et sanguinaires, accourues pour se saisir de la 
volution comme d'une proie naturelle à leur espèce. » 

Gouverneur Morris, II, 241. Lettre du 23 octobre 1792 : c La 
pulace, chose qui, grâce à Dieu, est inconnue en Amérique... i 

plusieurs reprises, il insiste sur ce trait essentiel de la révo- 
n française. — Sur cette classe toujours vivante, lire le Uvre 
[act, si complet, si bien documenté du docteur Lombroso, 
)no delinquente. 



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U SECONDE ÉTAPE DE LA CONQUÊTE 257 

m délibérations ; plus de cent cinquante ont môme fui et 
« disparu* » ; des muets, des fugitifs, des détenus, des 
condamnés, voilà son œuvre, et, dans la soirée du 2 juin, 
son ami de cœur, son directeur de conscience, Tavorton 
crasseux, charlatan, monomanc et meurtrier qui lui 
verse tous les matins le poison politique, Marat, a ob- 
tenu enfin le pouvoir discrétionnaire que depuis quatre 
ans il demandait, celui de Mariuset de Sylla, celui d'Oc- 
tave, Antoine et Lépide,le pouvoir de rayer ou d'inscrire 
des noms sur la liste des proscrits : « à mesure qu'on 
(( lisait, il indiquait des retranchements ou des aug- 
« mentations, et le lecteur effaçait ou ajoutait des noms 
(( sur sa simple indication, sans que l'Assemblée fût 
« aucunement consultée* ». — A l'Hôtel de Ville, le 
3 juin, dans la salle de la Reine, Pétion et Guadet, arrê- 
tés, voient de leurs yeux ce comité central qui vient de 
lancer l'insurrection et qui, par une délégation extraor- 
dinaire, trône au-dessus de toutes les autorités établies. 
({ Ils ronflaient', les uns étendus sur les bancs, les 
« autres les coudes appuyés sur la table ; les uns étaient 
(( nu-pieds, les autres avaient leurs souliers en pantou- 
« fies, presque tous mal vêtus, malpropres, tout débou- 
(( tonnés, les cheveux hérissés, des figures afl'rouses, des 
« pistolets à leurs ceintures, des sabres et des écharpcs 

1. Moi'timer-Ternaux, VU. Lettre du député Laplaignc, 6 juillet. 

2. Meillan, 51. — Bûchez et Roux, XXYII, 356. Procès-vei^baux 
de la Commune^ séance du i*' juin. Dans l'après-midi, Marat vient 
à la Commune, harangue le conseil général, et donne le dernier 
coup d'épaule à l'insurrection. — Visiblement il a eu dans ces deux 
journées (l*"" et 2 juin) le premier rôle. 

3. Pétion. 116. 

LA RÉVOI.lTinX, IT. T. VT. — 17 



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258 LA RÉVOLUTION 

« on bandoulière. Des bouteilles étaient jetées çà et là; 
« de^ morceaux de pain, des débris de viande, des os 
« jonchaient le plancher; Todeur était infecte; » c'est 
Taspect d'un tapis franc. Là, le chef de bande n'est pas 
Chaumette, qui a des scrupules de légalité*, ni Pache, 
qui louvoie en sournois sous le masque de son flegme 
suisse, mais un autre Marat, plus grossier et surtout 
plus vil, Hébert, qui profite de l'occasion « pour mettre 
« de la braise dans les fourneaux de son Père Du- 
« cïiesne », tire à 600000 exemplaires, se fait donner 
1 35 000 livres comme prix des numéros adressés aux 
armées, et gagne 75 pour 100 sur la fourniture*. — 
Dans la rue, le personnel actif se divise en deux bandes, 
l'une inililaire, l'autre civile, la première composée des 
tape-dur qui tout à l'heure fourniront l'armée révolu- 
tionnaire. (( Cette armée', qu'on croit une institution 



1. ScIimitU, I, 570. — Mortimer-Ternaux, VII, 391. Lettre de 
Marchand, membre du Comité central : e J'ai vu Chaumette faire 
a tous scsclTorts pour entraver cette révolution glorieuse,... crier, 
< [)lcurer, s'arracher les cheveux. » — Bûchez et Roux, XXVllI, 40. 
Selon Saladm, Chaumette alla jusqu'à demander rarrestalioii 
dHébert. 

2. Morlimer-Ternaux, YII, 300. — Cf. le vieux Cordelière par 
C. Desmoulins, n» 5. 

3. Mallct du Pan, II, 52 (8 mars 1794). — Le général en titre de 
l'armée révolutionnaire fut Ronsin : a Avant la révolution, c'était 
a un auteur de grenier, travaillant pour vivre et bornant sa gloire 
a aux tréteaux des boulevards... Un jour, on vint lui dire : « Votre 
a état-major se conduit bien mal; aux spectacles et partout il exerce 
a une tyrannie exécrable; il bat les femmes, met leur bonnet en 
tt pièces. Votre troupe vole, pille, massacre. "» Il répondit : a Que 
a voulez-vous que j'y fasse? Je sais comme vous que c'est un 
a ramas de brigands ; mais il me faut de ces coquins-là pour mon 
tt armée révolutionnaire. Trouvez-moi dos honnêtes gens qui veuil- 



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LA SECONDE ÉTAPE DE LA CONQUÊTE 259 

« nouvelle, existe (en fait) depuis 1789. Les agents ' 
« duc d'Orléans en formèrent le premier noyau. Eli 
(( grossit, s'organisa, reçut des commandants, des li 
« de rendez-vous, des mots d'ordre, un argot.... To 
(( les révolutions se soni exécutées avec son secoi 
« elle donnait le mouvement aux violences popula 
<( partout où elle ne paraissait pas en masse. Elle fai 
« porter le buste de Necker et fermer les théâtre 
(( 12 juillet 1789, courir la populace à Versaille 
« 5 octobre, arrêter le roi dans la cour des Tuile 
« le 20 avril 1791.... Conduite par Westermann et F< 
« nier et grossie par les galériens de Brest et de l 
« seille, elle fut le bataillon central de l'attaque 
« 10 août 1792; elle exécuta les massacres de sept 
« bre; elle a couvert les Maratistes à la joui'née 
« 31 mai 1793.... Sa composition répond à ses exp] 
« et à ses fonctions. Elle renferme les scélérats les ] 
« déterminés, les brigands d'Avignon, l'écume de l 
« seille, du Brabant, de Liège, de la Suisse, de la 
« de Gênes. » Par un triage soigné* on va la vérifiei 
fortifier, l'empirer, et faire d'elle un corps légal 
janissaires n triple solde ; une fois « grossie des pe 
« quiers désœuvrés, des laquais sans place, des fais( 
a de motions en plein air, des misérables hors d'éta 
(( gagner leur pain par un travail honnête )), eilepoi 
fournir les détachements qui tiendront garnison à ] 



« lent faire ce métier. » (Prudhomme, Crimes de la Révolu 
V, 130.) 
1. Bûchez et Roux, XXIX, 152. 



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260 LA RÉVOLUTION 

deaux, Lyon, Dijon, Nantes, et il restera encore « dix 
(( mille de ces mameluks pom* contenir la capitale », 
Quant au personnel civil, il comprend d*abord les habi- 
tués de section que Ton va payer 40 sous par séance, 
ensuite la troupe des figurants qui, dans les autres lieux 
publics, doivent représenter le peuple, environ mille 
claqueurs et clabaudeurs, « dont les deux tiers de 
« femmes ». — « Pendant tout le temps que j*ai été libre, 
« dit BeaulieuS j'ai beaucoup observé leur manège : 
« c'était une lanterne magique continuellement en 
(( mouvement. Ils allaient de la Convention au Tribunal 
(( révolutionnaire, et du Tribunal révolutionnaire aux 
« Jacobins ou à la Commune qui tenaient leurs séan- 
a ces le soir.... Us prenaient à peine le temps de 
(( satisfaire à leurs besoins naturels; souvent on les 
(( voyait dîner et souper à leur poste, lorsqu'il s'agis- 
(( sait de quelque mesure générale ou de quelque 
(i assassinat important. » Comme général en chef, les 
<Ieux hordes ont Henriot, jadis escroc, puis mou- 
chard, puis détenu pour vol à Bicêtre, puis massacreur 
de septembre; autrefois, dans les carrefours, sur 
L'estrade des vendeurs d'orviétan, il a joué la parade en 
costume de général ; de là sa tenue mihtaire et sa popu- 
larité; c'est le parfait sacripant, toujours ivre ou imbibé 
d'eau-de-vie. Tête de buse, voix de rogomme, œil cligno- 
tant, visage traversé de tics nerveux^ il a tous les dehors 
de l'emploi. « Quand il parle, on entend des vociféra- 
« lions pareilles à celles des hommes qui ont un scor- 
1. Beaulieu, Essais sur la Révolution, V, 200. 



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LA SECONDE ÉTAPE DE lA CONQUÊTE 201 

« but; une voix sépulcrale sort de sa bouche, et, quand 
« il a parlé, sa figure ne reprend son assiette qu'après 
« des vibrations dans les traits ; il donne de Toeil par 
« trois fois, et son visage reprend son équilibre*. » — 
Marat, Hébert et Henriot, le fou, le coquin et la brute, 
sans le couteau de Charlotte Corday, il est presque pro- 
bable que ce trio, maître de la presse et de la force 
armée, aidé de Jacques Roux, Leclerc, Vincent, Ronsin 
et des enragés des bas-fonds, aurait écarté Danton, sup- 
primé Robespierre et gouverné la France. Tels sont les 
conseillers, les favoris et les meneurs de la classe gou- 
vernante'; si Ton ne savait pas ce que pendant quatorze 
mois elle va faire, on pourrait, d'après sa qualité, se 
figurer son gouvernement. 

Et pourtant, ce gouvernement, tel qu'il est, la France 
l'accepte ou le subit. — A la vérité, par un premier 
mouvement d'horreur, Lyon, Marseille, Toulon, Nîmes, 
Bordeaux, Caen, d'autres villes encore, qui se sentent lo 
couteau sur la gorge', détournent le coup, se soulèvent 



1. Schmidt, II, 85. Rapport de Dutard, 24 juin (sur la reviie pas- 
sée la veille) : a Une espèce d'artisan du bas rang, qui m'a paru 
t avoir été soldat.... Il m'a paru n'avoir fréquenté que des hommes 
t désordonnés ; je suis sûr qu'on trouverait en lui l'amour du jeu, 
t du vin, des femmes, et tout ce qui peut constituer un mauvais 
t sujet. » 

2. Darbaroux. 12 : a Le mouvement imprimé à la révolution tend 
€ à faire disparaître les hommes de bien, et à porter au timon 
« des affaires les hommes les plus gangrenés d'ignorance et de 
c vices. » 

3. Lauvergne, Histoire de la Révolution dans le département du 
Var, 176. A Toulon, a l'esprit contrc«-révolutionnaire ne fut autre 
c chose que le sentiment de la conservation individuelle. » — 



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LA RÉVOLUTION 

'e leurs Jacobins locaux ; mais ce n'est là qu'un geste 
îctif : elles ne songent point à former des États dans 
t, comme le prétend la Montagne, ni à usurper 
)rilé centrale, comme le fait la Montagne. Lyon 
« Vive la république une et indivisible! » accueille 

honneur les conunissaires de la Convention, 
î passer les convois d'armes et de chevaux des- 

à l'armée des Alpes; pour le révolter, il faudra 
ïigences insensées du despotisme parisien, comme, 
insurger la Vendée, il a fallu la persistance brû- 
le la persécution religieuse. Sans l'oppression pro- 
ïe qui pèse sur les consciences et sans le danger 
inent qui plane sur les vies, aucune ville ou pro- 
î ne se détacherait. Même sous ce gouvernement 
fuisiteurset de bourreaux, nul groupe, sauf Lyon et 
endée, ne fait un effort persévérant pour rompre 
on, se cantonner et vivre à part. Le faisceau natio- 
i été trop solidement lié par la centralisation sécu- 
; il y a une patrie, et, quand la patrie est en danger, 
id l'étranger en armes attaque la frontière, on suit 
rte-drapeau, quel qu'il soit, usurpateur, aventurier, 
apan, coupe-tête, pourvu qu'il marche en avant et 
le le drapeau d'une main ferme*. A lui arracher ce 

1 motif à Lyon (Nolhac, Souvenirs de trois années de la Révo- 
i à Lyon^ 14). 

Souverneur Morris, II, 595. Lettre du 21 janvier 179i: « En 
nettant ce qui a été affirmé par des personnes bien placées 
ir connaître la vérité et cependant ayant grand intérêt à prou- 
le contraire de leur assertion, à savoir que les neuf dixièmes 
la nation sont hostiles au gouvernement, ce n'en est pas 
ins une vérité ir.conleslable que les quatre-vingt-dix-neuf 



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LA SECONDE ÉTAPE DE U CONQUÊTE 2C3 

drapeau, à contester son prétendu droit, à le chasser, 
à le remplacer, on perdrait la chose publique. Les 
ves gens sacrifient leurs répugnances au salut comi 
et, pour servir la France, servent son indigne gouve 
ment. — Au comité de la guerre, les officiers de ^ 
et d'état-tnajor, qui passent leurs journées à étudi 
carte, ne songent qu'à la bien lire; l'un d'eux, d'Ar 
« a dirigé la levée du siège de Dunkerqueet le débl 
(( de Maubeuge*; personne ne le surpasse en pén 
(( tion, en connaissances pratiques, en promplitud 
« coup d'œil et en imagination; c'est une âme d< 
(( et une tête pétrie de ressources. — Je parle de 
« dit Mallet du Pan, par une liaison intime d€ 
(( années; il n'est pas plus révolutionnaire que m 
Carnot fait davantage; il donne son honneur, en sigi 
avec ses collègues du Comité de Salut public, avec 
laud-Varennes et Couthon, avec Saint-Just et R( 
pierre, des arrêtés qui sont des assassinats. Un dé\ 
ment égal jette dans les armées les recrues par centi 
de mille, bourgeois* et paysans, depuis les volont 

a centièmes de la nation sont opposés à toute idée de démei 
« ment et combattront pour l'empêcher. » 

1. Mallet du Pan, II, 44. 

2. Entre autres documents, la lettre suivante montrera la < 
tion des recrues, surtout des recrues de 1791, qui furent de 
coup les meilleures (Lettre des officiers municipaux de J 
28 décembre 1792, Archives nationales j F^ 3275) : « La corn 
« de Dorât est composée de trois classes de citoyens. La 
« riche, formée de personnes entôtùes des préjugés de l'a 
« régime, avait été désarmée. La seconde, composée de 
« aisés, occupe les places d'administi^ation ; c'est contre ell( 
« se dirigeait la fureur de; malveillants; encore ce qu'il y 
« dans cette classe de capable de résister est allé combatln 



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264 LA RÉVOLUTION 

de 1791 jusqu'à la réquisition de 1793, et ceux-ci com- 
battent, non seulement pour la France, mais encore et 
surtout pour la révolution. — Car^ à présent que l'épée 
est tirée, l'exaspération mutuelle et croissante n'a laissé 
debout que les partis extrêmes. Depuis le 10 août et 
surtout depuis le 21 janvier, il ne s'agit plus de traiter 
avec l'ancien régime, d'en élaguer les portions mortes 
ou les épines blessantes, de l'accommoder aux besoins 
modernes, d'établir l'égalité civile, la monarchie tem- 
pérée, le gouternement parlementaire. Il s'agit de ne 
pas subir la conquête à main armée, les exécutions mili- 
taires de Brunswick*, la vengeance des émigrés pro- 
scrits, la restauration et l'aggravation de l'ancien ordre 
féodal et fiscal. Cet ordre ancien, la grosse masse 
rurale le hait, par expérience et tradition, de toute la 
haine accumulée que peut enfanter une spoliation inceS' 
santé et séculaire ; à aucun prix, elle ne souffrira le 
retour du collecteur, du rat-de-cave et du gabelou, et, 
pour elle, l'ancien régime n'est que cela; car, depuis la 

c nemi du dehors. Enfin la troisième, qui est la plus nombreuse, 
€ est composée partie de séditieux, partie d'ouvriers, qui, n'osant 
t se mêler à la révolte, convoitaient la taxe des grains. » — ïou- 
longon, Histoire de France depuis la Révolution^ lY, 94 : « Il ne 
4 faut pas dégrader une nation en lui supposant des motifs bas 
a et une crainte servile. Ce fut au contraire un mstinct relevé de 
« salut public dont chacun se sentit intérieurement pénétré. » — 
Gouvion-Saint-Cyr, Mémoires^ I, 66: « Un jeune homme aurait 
« rougi de rester dans ses foyers, quand lindépendance natio- 
c nale paraissait menacée : chacun abandonna ses études, sa pro- 
« fession. ^ 

1. Gouvion-Saint-Cyr, 1,66 : « Le manifeste de Brunswick donna 
c à la France plus de cent bataillons, qui, en moins de trois 
c semaines, furent levés, armés et mis en route. » 



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IX SECONDE ÉTAPE DE LA CONQUÊTE 205 

révolution, elle ne paye plus ou presque plus d'impôts. 
Là-dessus son idée est faite, fixe, inébranlable; sitôt 
qu^elle aperçoit dans le lointain le rétablissement possi- 
ble de la taille, de la dime et des droits seigneuriaux, 
son parti est pris : elle se bat à mort. — Quant aux 
artisans et petits bourgeois, ils ont pour stimulant la 
grandiose perspective de la carrière ouverte à deux bat- 
tants, de l'avancement illimité, des grades offerts au 
mérite ; mais surtout leurs illusions sont encore intac- 
tes. Là-bas, au camp, devant l'ennemi, les nobles idées 
générales, qui, entre les mains des démagogues pari- 
siens, sont devenues des prostituées sanguinaires, res- 
tent des vierges pures dans l'imagination de l'officier et 
du soldat. Liberté, égalité, droits de l'homme, avène- 
ment de la raison, toutes ces vagues et sublimes images 
flottent devant leurs yeux quand ils gravissent sous la 
mitraille l'escarpement de Jemmapes, ou quand ils 
hivernent, pieds nus, dans la neige des Vosges. Elles ne 
se sont pas souillées et déformées sous leurs pas, en 
tombant du ciel en terre ; ils ne les ont pas vues se 
changer dans leurs mains en hideuses caricatures. Ils 
ne font point le sale ménage quotidien de la politique et 
de la guillotine. Us ne sont pas des piliers de club, des 
braillards de section, des inquisiteurs de comité, des 
dénonciateurs à prime, des pourvoyeurs de l'échafaud. 
Hors du sabbat révolutionnaire, ramenés au sens com- 
mun par la présence du danger, ayant compris l'inéga- 
lité des talents et la nécessité de l'obéissance, ils font 
œuvre d'hommes, ils pâtissent, ils jeûnent, ils affrontent 



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LA REVOLUTION 
balles, ils ont conscience de leur désintéressement 
e leurs sacrifices, ils sont des héros' et ils peuvent 
visager comme des libérateurs. Sur cette idée, leur 
leil s'exalte. Selon un grand observateur' qui a 
m leurs survivants, « beaucoup d'entre eux croyaient 
le les Français seuls étaient des êtres raisonnables.... 
nos yeux, les habitants du reste de l'Europe, qui se 
îttaient pour conserver leurs chaînes, n'étaient que 
3S imbéciles pitoyables ou des fripons vendus aux 
3spotes qui nous attaquaient. Pitt et Cobourg nous 
îmblaient les chefs de ces fripons... et la personni- 
cation de tout ce qu'il y a de traître et de stupide au 
londe.... En 1794, notre sentiment intérieur et sérieux 
ait tout renfermé dans cette idée : être utile à la 
itrie. Tout le reste, l'habit, la nourriture, l'avance- 
lent, était à nos yeux un misérable détail éphémère. 
3mme il n'y avait pas de société, les succès de société, 
lose si principale dans le caractère de notre nation, 
'existaient pas. Nos seules réunions étaient des fêtes, 
BS cérémonies touchantes qui nourrissaient en nous 
amour de la patrie. Dans la rue, nos yeux se remplis- 
sent de larmes en rencontrant une inscription en 
honneur du jeune tambour Barra.... Ce sentiment fut 
otre seule religion », mais il en fui une. Lorsque 
5 une nation le cœur est si haut', elle se sauve mal- 
Sur ces sentiments, cf. Gouvion-Saint-Cyr, Mémoires, et 
el, Campagnes de la Révolution française dans les Pyrénées- 
n taies. 

Stendhal, Mémoires sur Napoléon. 
Gouvion-Salnt-Cyr, Mémoires, 43 : « Le patriotisme suppléa 



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LA SECONDE ÉTAPE DE LA CONQUÊTE 2Ô7 

gré ses gouvernants, quelles que soient leurs extr 
gances et quels que soient leurs crimes ; car elle rac 
leur ineptie par son courage et couvre leurs lor 
sous ses exploits. 

a à tout; lui seul nous a donné la victoire, et ceUe-ci a po 
c aux plus indispensables besoins. > 



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TABLE DES MATIÈRES 



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TABLE DES MATIÈRES 



LIVRE TROISIÈME 

LA SECONDE ÉTAPE DE LA CONQUÊTE 

Chapitre I . . 5 

I. Gouvernement des bandes en temps d'anarchie. — Cas où 
l'anarchie est récente et soudaine. — La bande héritière du 
gouvernement déchu et de son outillage administratif, p. 3. — 
II. Formation de l'idée meurtrière dans le gros du. parti. — Le 
lendemain du 10 août. — Le tribunal du 17 août. — La fête 
funèbre du 27 août. — Légende du complot des prisons, p. 7. 

— III. Formation de l'idée meurtrière chez les meneurs. — 
Leur situation. — Pouvoirs qu'ils usurpent. — Spoliations qu'ils 
exercent. — Dangers qu'ils courent. — Leur salut est dans la 
terreur, p. 16. — IV. Date de la préméditation. — Les acteurs 
et les rôles. — Marat. — Danton. — La Commune. — Ses col- 
laborateurs. — Concordance des volontés et facilité de l'opéra- 
tion, p. 25. — V. Les manœuvres. — Leur nombre. — Leur 
condition. — Leurs sentiments. — Effet du meurtre sur les 
meurtriers. — Leur dégradation. — Leur hébétement, p. 40. 

— YI. Effet du massacre sur le public. — Affaissement univer- 
sel et dissolution sociale. — L'ascendant des Jacobins devient 
définitif à Paris. — Les septembriseurs maintenus à la Com- 
mune et nommés à la Convention, p. 56. 



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272 TABLE DES MATIÈRES 

Chapitre II 64 

Les départements. — Caractère épidémique et contagieux de la 
maladie révolutionnaire. — I. Son principe est le dogme jacobin 
de la souveraineté du peuple. — Proclamation officielle du nou- 
veau droit. — Définition publique du nouveau régime. — Son 
objet, ses adversaires, ses procédés. — De Paris, il se propage 
en province, p. 65. — II. En plusieurs départements, il s'est 
établi d'avance. — Exemple dans le Var, p. 69. — III. Dicta- 
ture de chaque peloton jacobin dans son endroit. — Saint-Affri- 
que pendant l'interrègne, p. 74. — IV. Pratiques ordinaires de 
la dictature jacobine. — La bande sédentaire des clubistes. — 
Son personnel. — Ses meneurs, p. 79. — V. La bande ambu- 
lante des volontaires. — Qualités des recrues. — Élection des 
officiers. — Brigandages et assassinats, p. 84. — Yl. Un tour 
de France dans le cabinet du ministre de l'intérieur. — De Car- 
cassonne à Bordeaux. — De Bordeaux à Caen. — Le Nord et l'Est. 

— De Châlons-sur-Mame à Lyon. — Le Comtat et la Provence. — 
Ton et réponses des administrations jacobines. — Programme 
du parti, p. 91. 

Chapitre III 128 

I. La seconde étape de la conquête jacobine. — Grandeur et mul- 
titude des places vacantes, p. 129. — II. Les élections. — Appel 
au scrutin des jeunes gens et des indigents. — Danger des 
modérés s'ils sont candidats. — Abstention de leurs chefs. — 
Proportion des absents aux assemblées primaires, p. 133. — III. 
Composition et ton des assemblées secondaires. — Exclusion 
des électeurs feuillants. — Pression sur les autres électeurs. — 
Les élus des modérés sont obligés de se démettre. — Annula- 
tion des élections catholiques. — Scission des minorités jaco- 
bines. — Validation de leurs élus. — Désaccord des choix offi- 
ciels et de l'opinion publique, p. 138. — IV. Composition de la 
Convention nationale. — Nombre primitif des Montagnards. — 
Opinion et sentiments des députés de la Plaine. — La Gironde. 

— Ascendant des Girondins dans la Convention. — Leur esprit. 

— Leurs principes. — Leur plan de Constitution. — Leur fana- 
tisme. — Leur sincérité, leur culture et leurs goûts. — En quoi 
ils se séparent des purs Jacobins. — Comment ils entendent la 
souveraineté du peuple. — Procédure qu'ils imposent à l'initia- 
tive des individus et des groupes. — Faiblesse du raisonnement 
philosophique et de l'autorité parlemen' aire en temps d'anar- 
chie, p. 143. — V. L'opinion à Paris. — La majorité de la popu- 
lation reste constitutionnelle. — Impopularité du réginje nouveau. 



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TABLE DES MATIÈRES 275 

— Rai*eté et cherté des denrées. — Froissement des habitudes 
catholiques. — Désaffection universelle et croissante. — Aver- 
sion ou indifférence pour les Girondins. — Démission politique 
de la majorité. — Incompatibilité des mœurs modernes et de la 
démocratie directe. — Abstention des propriétaires et des ren- 
tiers. — Abstention des industriels et des boutiquiers. — Divi- 
sion, timidité, impuissance des modérés. — Les Jacobins forment 
seuls le peuple souverain, p. 166. — VI. Composition du parti. 

— Son nombre et sa qualité baissent. — Les artisans subal 
ternes, les petits détaillants, les domestiques. — Les ouvriers 
viveurs et flâneurs. — La canaille suburbaine. — Les chena- 
pans et les bandits. — Les filles. — Les septembriseurs, p. 1G8. 

— VII. Le personnage régnant. — Son caractère et sa portée 
d'esprit. — Les idées politiques de M. Saule, p. 178. 

Chapitre IV 185 

Situation précaire d'un gouvernement central enfermé dans une 
juridiction locale. — I. Avantages des Jacobins. — Leur prédo- 
minance dans les assemblées de section. — Maintien, réélection 
et achèvement de la Commune. — Ses nouveaux chefs, Cliau- 
melte, Hébert et Pache. — Refonte de la gai'de nationale. ~ 
Les Jacobins élus officiers et sous-officiers. — La bande soldée 
des tape-dur. — Fonds publics et secrets du parti, p. 187. — 

II. Ses recrues parlementaires. — Leur caractère et leur esprit. 

— Saint-Just. — Violences de la minorité dans la Convention. 

— Pression des galeries. — Menaces de la rue, p. 192. — 

III. Défections dans la majorité. — Effet de la peur physique. — 
Effet de la timidité morale. — Effet de la nécessité politique. — 
Défaillance interne des Gbondins. — Par leurs principes, ils 
sont complices des Montagnards, p. 203. — IV. Principaux dé- 
crets de la majorité girondine. — Armes et moyens d'attaque 
qu'elle livre à ses adversaires, p. 210. — V. Les comités de sur- 
veillance à partir du 28 mars 1793. — Restauration du régime 
d'août et de septembre 1792. — Le désarmement. — Les certi- 
ficats de civisme. — L'enrôlement forcé. — L'emprunt forcé. — 
Emploi des sommes perçues. — Vaine résistance de la Conven- 
tion. — Marat, décrété d'accusation, est acquitté. — Vaine résis- 
tance de la population. — La manifestation des jeunes gens est 
réprimée. — Violences et victoire des Jacobins dans les assem- 
blées de section, p. 214. — VI. Tactique des Jacobins pour 
contraindre la Convention. — Pétition du 15 avril contre les 
Girondins. — Moyens employés pour obtenir des signatures. — 
La Convention déclare la pétition calomnieuse. — La commis- 
Là RÉVOLUTION, iV. T. VI. 18 



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5i74 TABLE DES MATIÈRES 

sion des Douze et l'arrestation d'Hébert. — Projets de massacre. 

— Intervention des chefs de la Montagne, p. 227. — VII. Le 
27 mai. — Le comité central révolutionnaire. — La municipa- 
lité destituée, puis réinstallée. — Henriot commandant général. 

— Le 31 mai. — Mesures de la Commune. — Le 2 juin. — Ar- 
reslation des Douze et des Vingt-Deux, p. 237. — YIII. Qualité 
des nouveaux gouvernants. — Pourquoi la France les a suivis, 
p. 255. 



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